Le Manoir aux roses
20 – Otty
OTTY
JE SUIS FOLLE DE JOIE QUE MABS se promène avec moi. Je devrais l’appeler Daley, bien sûr, et nous avons bien essayé d’être Miss Ottilie et Daley, mais il nous a semblé dès le départ que nous étions amies et ce n’est pas ainsi que l’on s’adresse à ses amis.
Papa était fâché d’apprendre que je m’étais rendue dans un endroit dangereux. Il est si gentil qu’il ne l’est pas resté longtemps. À partir du moment où il a accepté que maman se passe un peu de Mabs chaque jour afin d’explorer avec moi, je n’ai eu qu’une seule idée en tête : Jill ! Ce sera plus simple de voir Jill si Mabs m’accompagne. Je comprends à présent qu’il y a des quartiers sûrs et d’autres qui le sont moins.
Mais il est trop tôt pour parler de Jill à Mabs. Il me faut mieux la connaître, pour deviner ce qu’elle pourrait penser de mon amie secrète. Après ce qui est arrivé hier, je saisis mieux que jamais que certaines personnes ne la tolèrent pas. Alors qu’ils ne la connaissent même pas !
Je crois que Mabs sait que j’ai menti à maman hier. Je l’ai vu à sa façon de me regarder. Bien sûr, j’étais avec Jill. Nous avions pris le thé dans sa chambre pour la deuxième fois et j’avais apporté des fleurs – des acacias, des œillets et du jasmin d’hiver – afin d’égayer la table, ainsi qu’une énorme boîte de chocolats devant laquelle les yeux de Jill se sont élargis presque autant. Je regrettais seulement de n’avoir pas pu lui apporter du thé – du thé chaud. Il est vraiment injuste qu’une personne aussi charmante que Jill n’ait pas droit à un plaisir si simple.
Jill devait travailler le dimanche suivant, mais elle était libre mardi après-midi. Nous n’avions même pas atteint sa chambre qu’une bande de voyous nous encerclaient, nous narguant et me défiant. Pourquoi ne retournait-elle pas de là d’où elle venait ? Pourquoi ne restait-elle pas avec ceux de son espèce ? Et moi avec ceux de la mienne ? Qu’est-ce qui clochait, chez moi ? Pourquoi ne me donneraient-ils pas une petite leçon ? S’ils cherchaient à me convaincre que je serais mieux avec les gens de la même couleur que moi, ils s’y prenaient d’une drôle de manière !
Tout va bien car je m’en suis sortie sans dommage et que je n’y retournerai jamais seule. Mais j’étais terrifiée. Au début, j’ai suivi l’exemple de Jill ; elle a gardé le silence et a poursuivi son chemin. Les moqueries ont continué, puis ils nous ont bloqué la route. Ma colère montait. Leurs paroles n’avaient aucun sens ! Nous ne les interrompions pas, eux, pour leur dire à quoi passer leur temps ! Et ils disaient des choses horribles – vraiment horribles – à Jill. Alors je leur ai crié de s’occuper de leurs affaires et c’est là qu’ils m’ont attaquée.
Jill a tenté de les en empêcher sauf que, contrairement à ce que j’ai dit à maman, ils n’étaient pas trois mais cinq. Elle ne pouvait donc rien faire. Elle est partie en courant et ils l’ont huée, ils l’ont traitée de lâche puis m’ont clouée au sol et m’ont pris mon manteau et le reste.
« Si t’étais plus vieille, ont-ils déclaré, on te filerait une bonne rouste. Mais vu qu’t’es rien qu’une gamine, on va y aller doucement. »
Quelle magnanimité. De vrais piliers de la société !
Jill est revenue, bien sûr, avec un policier. Il a donné beaucoup de coups de sifflet et nos attaquants se sont enfuis. Il m’a aidée à me relever ; je tremblais. Son visage s’est plissé d’incompréhension.
« C’te négresse m’a appelé, a-t-il lancé. Elle a dit que son amie était en danger. Mais… z’êtes une gentille petite Blanche !
— C’est mon amie, me suis-je écriée, apeurée et désemparée.
— Vraiment ? a-t-il demandé, incrédule. Ben alors vous l’avez bien cherché. Rentrez chez vous et vous approchez pas des nègres. C’est rien que des problèmes. »
J’étais si furieuse que j’avais envie de pleurer. Jill, un problème ? Ce n’était pas Jill qui m’avait bousculée et volée, si ? Mais je me suis tue. Je suppose que j’étais sous le choc, ou alors je ne suis pas aussi courageuse que je l’ai toujours cru.
Le policier m’a escortée jusqu’à la lisière de Regent’s Park. Il voulait me ramener chez moi et parler à mes parents ; cependant, lorsque je lui ai expliqué que je vivais à Hampstead, il a perdu de son enthousiasme. Comme il était très gros, la marche ne lui disait sans doute trop rien. En revanche, il m’a fait promettre de ne plus revoir Jill. Ça ne le regardait pas, et d’abord, qu’allait-il faire si je n’obéissais pas ? M’arrêter ? Mais il me tenait par le bras et ne voulait pas me lâcher tant que je ne promettais pas. Je me sentais si malheureuse et perdue, et je voulais ma maman. Alors j’ai promis, même si je ne le pensais pas ; il était si stupide que cela a semblé le satisfaire. Moi, j’avais la boule au ventre.
Cette histoire avec le policier m’a autant bouleversée que celle avec les voyous. Les méchants comme ceux qui maintiennent l’ordre ont l’air de savoir pour quelle raison évidente les Noirs et les Blancs ne peuvent pas être amis. Quelle est cette raison ? Si elle existe, pourquoi ne la vois-je pas ? Et si elle n’existe pas… qu’est-ce qui ne va pas chez eux ? C’est pour cela que j’ai peur d’en parler à maman ou à Mabs. Et si elles aussi la voient ?
Quand il a disparu, j’ai aperçu Jill. Elle nous avait suivis de loin ; j’étais si contente. Mais elle était venue me dire au revoir.
« Otty, je suis désolée. Rien de tout ça serait arrivé sans moi. Vous devez pas venir chez moi. Il faut pas qu’on soit amies. »
Ses yeux se sont emplis de larmes et elle ne parvenait pas à me regarder.
« Jill, ne dites pas une chose pareille ! » me suis-je écriée.
Elle m’a demandé de me taire, jetant des regards à la dérobée. En effet, les gens s’arrêtaient pour nous dévisager. Il n’y avait autour de nous aucun autre duo d’amis dont l’un était blanc et l’autre noir. Je l’ai attirée derrière un châtaignier.
« Nous ne pouvons pas cesser d’être amies ! ai-je geint. Ça ne me plaît pas du tout, Jill. Pourquoi les choses sont-elles ainsi ?
— C’est pas le moment pour une leçon d’histoire, a-t-elle répliqué d’un air triste. Vous avez eu un sacré choc. Il faut rentrer. Je veux pas dire qu’on arrête d’être amies. On peut plus se voir, voilà tout.
— C’est la même chose ! ai-je gémi.
— Non. Être amies, ça veut dire qu’on tient l’une à l’autre, qu’on pense l’une à l’autre et qu’on s’aime au fond de son cœur. On peut toujours faire ça. C’est parce que je suis votre amie que je dois le dire. Traîner avec moi vous met en danger, Otty. J’aimerais affirmer que ce qui s’est passé aujourd’hui se reproduira pas, mais ça arrivera encore et encore. J’avais pas l’intention d’être aussi irréfléchie, j’étais tellement contente d’avoir une amie. Je me sens parfois si seule, ici.
— Moi aussi.
— Je sais. Mais les choses vont changer. Vous aurez l’embarras du choix parmi les filles blanches de Londres. Vous pourrez aller avec elles dans les salons de thé, faire tout ce que vous méritez de faire, et personne ira vous “donner une petite leçon” pour autant.
— Il ne devrait pas en être ainsi, ai-je rétorqué d’un air renfrogné.
— C’est vrai. Maintenant, rentrez chez vous, pensez à moi avec tendresse et profitez de votre vie. Il y a tant de choses qui vous attendent.
— Mais vous, non ! »
J’explosai. Perdre mon amie me blessait certes profondément, mais j’avais encore une maison confortable, des livres et des friandises… Alors que Jill allait retrouver cette affreuse chambre en haut de cette affreuse maison et son affreux travail… et elle ne pouvait même pas se préparer un thé chaud ! Je me suis mise à pleurer. Je commençais à comprendre la colère de Maggie.
Elle me serra brièvement dans ses bras.
« Otty Finch, reprenez-vous. J’ai besoin de savoir que vous rentrerez sans encombre. Je peux pas vous accompagner, j’ai pas le droit d’aller de ce côté-là de Londres. Mais je peux pas non plus vous laisser partir dans cet état. »
J’ai essuyé énergiquement mes yeux pleins de larmes et pris une profonde inspiration. Ce que Jill me disait ne me plaisait pas, mais elle le faisait pour moi, je le voyais bien. Elle devait retrouver les rues oubliées où elle pourrait vaquer à ses occupations sans attirer l’attention, sans que j’attire l’attention sur elle. Je voulais moi aussi me montrer altruiste.
« Je vais bien, ai-je assuré, essuyant du dos de la main mon nez qui coulait. Allez-y Jill. Tout ira bien pour moi, je vous le promets. »
Elle a hoché la tête.
« S’il vous arrive pire encore, je me le pardonnerai pas. On est jeunes, et on est des filles. On arrivera jamais à changer quoi que ce soit. »
Cela ne m’a pas plu non plus. J’ai ravalé les larmes qui montaient de nouveau.
« Je comprends, Jill. Merci. Au revoir.
— Au revoir, Otty Finch. »
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