Le Manoir aux roses
17 – Olive
OLIVE
ENFIN, Clover est vêtue comme une vraie petite Westallen, d’un manteau gris par-dessus une robe en tartan rose pâle, pêche et gris, tenue complétée par un canotier en paille bordé d’un ruban couleur pêche. Elle a l’air si adorable que je pourrais crier ! Après près d’un mois en notre compagnie, elle est tout à fait à l’aise avec maman, papa et les domestiques – je suis donc allée faire des emplettes ! À présent, ma fille ne manque ni de belles robes et beaux manteaux, ni d’adorables capotes, ni de bonnes bottines dont la petite pointure ferait fondre votre cœur. Aujourd’hui, désireuse de la montrer au monde entier, je l’ai emmenée en visite. Ce ne fut pas un succès.
Tout d’abord, nous sommes allées voir Mrs Zenobia Lake qui vit dans la plus majestueuse demeure de Belsize Park. Elle est arrivée de Cornouailles il y a une cinquantaine d’années et a épousé un banquier. Ils étaient immensément riches et, de l’avis général, formaient un sacré couple. Mais son mari est mort il y a quinze ans et elle s’attarde résolument dans cette immense maison pendant que sa fortune se réduit comme peau de chagrin et son personnel aussi. Il ne reste aujourd’hui qu’une seule domestique. Si j’apprécie l’esprit et la splendeur fanée de Zenobia, il m’a paru évident que Lake Hall n’était pas un endroit sain pour Clover, avec ses pièces désertes et ses couloirs silencieux, sa propriétaire antédiluvienne décharnée et grise.
Ensuite, nous avons rendu visite à Julia Morrow, la divorcée qui vit seule dans un secteur au nom fantaisiste, Vale of Health, à l’orée de la lande. J’ai pour ma part toujours trouvé que le divorce était une idée des plus sensées ; à l’évidence, je suis l’exception qui confirme la règle. Le reste de Hampstead est scandalisé par Julia, qui vit donc retirée du monde. Elle a à peu près mon âge mais s’est montrée étonnamment maladroite avec Clover. Elle n’a pas d’enfant et le scandale a bien sûr été très difficile pour elle.
Je suis consternée par le nombre de personnes qui, bien que résidant au sein de notre communauté débordante d’activité, sont néanmoins seules et observent de l’extérieur. Quoi qu’il en soit, je dois trouver à Clover des amis plus jeunes et plus vivants, sans quoi elle s’ennuiera à mourir. Les choses seront bien évidemment plus simples une fois qu’elle commencera l’école, mais j’ignore encore où et pour quand il faudra l’inscrire. Mon Dieu, il y a bien plus important que de lui trouver des vêtements !
Lorsque nous avons quitté Julia, j’ai demandé à Clover ce qu’elle aimerait faire. « On peut aller voir le grand oiseau gris ? » a-t-elle demandé. Nous sommes donc parties à travers la lande, à la recherche du héron.
La route est boueuse – cette partie sud de la lande l’est toujours. Peu importe ; nous portons toutes deux des bottes robustes. Je lui explique que ce sont les particules de l’argile londonienne qui retiennent l’eau, mais Clover s’intéresse davantage aux effets provoqués par ses pieds qui sautent dans les flaques. Gert ne se délecterait sans doute pas non plus d’une leçon de géologie !
C’est une journée magnifique. Les dernières feuilles sont tombées, réduisant les branches à la noirceur. Celles-ci paraissent nues et brillantes contre le ciel bleu satiné. C’est le genre de temps qui vous invite à étirer vos jambes et à emplir vos poumons. Ce que je fais, tandis que les jambes de Clover dansent vaillamment à mon côté jusqu’à ce qu’elle tire sur ma main.
« Maman ! s’écrie-t-elle. Ralentis ! »
Je m’excuse et adopte une allure plus tranquille. Tout ceci est encore si nouveau pour moi. Nous atteignons les étangs, riant, les joues roses. Clover scrute le pourtour puis montre quelque chose du doigt. En effet, au loin, se dresse le héron, gris et austère au milieu des joncs. Les plumes ébouriffées sur sa tête me font penser au commis aux cheveux ternes de la banque de papa. Il – l’oiseau, pas le commis – est parfaitement immobile et presque invisible.
Clover lâche ma main.
« Attention, ma chérie, l’avertis-je. Ne tombe pas dans l’eau. »
Elle me lance un regard réprobateur.
Comme je vois qu’elle se montre raisonnable, je contemple les joyeuses perspectives qu’offre Hampstead Heath un samedi. Les nounous montrent aux enfants dont elles s’occupent les merveilles de la nature. Des couples se font la cour, s’attardant sous les arbres. Je vois des citadins pauvres, les traits pâles et pincés. La lande est une destination très courue les fins de semaine ; les badauds arrivent massivement par le train. Les gens aisés sont eux aussi de sortie, armés d’extravagantes ombrelles qui ne leur servent qu’à gesticuler et à montrer des choses car le soleil ne tape pas fort.
Puis j’aperçois deux visages familiers, trop proches de moi pour que je feigne de ne les avoir pas remarqués. Je ne peux me détourner sans paraître affreusement grossière, bien que je n’aie aucune envie de parler à Rowena Blythe et Verity Crawford.
« Miss Westallen ! Olive Westallen ! Seigneur, cela faisait une éternité que je ne vous avais pas vue ! »
Ainsi s’exclame Miss Blythe, fille unique de l’ancien meilleur ami de mon père, devenu son ennemi mortel. Si les choses s’étaient passées autrement, peut-être serions-nous amies aujourd’hui, mais cela m’étonnerait. L’inimitié de nos pères n’est pas la seule raison pour laquelle la vue de Rowena me fait grincer des dents. L’autre raison étant qu’elle est si belle que seule une femme plus sage que moi ne la jalouserait pas. Certes, il existe dans ce monde d’innombrables jolies filles qui ne me contrarient pas particulièrement, mais chez Rowena, la beauté s’amoncelle en quantités – en pelletées – superflues. Je parviens à la saluer avec politesse, à défaut de gaieté.
« Miss Blythe. Rowena. Oui, cela fait longtemps, je crois. Comment allez-vous ? »
Cela fait exactement trois ans et demi. En mars 1892, Rowena Blythe a eu 18 ans. Un grand bal a été organisé, auquel je n’avais aucune envie de participer, mais en raison de certains liens sociaux, je me suis retrouvée obligée d’y aller. Le souvenir de Rowena ce soir-là, plus charmante qu’une rose dans sa robe rose pâle, ne m’a jamais quittée.
La seule chose qui m’ait permis d’accepter ce bal était l’idée d’y voir Whitford Sedley, un gentleman qui m’avait rendu visite une ou deux fois. Un gentleman que j’avais brièvement imaginé pouvoir respecter, peut-être même aimer. Mais Whitford, comme tous les autres hommes à ce bal, n’avait d’yeux que pour Rowena. Il lui a même demandé sa main. Lorsque je l’ai salué, il a bredouillé ; il avait momentanément oublié mon nom.
Je ne tiens pas rigueur à Rowena de ce qui s’est passé avec Whitford Sedley. Elle ne peut s’empêcher d’être aussi captivante qu’une sirène. Et la seule chose dont Whitford soit coupable est d’avoir succombé à l’inévitable. Mais Rowena a été mon pendant dès l’instant où elle est née et bien qu’elle soit plus jeune que moi, je n’ai pas réussi à rivaliser dans tous les critères selon lesquels on jauge conventionnellement les femmes. Je suppose que je suis plus douée sur le plan scolaire, non parce que je ne crois pas qu’une femme puisse être à la fois belle et intelligente, mais parce qu’il serait injuste qu’il n’existe aucun domaine dans lequel je pourrais la surpasser.
Quant aux demandes en mariage ! Eh bien, j’en ai eu une, et cela ne compte même pas. Rowena, paraît-il, en aurait reçu huit ! Jusqu’à présent, elle les a toutes refusées. Je pense qu’elle épousera un roi.
Et la voilà, devant moi, superbe en rayures tangerines et blanches.
« Je vais très bien, merci, miss Westallen. Vous souvenez- vous de mon amie, Miss Crawford ? »
Miss Crawford et moi inclinons la tête avec quelque froideur.
« Je suis allée en Europe cet été, poursuit Rowena. Ciel, c’était splendide. Paris est un indescriptible délice. Êtes-vous jamais allée à Paris, miss Westallen ?
— Je n’ai pas eu ce plaisir.
— Alors vous devez y aller ! Vous ne manquerez pas d’adorer Paris. Votre été a-t-il été plaisant ?
— À dire vrai, j’ai eu un été plutôt intéressant. »
Ma petite Clover choisit cet instant précis pour revenir en courant et s’agripper à mes jupes.
« Maman ! » s’exclame-t-elle.
Les yeux de Miss Blythe et de Miss Crawford s’écarquillent.
« Il s’est envolé ! »
Elle désigne le héron, désormais perché sur une branche affaissée d’un arbre tout proche.
« Quel dommage, ma chérie. Clover, voici Miss Blythe et Miss Crawford. Elles habitent à quelques rues de chez nous. Mesdames, j’aimerais vous présenter ma fille, Miss Clover Westallen. »
Elles sont incapables de bouger ou de dire un mot. Je sais qu’elles ont remarqué l’âge de Clover et le comparent au laps de temps qui s’est écoulé depuis la dernière fois qu’elles m’ont vue, et leurs anglaises et leurs rubans vrombissent.
« Mon Dieu, finit par lâcher Rowena. Vous ne vous êtes pas tourné les pouces, en effet.
— Maman ! s’écrie Clover avec un grand sourire, montrant Rowena du doigt. Belle ! »
Un sourire angélique éclôt sur le visage de Rowena.
« Oh, quel amour ! »
Elle s’accroupit de sorte que toutes ses jolies rayures touchent le sol.
« Quelle enfant vraiment adorable !
— Son père devait être très beau, remarque Verity.
— Mon Dieu, et moi qui continuais à vous appeler Miss Westallen, s’excuse Rowena en se relevant. Je vous demande pardon, je ne savais pas que vous vous étiez mariée.
— Je ne le suis pas, dis-je d’un ton enjoué, savourant leur regard horrifié plus que je ne le devrais à mon âge. Et j’ignore qui est son père. »
Je crois que Verity est sur le point de s’étouffer.
« Oiseau ! » crie Clover obstinément, avant de s’esquiver pour poursuivre sa quête.
Je cède.
« Elle est adoptée. Je rends visite au foyer pour filles de Belsize Park depuis quelque temps déjà. Je possède une grande maison et une fortune à partager, et il y a tant d’enfants qui n’ont rien. J’ai ainsi le plaisir d’avoir une fille sans m’encombrer d’un mari.
— Eh bien, dit Verity. C’est fort peu conventionnel.
— Et… louable ! ajoute Rowena. Vraiment louable. Quelle petite fille charmante, adorable et jolie. Tout à fait le genre d’enfant que j’aurais choisie. »
Je me retiens de grincer des dents.
« Mais comment savez-vous d’où elle vient ? interroge Verity. Ne craignez-vous pas qu’elle montre un jour de l’animosité ? Et si jamais elle s’avère… dépravée ? »
J’éclate de rire à l’idée que ma fille puisse agir de manière dépravée.
« Miss Crawford, Clover est du naturel le plus doux que vous puissiez imaginer.
— À n’en pas douter, dit Rowena. Bien, Olive, je suis sûre que nous vous avons retenue assez longtemps. Il est toujours… si intéressant de vous voir.
— Un plaisir. Je vous souhaite à toutes deux une bonne journée. »
Nous nous saluons d’une petite révérence puis elles partent en direction de Highgate. Tandis qu’elles s’éloignent, une brise légère se lève et me renvoie une bribe de leur conversation :
« Quelle femme étrange, entends-je remarquer Miss Crawford. Et quelle fâcheuse mâchoire ! Pas étonnant qu’elle ne se soit jamais mariée. Il n’y a pas de place sur l’oreiller pour un homme à côté de ça !
— Taisez-vous, Verity, la réprimande Rowena. Elle n’est pas responsable de la taille de sa mâchoire et c’est quelqu’un de véritablement très intéressant. »
Je reste là à les regarder partir. Je me demande avant combien de lunes je les croiserai de nouveau. Puis j’entends derrière moi un horrible craquement qui me retourne l’estomac, et un seul et unique cri perçant.
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