Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 14 sur 68

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Le Manoir aux roses

14 – Mabs

MABS

 

MABS N’ARRIVAIT PAS À DORMIR. Elle était allongée dans sa jolie chambre sous les combles, mais restait hantée par celle de l’étage inférieur. Son atmosphère suffocante collait à elle comme le brouillard au mois de janvier. Cette première journée sortait tout à fait de l’ordinaire, que ce soit le comportement insupportable de Mrs Finch, la porte fermée à clef ou la cuvette brisée. Les heures s’étaient éternisées, interrompues seulement par Lydia qui apporta des œufs durs et un toast pour le petit déjeuner et, plus tard, de la soupe aux champignons avec du pain frais pour le déjeuner. La maîtresse de maison ignora les deux repas. Mabs tenta de l’encourager à manger, se souvenant de l’inquiétude de Mr Finch à ce sujet. En réponse, Mrs Finch lui jeta un œuf à la figure. Mabs, prise au dépourvu, fut touchée au menton. Elle avait beau avoir déjà connu pire douleur, cette attaque-là était si inattendue et humiliante que ses yeux se mirent à picoter et qu’elle ne sut plus où regarder ni quoi dire. Elle s’efforça vaillamment tout l’après-midi de discuter avec Mrs Finch, mais n’essuya que des rebuffades.

Qu’est-ce que je vais faire si j’arrive pas à l’amadouer ? Combien de temps est-ce qu’il va me laisser ma chance ? Qu’est-ce que je vais devenir si je dois rentrer à la maison et qu’ils veulent pas me réembaucher au canal ? Les questions l’empêchèrent de fermer l’œil bien après minuit.

Elle finit par sauter du lit et contempla par la fenêtre le ciel nocturne dégagé et parsemé d’étoiles. Dans l’obscurité, elle distinguait la rue et les maisons d’en face, de petits bouts de jardins irréguliers. L’aboiement perçant d’un renard résonna. C’était que le premier jour, se dit-elle. Ça peut qu’aller mieux.

Elle avait vu Mr Finch à 19 heures comme convenu, et avait dû lui avouer que sa maîtresse et elle étaient restées assises entre quatre murs, chacune dans son propre monde, du début à la fin de la journée. Il l’avait rassurée une fois de plus. Ça n’avait rien de personnel. Les choses iraient en s’améliorant. Il ne paraissait pas du tout déçu d’elle. Mais ce n’était sans doute qu’une question de temps, songea Mabs avec inquiétude en regagnant son lit.

Les deux cadets étaient passés lui dire bonjour. Miss Averil était une jeune fille de dix-neuf ans. Sur le plan physique, elle ressemblait à son père, même si chez elle les cheveux châtains avaient pris une teinte extrême – une vive couleur carotte. Elle avait de grands yeux gris et un visage rond qui était beau sans pourtant l’être vraiment. Elle dégageait une certaine décontraction, avec son regard franc et ses yeux brillants.

La plus jeune, Ottilie, avait été coulée dans le même moule que sa mère et sa sœur aînée, avec ses cheveux noirs et son teint pâle, mais sa beauté n’était pas encore affirmée. À seulement douze ans, elle était maladroite et ne cessait de se cogner partout. Ses yeux avides semblaient trop grands pour son visage. De son air obstiné, elle avait bombardé Mabs de douzaines de questions, ce qui avait poussé son père à se confondre en excuses. Mabs l’avait trouvée adorable.

Après quoi elle était allée voir Mrs Webb qui, fidèle à sa promesse, lui avait expliqué le fonctionnement de la maisonnée. Mabs commençait à 8 heures et terminait à 19 heures. Une longue journée de travail, mais moins longue que d’autres. Bien qu’elle n’ait pas de pause officielle, elle avait droit, en plus de chaque dimanche, à une demi-journée de congé le mercredi. Beaucoup de domestiques l’envieraient à ce sujet.

Mabs n’aurait jamais cru que son travail sur les quais ait eu des avantages. Désormais, elle savait ceci : elle pouvait toujours, toujours dormir après. Elle rentrait chez elle dans un tel état d’épuisement qu’elle parvenait à peine à se déshabiller. À présent qu’elle était allongée dans un lit confortable, vêtue d’une chemise de nuit en coton propre, elle ressentait une autre sorte de fatigue.

Lorsqu’elle descendit le lendemain matin, Mrs Finch était déjà habillée ; elle avait revêtu une robe bleu marine chatoyante. Elle portait ses cheveux noirs relevés et une broche en perle à la base du cou. Mabs n’osa pas la complimenter.

« Bonjour, m’dame », dit-elle gaiement.

Mrs Finch traversa la pièce d’un bond et agrippa ses bras, y enfonçant douloureusement les doigts, les yeux plongés dans ceux de Mabs avec une intensité surprenante.

« Il paraît que vous avez fait un rapport complet à mon mari des heures que nous avons passées ensemble hier soir. Voyons voir quel divertissement nous pouvons lui apporter aujourd’hui. »

Mabs s’écarta d’elle autant que possible mais Mrs Finch la tenait fermement.

« Oui, poursuivit-elle d’un ton sifflant, lui imprimant une petite secousse. Il est venu me voir ce matin au saut du lit pour me dire à quel point je le contrariais. Ce doit être le temps fort de votre journée, de vous précipiter pour lui conter comment je me suis mal comportée.

— Mrs Finch, je suis désolée, je sais pas trop ce que j’ai fait de travers. Mr Finch est mon employeur. Il m’a demandé hier si on s’entendait bien. Je lui ai dit la vérité, c’est tout. »

Mabs était trop épuisée pour marcher sur des œufs. Elle avait les yeux collants et douloureux. À son grand soulagement, sa maîtresse finit par la lâcher.

Mrs Finch la dévisagea :

« Vous êtes donc entièrement dévouée à mon mari. Vous n’avez, au fond de vous, pas la moindre loyauté envers votre maîtresse », déclara-t-elle, catégorique.

Mabs soupira. Elle pressentait que cette nouvelle journée allait présenter de nouvelles difficultés. Aujourd’hui, Mrs Finch était prête à parler mais Mabs ne parvenait pas à la comprendre.

« C’est normal, non ? J’vous demande pardon, m’dame, mais vous m’avez pas dit deux mots depuis qu’on s’est rencontrées. Vous m’avez enfermée dehors hier ! Fallait bien que j’en parle à quelqu’un, non ? J’avais peur que vous vous fassiez mal ! Et hier soir, il m’a questionnée sur ma journée. Je voulais pas mentir et donner l’impression qu’on s’entendait bien. Désolée de vous parler aussi franchement, m’dame, mais qu’est-ce que vous auriez fait si vous étiez à ma place ? »

Il y eut un long silence. Puis Mrs Finch tourna le dos à Mabs et regagna son poste près de la fenêtre.

Après cet incident, cette journée se déroula exactement comme la première. Mabs tentait de papoter, Mrs Finch l’ignorait. Lydia leur apporta le repas ; Mrs Finch mangea peu. Lorsque Mabs essaya de l’amadouer, elle jeta un verre de porto contre le mur.

« Dieu du ciel, vous êtes vraiment aussi stupide que vous en avez l’air », s’écria-t-elle d’une voix pleine d’angoisse exaspérée.

Mabs balaya les tessons mais passa plus de temps à frotter les taches sombres sur la moquette crème. En fin de compte, elle mangea son propre déjeuner, qui avait refroidi, assise sur une chaise dans un coin de la pièce, son assiette et ses couverts en équilibre précaire sur ses genoux. Elle ne pouvait qu’imaginer à quoi elle ressemblait ; même en temps normal, elle ne savait pas se tenir à table. Pour une fois, elle se réjouissait que sa maîtresse refuse de la regarder.

En milieu d’après-midi, Mabs eut froid. Elle proposa d’allumer le feu. Pas de réponse. Elle demanda si Mrs Finch voulait un châle. Pas de réponse. Le vent automnal se leva et secoua le carreau. La pièce était élégante mais pleine de courants d’air. Mabs remarqua que sa maîtresse frissonnait. Quelle idiotie ! Attraper un rhume ne leur servirait à rien, ni à l’une ni à l’autre.

Elle ouvrit la porte du placard, consciente des yeux noirs qui suivaient chacun de ses mouvements. Un arc-en-ciel sembla en jaillir ; Mabs s’empressa de le refermer. Voir les robes que cette femme portait à une époque qu’elle pleurait aujourd’hui lui paraissait trop intime. Elle ouvrit un tiroir. C’était pire encore ! Des sous-vêtements ! Elle le referma d’un coup sec. Enfin, elle trouva une pile de châles pliés et en choisit tout en nuances de jaune et d’orange, dans l’espoir d’apporter un peu de soleil à cette pièce lugubre.

Mrs Finch toisa Mabs comme si elle lui tendait un seau à ordures. Mabs en enveloppa donc les épaules de sa maîtresse, plaçant les extrémités afin qu’elles couvrent les mains blanches et froides posées sur ses genoux. Puis elle alluma le feu. Elle était gelée et n’avait aucune intention d’emprunter un châle. Une fois que le feu crépita dans l’âtre, elle en approcha sa chaise.

« Eh bien », lança Mrs Finch.

C’étaient les premiers mots qu’elle prononçait depuis sept heures ; Mabs sursauta. Dieu, elle n’avait jamais été si nerveuse au canal.

« Maintenant que nous sommes confortablement installées et vu que nous sommes coincées ici ensemble, je suppose qu’il vaudrait mieux faire passer le temps un peu plus vite.

— Oui, Mrs Finch, absolument ! s’exclama Mabs, ravie.

— Vous pourriez me lire un livre. Je suis d’humeur à écouter une histoire profonde et tragique. Tess d’Urberville, peut-être, ou peut-être du Eliot. Allez chercher quelque chose sur l’étagère.

— Oh, m’dame. »

L’appréhension qu’elle ressentait à l’idée de lui répondre était incommensurable. Pour une fois – la toute première – que sa maîtresse faisait une concession, elle allait la décevoir.

« Je suis désolée, m’dame, mais je sais pas lire. »

Elle aurait voulu s’enfoncer dans le sol en voyant le mépris sur le visage de l’autre femme.

« Pour l’amour du ciel ! Une dame de compagnie qui ne sait pas lire ! Vraiment ?

— Je suis désolée, m’dame. J’ai pas menti pour avoir le poste. Je l’ai dit à Mr Finch.

— Bien sûr. Et pourtant, il vous a choisie. Comment allons-nous donc passer le temps ? À discuter ? railla Mrs Finch.

— Eh bien oui, m’dame, si vous voulez. Après tout, pourquoi pas ? »

Elle laissa échapper un petit rire nerveux.

« Qu’avez-vous en tête, Daley ? Nous imaginez-vous, blotties l’une contre l’autre, en train d’échanger des confidences amoureuses ? Ça m’étonnerait. »

Mabs fulminait. Quelle garce arrogante et hautaine ! Quoi, Mabs ne méritait pas qu’on lui fasse la conversation ? Quoi, l’idée même qu’une dame comme Mrs Finch puisse prendre du plaisir en compagnie de quelqu’un comme elle était-elle si risible ? Mabs aurait bien une chose ou deux à lui dire, elle aussi ! Mais elle les ravala. Ça n’avait rien de personnel. Elle devait se montrer patiente. Son travail consistait à trouver un moyen d’exister auprès de cette affreuse bonne femme. La pièce retomba une fois de plus dans le silence.

 

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