Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 49 sur 68

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Le Manoir aux roses

49 – Otty

OTTY

 

 

LE DIMANCHE, le petit déjeuner à la table des Finch est fort étrange. Papa est irritable, je suis malheureuse et maman est présente. Elle nous rejoint toujours pour le déjeuner, le dimanche, mais rarement plus tôt. Charlie, en revanche, a disparu de la circulation. Elfrida rumine, comme toujours ces temps-ci, sauf lorsqu’elle reçoit du monde et se montre alors aussi charmante qu’une marguerite. Averil est toute rouge. Ses mains ne cessent de s’agiter sur la table tels des papillons blancs, puis elle change d’avis et les pose sur ses genoux. Est-elle de nouveau au régime ?

« Averil, ma chérie, qu’y a-t-il donc ? s’enquiert maman lorsque ma sœur renverse le sel, les nerfs à fleur de sa peau constellée de taches de rousseur. Vous paraissez agitée. »

Ma sœur tourne vers elle ses yeux brillants.

« En effet, maman, mais tout va bien. D’ailleurs, j’ai une nouvelle mais préférerais attendre que Charlie nous rejoigne afin de vous l’annoncer à tous.

— Comme c’est intrigant. J’aimerais qu’il se dépêche, dit maman. Avez-vous vu Charlie ce matin, Lucius ? »

Papa grogne un non. Je le regarde avec tristesse. Je ne lui ai pas parlé convenablement depuis notre grand désaccord. Nous avons, bien sûr, échangé des bonsoirs et des bonjours et des pourrais-je avoir les poivrons. La fin du trimestre approche à toute vitesse. Edina et moi redoutons le jour où il me faudra quitter l’académie.

J’ai toujours adoré papa. Je l’ai toujours trouvé aimable, gentil et tout ce qu’un père devrait être. Mais nos deux dernières discussions ont remis en question ma famille entière ! Pourquoi Elfrida est-elle toujours d’aussi mauvaise humeur ? Pourquoi sommes-nous ici ? Et pourquoi papa est-il si dur avec maman ? Ce matin, par exemple. Elle est descendue dans une jolie robe couleur de ciel matinal. Elle tente de faire la conversation et de rendre le repas agréable. Si elle est aussi malade que cela et qu’il est si inquiet pour elle, de telles matinées ne devraient-elles pas remonter le moral de mon père ?

Mabs et maman ont remarqué que je suis malheureuse, mais comment me confier à elles ? Papa les traite toujours si bien. Comment pourrais-je me plaindre de lui sans paraître gâtée ? Et s’il s’avérait qu’elles sont d’accord avec lui concernant mon éducation ? Dans cette maison pleine de monde, je me sens seule.

Maman adresse quelques remarques à Elfrida, qui répond de façon si laconique qu’elle en devient vraiment grossière !

« Bon sang, Freds ! m’écrié-je. Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Tu n’étais pas comme ça, avant ! »

Elfrida a l’élégance de rougir et de présenter ses excuses. Averil tend le bras vers le pichet d’eau avant de s’apercevoir que son verre est déjà plein.

Désireuse de les voir tous se comporter comme une famille normale, je poursuis :

« Et où est Charlie ? Il n’est jamais en retard, et j’ai envie d’entendre la nouvelle d’Averil. Puis-je aller le chercher ? »

Maman jette un coup d’œil à papa, qui hausse les épaules. J’aimerais parfois que papa et Elfrida s’en aillent.

« Pourquoi pas ? accepte maman. Montez vite, Otty, et demandez-lui de se dépêcher. »

Je grimpe à l’étage et frappe à la porte de Charlie, mais personne ne répond. J’entre, m’attendant à trouver les rideaux tirés et Charlie encore endormi. Or, à ma grande surprise, les rideaux sont ouverts ; la fenêtre entrouverte laisse passer l’air frais. Je fronce les sourcils. Peut-être est-il parti se promener. Ce n’est que la brise agitant une feuille de papier pliée sur le lit qui me fait remarquer la lettre. Au recto a été griffonné : Famille. J’en fais partie, donc je la lis. Et je n’en crois pas mes yeux.

Je redescends à toute vapeur en hurlant :

« Maman ! Papa ! Il est parti ! »

Je me précipite dans la salle à manger et quatre paires d’yeux surpris me regardent.

« Otty ! Pourquoi tous ces cris ? demande papa. C’est fort disgracieux !

— Tant pis ! Charlie est parti ! »

Je lui colle la lettre sous le nez. Il commence à lire tandis que les autres gigotent, piqués par la curiosité. Papa termine sa lecture – la lettre est courte – et la tend à maman.

« Lisez-la à voix haute ! » supplie Elfrida.

Maman s’exécute.

 

Mes chers parents, Freds, Averil et Otts,

 

Je suis parti à l’aube. Felicia et moi ne supportons plus d’être séparés. Sa famille, qui trouve que nous sommes trop jeunes et que je ne suis pas assez noble, reste opposée à notre union. Je crois qu’ils étaient heureux de nous voir quitter Durham. Mais les mois passés loin l’un de l’autre n’ont fait que renforcer nos sentiments. Sachez que notre fugue n’a rien à voir avec vous. Vous êtes tous formidables et nous aurions voulu que vous assistiez à notre mariage. Ce sont ses proches qui sont difficiles. Nous nous esquivons donc, et la prochaine fois que je vous verrai, j’amènerai Mrs Charles Finch. Ne vous inquiétez pas ! Tout est arrangé.

 

Affectueusement, C.

 

« Enfin ça alors ! lance Elfrida, l’air perdu. Ça alors ! »

J’ai soudain de la peine pour elle. Charlie et elle ont toujours été très proches. Je m’étonne qu’il ne lui ait pas parlé de ses projets. J’imagine son tiraillement. À l’évidence, elle souhaite son bonheur, mais elle doit aussi se sentir blessée. Qui aurait cru Charlie capable d’un acte si calculé ? Je suis assez fière de mon frère.

« Ça alors ! » murmure Averil, faisant écho à Freds.

Son visage est empourpré.

« Ça alors ! » répète-t-elle, comme si nous n’avions aucune autre expression à disposition ce matin. Puis elle ajoute :

« Il a bien choisi son moment ! »

Quant à maman, si je devais deviner ses sentiments à l’expression de son visage, il me faudrait m’y reprendre à quarante fois, j’abandonne donc et regarde papa.

« Mauvaise tactique, Charlie, dit-il, se levant et jetant sa serviette sur la table. Les Browne lui chercheront des noises et il ne verra pas un penny de leur fortune. Comme s’il n’y avait pas des centaines de beaux partis à Hampstead.

— Oui, mais… Charlie aime Felicia, remarque Freds d’une voix douce. Il n’a jamais eu d’yeux que pour elle.

— Je vais dans mon bureau, répond papa. Ne me dérangez pas avant le déjeuner, je vous prie. »

Il nous quitte à la hâte.

« Mais papa… commence Averil. Oh, il est parti. »

Elle paraît si déçue que je me lève et la serre dans mes bras, puis fais un câlin à Freds, même si elle peut parfois être pénible, puis un à maman. Je sens son cœur battre la chamade à travers son corsage.

« Et vous, maman, qu’en pensez-vous ? demandé-je. Pensez-vous que ce soit une bonne chose ?

— Oui, répond-elle aussitôt. Ils ont toujours formé un couple charmant et seront heureux ensemble. Ne vous inquiétez pas, Elfrida, vous les verrez bientôt, soyez-en sûre. Charlie ne s’installerait jamais bien loin de vous. »

Freds hoche la tête d’un air reconnaissant.

« Et Averil, poursuit maman. Ma pauvre chérie. Vous aviez une nouvelle à nous apprendre, et à présent Charlie est parti et papa s’est enfermé pour le restant de la matinée. Préférez-vous attendre le déjeuner ou nous l’annoncer maintenant ?

— Maintenant, Avs ! la supplié-je.

— Vraiment ? »

Elle nous regarde tour à tour et maman l’encourage d’un signe de tête. Elfrida elle-même parvient à avoir l’air engageant.

« Eh bien voilà. »

Averil prend une profonde inspiration, les yeux brillants, le visage rouge, et sourit.

« Je suis fiancée.

— Quoi ? » crions-nous toutes trois à l’unisson.

Elfrida lui attrape la main gauche pour l’inspecter : pas de bague.

Averil glisse sa main dans le col de son joli corsage pêche et en tire une chaîne en or, à laquelle pend une bague en or dotée du diamant le plus énorme que j’aie jamais vu ! Elfrida, ne voulant pas casser la chaîne, se penche si près que son nez touche presque la poitrine d’Averil.

« Qui ? » veut savoir cette dernière.

Je constate qu’elle aussi est impressionnée par ce bijou.

Averil défait la chaîne et passe la bague à maman.

« C’est Toby Elias, déclare-t-elle. Il m’a fait sa demande hier soir. Cela faisait des jours que j’attendais. Il passera tout à l’heure voir papa pour lui demander la permission – il veut tout faire dans les règles –, mais je ne pouvais plus attendre. Peut-être valait-il donc mieux que papa ne soit pas là. »

Elle est essoufflée et maman a les larmes aux yeux. Je crois savoir pourquoi. C’est moi, le bébé, à présent, mais pendant longtemps, Averil occupait cette place. Comme Charlie a toujours été amoureux et qu’Elfrida est une vraie dame, on peut croire qu’Averil est jeune et un peu idiote. Mais la voilà à présent, digne, fière et si heureuse que je me sens moi aussi un peu larmoyante. Nous la serrons toutes dans nos bras et lui adressons des paroles douces et solennelles – même Freds.

 

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