Le Manoir aux roses
13 – Olive
OLIVE
LA MATERNITÉ EST ÉTRANGE ET INTENSE. Je m’occupe de Clover avec une lucidité qui me donne l’impression d’avoir été somnambule ma vie entière. Nous mangeons ensemble, nous baignons ensemble, buvons le thé avec mes parents et je passe des heures à lui lire des histoires. Je n’arrive pas à la quitter des yeux. Son bien-être est ma raison de vivre et pourtant, au-delà de la maternité, je sens… que j’erre sans but. J’ai le sentiment que je dois me consacrer à autre chose dans la vie – mais je ne sais pas trop quoi, tant l’amour maternel m’accapare. Je me surprends à rêver de Parliament Hill.
C’est depuis longtemps un des lieux que je préfère, un endroit où je me rends souvent pour chercher l’inspiration ou pour me remonter le moral quand il est au plus bas. Mon moral n’est pas en berne en ce moment, néanmoins… je viens de vivre un changement radical – le plus grand de tous, en réalité. La gêne que j’ai ressentie chaque fois que je me suis rendu compte combien j’étais mal préparée à l’arrivée de Clover – les mauvais vêtements, les mauvais jouets, la mauvaise chambre – dégénère en terreur indicible ; j’éprouve soudain le besoin impératif de réfléchir à mes actes sous la voûte étoilée.
D’habitude, papa m’accompagne lors de ces expéditions, de crainte que je ne rencontre un de ces dangers qui guettent les femmes seules la nuit dans les landes. Si papa ne vient pas, un des domestiques se prête généralement au jeu. Le ciel est dégagé, après des jours de pluie ; je pourrais y aller ce soir ! Je sais que maman s’assiéra avec Clover afin que celle-ci ne soit pas seule si jamais elle se réveille.
Maman accepte volontiers. Papa, lui, n’est pas si serviable ; il a un début de rhume et ne souhaite pas s’asseoir dehors par une nuit aussi fraîche. Ce qui est raisonnable, je suppose. Je me rends à la cuisine pour implorer le personnel et finis par convaincre Anne de m’escorter. Elle est d’abord réticente. Elle a un nouvel amoureux – le septième, au moins, depuis que je la connais – et il l’emmène dîner ce soir à l’Oiseau Rare. Je lui fais remarquer que si elle m’accompagne, son chéri devrait nous accompagner lui aussi, et elle pourrait ainsi passer plus de temps avec lui. Une solution qui convient à tous !
À 22 h 30, ils reviennent de dîner et je me joins à eux, pas gênée le moins du monde de tenir la chandelle. J’aurais détesté me retrouver dans une telle situation quand j’avais dix-huit ans. Être célibataire à vingt-huit ans m’a endurcie. Je veux voir les étoiles.
J’ai une bâche pliée sur le bras afin que nous puissions nous asseoir sans avoir le derrière mouillé et boueux. Je porte également une grande flasque de chocolat chaud et une petite de brandy, dans l’espoir que cela permettra à Anne et Colin de mieux accepter leur participation à mes étranges lubies. Je marche d’un pas rapide, les laissant me suivre et continuer leur conversation privée.
Nous grimpons Parliament Hill, où la voûte céleste se déploie, qui déverse des étoiles, qui déverse des merveilles. J’étale la bâche et m’assois à un bout, posant les flasques derrière moi afin que les autres se servent, puis je m’absorbe dans la contemplation de l’infini. J’ai vaguement conscience des amoureux qui s’installent à l’autre bout, des mots doux murmurés et du bruit des flasques que l’on dévisse. Je regrette un instant cette idylle que je n’ai jamais connue, ou seulement en de rares occasions, pendant deux ou trois semaines d’affilée tout au plus. Telle est la somme pitoyable de ma vie sentimentale.
Quoi qu’il en soit, je ne suis pas venue pour être mal lunée (sans mauvais jeu de mots) à cause de prétendants perdus. Je suis venue penser à Clover et à toutes les aventures que nous vivrons ensemble. J’allonge les jambes et m’appuie sur les coudes, le visage tourné vers la lumière des étoiles comme d’autres vers celle du soleil. Paresseusement, je dessine du regard le tracé d’Orion puis m’arrête sur ma constellation favorite, celle des Gémeaux : les jumeaux, les Dioscures, patrons des marins. Merci Castor. Merci Pollux, chuchoté-je dans l’intimité de mon esprit. Je n’ai pas l’intention d’alarmer Anne et Colin en parlant aux étoiles devant eux.
Voir les jumeaux me rappelle un autre couple inséparable. Mon père avait autrefois un meilleur ami, aussi proche qu’un frère, du nom de Malvern Blythe. Tous deux avaient pour père un financier qui voulait que son fils marche sur ses traces. Malvern céda, tandis que papa s’embarqua dans la marine. Le vaste monde l’appelait. Il a toujours été têtu ; dire qu’il se demande d’où je tiens ce trait de caractère ! Malvern le suivit peu de temps après, et ils partagèrent bien des aventures. Je me souviens que nos familles dînaient souvent ensemble quand j’étais petite.
Puis tout cela prit fin. Ils eurent une très grande dispute et, bien que papa ne soit pas du genre à garder rancune, ils ne se sont pas parlé depuis. La brouille subsiste. Il n’en a jamais donné la raison, ni à moi ni à maman. Je sais juste que nous sommes la famille la plus riche de Hampstead et que les Blythe sont notre homologue à Highgate. Les deux familles sont prodigieusement reconnaissantes de la veste étendue de landes qui nous sépare, et le jour où nous nous montrerons cordiaux les uns envers les autres, les poules auront des dents.
La vue de mille milliards d’étoiles scintillantes me vide l’esprit. Les querelles d’hommes, le fait que j’aie une fille en bas âge, le fait que je n’aie pas pu sauver Gert, tout ceci prend un autre aspect dehors. Le soleil et la lune se lèvent et se couchent chaque jour. Les étoiles tournent, maintenant en place les dessins et les symboles qui nous guident depuis des millénaires. Que la force qui a accompli pareille prouesse ait fait une erreur en m’envoyant Clover au lieu de Gert est parfaitement impossible. Elle peut sans aucun doute me guider à travers la maternité.
Je pousse un énorme soupir. Le monde est si grand. Et la vie que j’y mène y est privilégiée au possible. Non seulement en termes de richesse et de luxe, mais en raison des libertés que m’ont accordées mes parents. Ce sont les bastions de la société, et pourtant, dans ce monde ô combien conventionnel, ils me laissent être Olive. J’ai conscience que toutes les choses que j’ai faites qui donnent un sens à ma vie – mes études, la philanthropie, ma fille – n’auraient pas été possibles si j’avais eu d’autres parents. À quoi aurait ressemblé ma vie alors ?
Je m’allonge, prise de vertige. Les cieux sont vastes et insondables. Les affaires humaines sont aussi innombrables et microscopiques que des fourmis. Et quelque part au milieu existe un niveau intermédiaire, ni personnel ni divin. Il s’agit de la loi. De la société. De la plus haute structure au sein de laquelle nous autres mortels peinons. Et celle-ci est infiniment imparfaite. Je songe à notre voisine divorcée, Julia Morrow, seule et rejetée, tout cela parce qu’elle a choisi de mettre fin à un mariage dans lequel elle était la victime d’une brutalité à fendre le cœur. Je songe au manque d’opportunités qui s’offrent aux femmes qui veulent ou ont besoin de travailler. Je songe au fait qu’une femme ne peut ni posséder de compte en banque ni voter pour son gouvernement. Je songe à Mr Miles, qui se précipite au secours des filles de joie sur les docks.
Je sais depuis longtemps que ma fortune me protège des dures réalités de la vie. Je suis également protégée des dures réalités auxquelles sont confrontées les femmes parce que j’ai un père qui n’abuserait jamais de ses droits à l’encontre de ma mère ou de moi-même. Qu’en est-il de ces femmes qui n’ont pas de capitaine James Westallen pour les soutenir ? Clover n’est encore qu’une petite fille, mais elle va grandir. Je dois réfléchir au monde dans lequel je veux qu’elle vive et au genre de mère que je souhaite être. Qu’ai-je envie de lui inculquer sur la condition féminine ?
Je me rends compte que je veux lui laisser un héritage. Non pas un héritage matériel – celui-là sera assuré – mais autre chose… Une chose qui me donnera, à moi aussi, un but et un moyen d’expression. Les étoiles flottent, argentées et insondables, veillant sur un monde dans lequel nous ne pouvons en définitive contrôler ce qui se passe et devons malgré tout faire de notre mieux. Être mère me donne l’impression que mon manteau a été retiré et je me sens glacée jusqu’aux os. Mes parents, Clover, moi, nous existons tous au cœur de cet immense passage du passé au futur. Je sais à présent que je dois contribuer à rendre meilleur le monde dans lequel elle vivra. Quant à savoir comment m’y prendre, exactement, cela reste flou.
OceanofPDF.com