Le Manoir aux roses
37 – Mabs
MABS
LE LUNDI, Mr Finch revint du travail dans la plus grande agitation, ajustant sa cravate, pressant sa femme et, en somme, trahissant sa nervosité devant l’imminence du déjeuner avec les Westallen.
Au moment de partir, Mrs Finch, contrairement à son mari qui paraissait écarlate et mal à l’aise, était parfaitement sereine dans sa tenue beige ornée d’une fine rayure lilas. Elle semblait tout à fait prête pour une visite de courtoisie ; elle continuait ses promenades quotidiennes, avait repris des forces et retrouvé sa bonne humeur.
« Prenez votre après-midi, Daley, annonça Mrs Finch. Je serai fatiguée à notre retour et vous le méritez bien ! »
Quelle aubaine d’avoir soudain du temps libre ! Mabs le mit d’abord à profit en allant faire un tour sur la grand-rue. L’anniversaire de Peg arrivait à grands pas et les trois shillings de son bonus étaient encore dans sa poche. Je ne dois pas tout dépenser… songea Mabs, déambulant en quête du cadeau idéal.
Après une heure agréable passée à flâner, elle choisit une breloque en forme de fer à cheval sur une chaîne en argent. Elle se dit qu’un bijou était un bon cadeau pour une jeune fille qui allait avoir treize ans. Peg serait ravie de porter quelque chose de joli et pourrait aisément cacher son collier sous sa robe quand elle sortait dans leur quartier qui n’était pas des plus fréquentables. Comble du luxe, elle acheta du ruban couleur beurre frais pour les cheveux bruns de Peg et une boîte de pâtes de fruits. Cette occasion de gâter sa sœur était bien trop tentante ; elle n’avait jamais pu le faire avant. Après quoi elle rentra la maison et rangea les pièces restantes dans sa tirelire.
Otty était à l’école. Lou devait être en plein travail, inutile donc d’aller jusqu’à Highgate. Elle ne voulait pas paraître présomptueuse en passant voir Olive. Mabs lut longuement – Les Quatre Filles du docteur March, une histoire de sœurs – puis se rendit à la cuisine. Mrs Webb, assise à table, tenait les comptes des dépenses ménagères mensuelles. En face d’elle, Betsy nettoyait l’argenterie. Mabs prit place à côté de Betsy et s’empara d’un chiffon.
« Autant donner un coup de main », fit-elle remarquer.
Il était agréable de passer le temps en bonne compagnie, avec une tasse de thé bien chaud. Après un long et paisible moment, elles entendirent frapper à la porte d’entrée.
« Vous voulez bien aller ouvrir, Mabs ? demanda Mrs Webb. Je croule sous les chiffres et j’ai peur de perdre le fil. »
Mabs posa une petite cuillère, s’essuya les mains et courut à la porte. C’était un jeune homme à la tignasse blond pâle.
« Une livraison pour Mr Finch, de son bureau, annonça-t-il d’un air professionnel.
— Il est pas là, mais je vais la prendre », répondit Mabs, se demandant pourquoi il lui disait quelque chose.
Le coursier écrivit sur sa feuille et la tendit à Mabs.
« Signez là, s’il vous plaît. »
Mabs hésita avant de se rendre compte, à sa grande joie, qu’elle savait suffisamment bien écrire pour signer son nom. Ce qu’elle fit avec un immense sourire.
Le jeune home lui rendit son sourire comme s’il avait attrapé sa bonne humeur.
« À remettre directement à Mr Finch, l’avertit-il, lui donnant une épaisse enveloppe en papier cartonné. C’est des documents importants. Pardon, miss, mais j’ai l’impression de vous avoir déjà vue. Mon Dieu que ça paraît mielleux. J’essaye pas d’être mielleux, c’est juste que je crois que je vous connais.
— Je vais les déposer immédiatement sur son bureau, et je vous en tiendrai pas rigueur parce que moi aussi, j’ai l’impression de vous connaître. »
Il avait les yeux d’un bleu ardent, le visage hâlé et une crinière blonde aux reflets dorés. Il avait l’air de passer beaucoup de temps dehors. Mabs aurait pensé qu’il travaillait comme manœuvre au canal, sauf qu’il portait une chemise et un pantalon respectables et qu’il paraissait très propre. Puis elle eut un déclic.
« Oh mon Dieu, c’est vous ! »
Elle se retrouva tout à coup en septembre dernier, quand chaque jour était une lutte, prisonnière de sa vie passée sans espoir d’en sortir. Elle était trop faible pour travailler convenablement et trop sonnée pour s’écarter quand la glace était tombée.
« Oh mon Dieu, répéta-t-elle, s’adossant contre le mur. Vous m’avez sauvé la vie !
— Désolé, miss, vous vous trompez de gars. J’aimerais bien m’attribuer le mérite, mais si j’avais sauvé une jolie petite dame comme vous, je m’en souviendrais. »
Quel charmeur, songea Mabs.
« Mais vous vous rappelez avoir sauvé un garçon tout maigre dans les ombres, en septembre dernier ? demanda-t-elle, se ressaisissant. Le bloc de glace qui nous tombait dessus, le type qui bougeait pas, vous qui lui avez sauté dessus pour l’empêcher de se faire écraser ? »
Il comprit soudain.
« C’était vous ? Vous étiez un garçon ?
— Eh bien, je faisais semblant. J’avais pas le choix, si je voulais travailler sur les quais
— Ben ça alors ! Je m’en souviens ! Mais bon sang, j’ai honte de pas avoir remarqué que vous étiez une fille. Vous ressemblez vraiment pas à un garçon. »
Mabs rougit.
« Vous avez repris le travail comme si de rien n’était, sans même me laisser vous remercier. »
Il haussa les épaules.
« Vous savez bien comment ça se passe, là-bas. Ils vous payent pas à vous tourner les pouces. Je suis content de voir que vous avez fait votre chemin ; c’était pas un endroit pour une jeune fille. Domestique ?
— Dame de compagnie pour la maîtresse de maison. »
Il siffla.
« Et ils vous traitent bien ?
— Je pourrais pas demander mieux. J’ai de la chance. On dirait que vous besognez pas non plus.
— Garçon de bureau. »
Il tira sur sa chemise propre d’un air prétentieux.
« Un vrai gentleman ! Non mais sans rire, je vais aller loin, miss, et le bureau du canal, c’est juste la première étape.
— Ah oui ? Et la prochaine étape ? »
Il hésita ; Mabs vit sa peau hâlée rougir.
« Je veux être écrivain, moi. Écrire des histoires dans les périodiques, que les dames et les messieurs liront et dont ils raffoleront. Un très bon livre, voilà ce que je veux laisser derrière moi à ma mort.
— C’est une idée merveilleuse ! » s’écria Mabs, s’illuminant de l’intérieur.
À présent qu’elle découvrait les joies de la lecture, l’idée d’écrire une des histoires qu’elle aimait tant lui faisait tourner la tête. Elle n’avait jamais entendu quelqu’un exprimer une telle ambition, et encore moins une personne de sa propre classe sociale.
« Vraiment ? Vous trouvez pas que c’est une idée idiote ?
— Non ! Il faut bien que quelqu’un les écrive. Ça paraît un poil plus intéressant que la paperasse pour les canaux. »
Il hocha pensivement la tête.
« C’est ce que je me dis. Y a qu’un seul problème : je sais pas écrire, en tout cas pas assez bien.
— Mais je parie que vous apprenez, répliqua Mabs avec un sourire.
— Oh que oui, miss, oh que oui, fit-il, souriant lui aussi. Kip Miller, auteur en herbe, à vot’ servic, miss. »
Un nouveau souvenir soudain. Kipper. Bien sûr.
Mabs lui serra la main.
« Mabel Daley. Mabs.
— Daley. Ça me dit quelque chose.
— Mon père travaille sur les quais et mon frère aussi, maintenant.
— Ah, une famille du canal. Vous vous faisiez appeler Mark à l’époque, non ?
— Vous avez une bonne mémoire ! Eh bien, Kip Miller, vous feriez mieux de rentrer. Ils vous payent pas à vous tourner les pouces, vous savez !
— Touché ! lança Kip en riant. Eh bien, ça m’a fait plaisir de vous revoir, Mabs.
— Moi aussi, et bonne chance ! Au fait, Kip ? Merci. Merci du fond du cœur. Le jour où c’est arrivé, c’était une journée noire, vous savez ? Quand on voit vraiment pas comment la vie peut s’arranger. Mais c’est le cas, et j’aurais jamais eu l’occasion de m’en apercevoir si j’étais morte ce jour-là. »
Kip Miller tira un chapeau imaginaire et fit la révérence. Puis il s’éloigna sur Willoughby Walk, non sans lui jeter un coup d’œil par-dessus son épaule à trois reprises. Chose que Mabs remarqua parce qu’elle le regardait partir.
OceanofPDF.com