Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 58 sur 68

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Le Manoir aux roses

58 – Otty

OTTY

 

 

DEPUIS QUE MABS M’A TIRÉE DE MA STUPEUR HIER, j’aurais presque préféré qu’elle m’y laisse ! L’innocence de mon enfance s’est envolée. Mon père n’est pas celui que je croyais – si loin de là, d’ailleurs, que je le déteste. C’est une chose difficile. Et qui sait si je reverrai jamais ma maman ? Que se passera-t-il si Mabs doit partir et que maman n’est toujours pas revenue ? Je n’aurais jamais cru que ma vie deviendrait si vite insupportable.

Hier, nous sommes allées sur la lande pour chercher Clover, en vain. Le monde est un endroit terrible et dangereux, d’où les gens que j’aime disparaissent chacun leur tour. Demain, ce sera peut-être Mabs, le jour suivant Averil, pour autant que je sache.

Nous avons prié pour que papa aille travailler aujourd’hui, afin que nous puissions fouiller son bureau en quête d’indices, mais papa n’est même pas allé se promener. Il reste dans son bureau tel un dragon dans une grotte, sortant de temps à autre pour arpenter le vestibule et cracher du feu. Certes, il n’y a pas de flammes, mais il ne cesse de regarder par la fenêtre comme s’il cherchait quelque chose ou quelqu’un et il soupire copieusement. Il a une mine affreuse, les yeux injectés de sang et les cheveux ébouriffés ; je ne douterais pas une seconde de son histoire si je ne savais de source sûre qu’il ment.

Vers midi, je reçois un message d’Olive. Je le reconnais aussitôt à son papier à lettres et à son écriture.

 

Très chère Otty,

Clover nous est revenue saine et sauve, Dieu merci. Je dois vous voir, Mabs et vous, dès que possible. Je ne saurais trop insister sur le fait que vous devez venir aussi vite que possible. La nouvelle que j’ai à vous annoncer vous réjouira plus que tout.

J’attends votre arrivée avec impatience,

OW

 

P.S. : Portez une belle robe !

 

La nouvelle qui me réjouirait plus que tout, bien sûr, serait d’apprendre le retour de maman, mais Olive ignore qu’elle a disparu. Néanmoins, n’importe quelle bonne nouvelle serait une merveilleuse bénédiction. Je me rends à la cuisine pour montrer le mot à Mabs. Nous nous embrassons, rions et pleurons, et Mrs Derring dit qu’elle est « ravie que la petite ait été trouvée ». Elle emballe la moitié d’une fournée de biscuits au citron dans du papier sulfurisé en guise de cadeau de bienvenue pour Clover, ce qui est très gentil de sa part, puis nous courons nous changer.

Mabs se précipite au grenier, deux marches à la fois. Je tends la main vers ma tenue de promenade habituelle avant de me souvenir que je dois porter quelque chose de joli. C’est étrange. Clover et Olive m’ont vue cent fois dans ma tenue de promenade, aussi pratique, grise et inintéressante soit-elle. Pire encore, dans mon uniforme de l’Académie pour jeunes filles ! Que leur importe comment je m’habille ? Je contemple ma robe bleu pâle ornée de dentelle couleur crème. C’est celle que maman préfère et sa vue me rend triste. Mais je décide tout de même de la porter, pour créer un lien avec ma mère. Je me brosse les cheveux et les attache avec un ruban bleu. Je suis encore très pâle.

Mabs revient au galop.

« Oh, vous êtes très jolie, remarque-t-elle. Vous êtes prête ? On y va ?

— Oui et oui. Mabs ? Pensez-vous que le message d’Olive a quelque chose d’étrange ? »

Mabs le relit et hausse les épaules.

« Pas vraiment. Enfin, il est un peu autoritaire, mais elle est surexcitée, vous croyez pas ? Vous ne croyez pas ?

— Oui. Mais… tous ces passages soulignés… Et elle paraît si pressée ! Clover ne va pas bouger de la maison, si ? Olive ne la laissera jamais s’éloigner d’elle après ce qui s’est passé. Et pourquoi dois-je porter une belle robe ?

— Je suppose qu’elle veut qu’on soit d’humeur festive. Vous êtes adorable, Otty. Vous voyez des indices cachés partout. Mais ce n’est pas en restant plantées là qu’on saura de quoi il retourne. »

Elle a raison, naturellement ; nous nous mettons donc en route au pas de course et arrivons à Polaris House tout essoufflées. Mabs sonne à la porte et remet de l’ordre dans mes cheveux ébouriffés. Ce geste tendre me donne envie de pleurer.

« Merci d’être mon amie, Mabs, dis-je d’une voix étouffée. Je ne sais pas ce que je ferai quand vous serez partie.

— Allons, il faut pas s’inquiéter pour ça, parce qu’on va tout arranger et que vous me perdrez jamais. Et je suis honorée d’être votre amie. D’ailleurs, vous êtes comme une sœur pour moi, c’est vous dire à quel point je vous aime. »

Personne ne m’a jamais dit une chose que j’avais à ce point besoin d’entendre.

« Je vous aime aussi, Mabs. »

Je la prends dans mes bras, me décoiffant de nouveau.

C’est Olive en personne qui ouvre la porte avec un sourire immense et éclatant. Puis Clover accourt du vestibule et se précipite sur moi. Je me penche pour la câliner puis l’examine de près. Elle semble bien se porter, malgré ses aventures ; d’ailleurs, toutes deux ont l’air radieuses.

« Alors, vous étiez où comme ça, jeune demoiselle ? demande Mabs à Clover. On était morts de peur !

— Vous aurez le temps de poser des questions plus tard, déclare Olive, les yeux scintillants tel le soleil sur un étang. Mais d’abord, nous devons aller au petit salon. Venez, ne perdez pas une minute. Otty, allez-y en premier. »

Mabs et moi échangeons un regard perplexe. Je me dirige vers le petit salon. Et je m’arrête si brusquement que les autres me rentrent dedans. Car là, sur le seuil, vêtue d’une robe couleur bronze que je n’ai jamais vue, se tient ce qui me réjouit plus que tout : ma mère.

« Maman ? »

Ma voix est tremblante et enfantine. On me donnerait à peine six ans.

« Otty, ma chérie ! »

Maman s’avance vers moi. Je me rue sur elle et elle m’étreint de toutes ses forces. Je m’abandonne à ses bras. Elle sent la lavande, un parfum délicieux, frais, plein d’espoir ; je n’ai aucune envie de la lâcher.

Derrière moi, j’entends Mabs s’exclamer :

« Oh mon Dieu ! Ça alors ! »

Nous obstruons la porte, si bien que les autres ne peuvent passer. Je reste agrippée à maman tandis que nous entrons dans la pièce.

« Oh, m’dame », dit Mabs d’une voix basse et tremblante.

Maman m’embrasse le dessus du crâne, dégage ses bras et serre Mabs contre elle.

« Plus maintenant. Appelez-moi Abigail car vous n’êtes plus ma dame de compagnie mais l’amie la plus fidèle qui soit. Ma chère Mabel, étiez-vous très inquiète ?

— Horriblement inquiète, m’dame. Désolée, il faut que je m’habitue. Abigail. Je vous dis pas comme j’ai eu peur. On essayait de découvrir où vous étiez partie. Et vous voilà chez Olive… »

Maman rit et je me rends compte que c’est un son magnifique que je n’avais pas entendu depuis très longtemps.

« Je suis enfin libre. Non pas aux yeux de la loi, mais dans mon cœur, et tout le reste en découlera. Venez, asseyons-nous. Je suis encore fatiguée. »

Elle s’assoit sur un long sofa ; même s’il y a suffisamment de place pour moi sur ce siège, je grimpe sur ses genoux. Puis Clover grimpe sur mes genoux et le fait de voir trois personnes assises l’une sur l’autre paraît si ridicule que tout le monde éclate de rire. Olive sonne la cloche pour demander du champagne et du gâteau et tout est parfait. Pour la première fois depuis fort longtemps, tout est absolument parfait.

Au bout d’un moment, Olive se met à rire, scrutant d’un air contrit le fond du verre qu’elle vient de vider pour la seconde fois – je n’ai pour ma part eu droit qu’à un petit verre :

« Peut-être aurait-il fallu attendre un peu avant de prendre le champagne, remarque-t-elle. J’ignore comment nous pouvons exiger qu’Abigail nous expose un récit cohérent, mais ma chère, nous mourons d’envie de savoir. Tout ! Pouvez-vous enfin nous raconter ?

— Oui, répond maman, se redressant un peu et m’ôtant de ses genoux. Je suis navrée, ma chérie, mes jambes sont tout engourdies. »

Clover nous a déjà quittés pour jouer avec Angie. Je m’assois à côté de maman sur le canapé et me colle à elle. Elle pose tour à tour son regard anxieux sur moi puis sur Mabs.

« Ça va aller, m’dame. Abigail », la rassure Mabs.

Il va lui falloir du temps pour s’y habituer – elle a déjà mis si longtemps à appeler Olive Olive !

« Otty connaît une bonne partie de l’histoire. Pas les détails – j’ai pensé que c’était à vous de les lui raconter – mais elle sait que son père est responsable de votre disparition. Et elle sait qu’il est… louche. Elle a compris beaucoup de choses toute seule.

— Oh, ma chérie. »

Maman passe son bras autour de moi et m’attire contre elle.

« Je suis désolée. Votre père et vous avez toujours été si proches. Et je suis désolée de ne pas avoir été une bonne mère pour vous depuis notre arrivée à Hampstead, mais tout cela va changer à présent, je vous le promets. »

 

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