Le Manoir aux roses
64 – Otty
OTTY
J’AI BIEN FAILLI TOMBER DE LA CALÈCHE en voyant Jill debout près du portail. J’ai fourni quelque ridicule excuse, prétextant que j’avais vu un loup (Un loup ! Franchement, Otty !), et bien que le bal soit fabuleux, je n’ai plus qu’une envie depuis mon arrivée : échapper à l’agitation et essayer de la trouver. L’occasion se présente enfin de m’éclipser et je traverse en courant l’étendue d’herbe qui mène à la grille.
Ce n’est pas comme si je n’avais pas vu Jill depuis des mois. Je n’ai pas encore parlé d’elle à maman, mais je le ferai. Avec toutes les épreuves que maman a traversées et avec le divorce, je ne voulais pas qu’elle s’inquiète pour moi. Mais Mabs vit de nouveau avec nous en tant que locataire, ce qui fonctionne à merveille : elle m’emmène parfois retrouver Jill au canal. Nous papotons une bonne heure au bord de l’eau après son travail et Kip ou Nicky sont toujours dans les parages, à garder un œil sur nous. Il est merveilleux de pouvoir de nouveau vivre pleinement notre amitié plutôt que de la garder au fond du cœur. Nous nous sommes raconté tout ce qui nous était arrivé ce printemps et cet été, et sommes plus proches que jamais. J’ai parlé à Jill du bal, bien sûr, mais je n’aurais jamais cru qu’elle apparaîtrait de la sorte.
« Pssst ! Otty Finch ! »
Je fais volte-face. La voix provient d’un saule qui, non loin de là, pleure près d’un étroit ruisseau presque asséché par la chaleur du mois d’août. Je me fraye un chemin entre ses rameaux tombants et trouve Jill assise dans l’herbe, vêtue de ses habits de tous les jours.
« Jill ! Qu’est-ce que vous faites ici ? Tout va bien ?
— Oui, ça va, Otty, ça va. Désolée de vous avoir fait sursauter. Je voulais pas vous gâcher la soirée. Je voulais juste… voir. »
À cet aveu, sa voix baisse un peu et elle paraît mélancolique ; cela lui donne l’air plus jeune que d’habitude. Elle a toujours été la plus sage de nous deux, celle qui sait comment sont les choses et semble capable de les accepter. Ce soir, je remarque pour la première fois la profondeur de ses désirs.
« Ma mère aimait les beaux tissus, dit-elle. Notre maison en regorgeait toujours, comme un arc-en-ciel.
— Était-elle couturière ?
— Non ma chère. C’était une beauté. »
Je digère cette information. Peut-être que là d’où elle vient, sa mère était la dame qui commandait ses robes aux couturières. Jill n’a jamais beaucoup parlé de sa famille. Je ne sais toujours pas vraiment ce qu’elle fait ici.
La dernière fois que je suis allée la voir, alors que nous rentrions à la maison, j’ai aperçu un visage familier dans la rue. La peau sombre, les cheveux relevés en chignon, l’air méchant. Je n’ai pas pu m’empêcher de crier :
« Maggie ! »
Elle s’est arrêtée et m’a fusillée du regard.
« Ah, c’est vous.
— Comment allez-vous, Maggie ? Cela fait longtemps que je ne vous ai pas vue.
— Continuons comme ça. Et je m’appelle pas Maggie, mais Marguerite. La seule raison pour laquelle je me fais appeler Maggie, c’est parce que vous, les Blancs, vous êtes incapables d’accepter que quelqu’un comme moi porte un nom de dame. »
Je n’avais pour ma part pas d’avis sur la question. Je lui ai dit que je trouvais le prénom de Marguerite très joli et qu’à partir de maintenant, je l’appellerais ainsi. Puis elle a ajouté une chose qui m’a surprise.
« Au fait, Jill, c’est pas son vrai nom non plus. »
Sur ce, elle s’est éloignée de façon théâtrale.
Mabs m’a regardée en haussant les sourcils.
« Sympathique ! » a-t-elle remarqué.
Tel est l’effet que Marguerite produit sur les gens.
Mais depuis cette histoire, je me pose des questions sur Jill. Si elle se fait appeler Jim au travail pour ne pas que l’on découvre que c’est une fille, et que Jill est le prénom qu’elle utilise pour que les gens ne croient pas qu’elle est trop raffinée, alors quel est son vrai nom ? Qui est-elle ? Au vu de la tristesse dans son regard, ce soir n’est pas le moment idéal pour lui poser la question.
« Oh, Jill. Je déteste parfois ce monde dans lequel nous vivons. Je suis vraiment désolée de n’avoir pas pu vous inviter.
— Vous avez pas à vous excuser, Otty Finch. C’est pas vous qui avez créé ce monde et c’est pas votre fête. Est-ce que vous voyez des gens à la peau brune, ici ? Non.
— J’aurais dû parler de vous à Olive. Les gens les plus riches de Londres sont là, Jill, mais il y a aussi des domestiques. Toutes sortes de gens. Je suis certaine qu’elle aurait accepté que vous veniez.
— Et j’aurais eu belle allure, rétorque Jill, attrapant tristement le tissu de sa robe grise entre le pouce et l’index. De toute façon, j’aurais pas pu dire oui. Mais Otty, j’aimerais savoir… pourquoi est-ce que vous lui avez pas parlé de moi ? Est-ce que vous avez honte ?
— Non Jill, je suis fière d’être votre amie. Je craignais qu’elle ne dise que nous ne devrions pas être amies.
— Oui, probablement.
— Eh bien moi, je ne le crois pas. J’admire tant Olive. Je l’adore. Quand papa a dit… des choses déplaisantes au sujet de tes semblables… eh bien, cela m’a choquée, bien sûr, mais… cela ne m’a pas vraiment surprise. Il est comme beaucoup de gens. Olive, non. Si elle devait affirmer qu’il n’y a pas de place pour toi ici, ou que les nègres sont différents dans leur cœur ou leur esprit… je ne le supporterais pas, Jill. Cela changerait ce que je ressens pour elle, et je ne supporterais pas de revivre une chose pareille avec quelqu’un que j’aime.
— Je comprends. Vous voulez garder vos illusions.
— Je ne crois pas que ce soient des illusions. Mais je n’ai pas le courage de les mettre à l’épreuve pour le moment. »
C’est vrai. Depuis que je suis arrivée à Hampstead, j’ai perdu mon papa. Pire encore, j’ai appris que l’homme que j’aimais n’a jamais vraiment existé. Olive peut réussir tout ce qu’elle entreprend. J’ai toujours envie de lui ressembler quand je serai grande. Si elle non plus n’est pas la personne que je croyais, j’aurais l’impression d’être une boussole sans aimant, et je ne suis pas assez forte pour y faire face.
Jill me prend la main.
« Vous tenez beaucoup à ce que les gens que vous aimez me voient telle que vous me voyez. À ce que le monde soit plus juste.
— Oh que oui !
— Otty, vous n’êtes encore qu’une jeune fille. Mais un jour, vous grandirez, et vous serez aussi intelligente et importante que votre Miss Westallen. Peut-être qu’alors, vous changerez le monde.
— Vous croyez vraiment ? Ça me plairait, Jill, ça me plairait beaucoup.
— Oui, je le crois. Otty, je suis venue pour une autre raison. J’ai des nouvelles. J’ai trouvé un nouveau travail, à Plymouth. Je pars après-demain. Je voulais vous l’annoncer. C’est dans une belle maison, la paye est bonne, la dame a l’air gentille. Elle sait d’où je viens. Ce sera plus sûr et plus raffiné que ma vie sur le canal. C’est une bonne chose pour moi.
— Alors je suis très heureuse pour vous, Jill. Elle aura de la chance de vous avoir, et je suis contente de savoir que vous ne travaillerez plus sur les quais. Oh, Plymouth ! Pensez-vous que vous reviendrez par ici ? »
Jill fronce les sourcils.
« Un jour. Peut-être.
— Comme vous allez me manquer, Jill ! Nous qui commencions tout juste à nous fréquenter de nouveau… À présent, je ne vous reverrai plus. Je sais que je ne peux pas vous demander de rester. Mais vous serez si loin.
— Vous savez quoi, Otty ? On pourra s’écrire. Voilà ma nouvelle adresse. »
Elle me tend un bout de papier que j’examine avant de le ranger dans mon sac.
« On se verra beaucoup moins. Mais on peut s’écrire aussi souvent qu’on veut. Ça aussi, c’est un progrès. »
Je souris, rassurée de ne pas la perdre pour de bon.
« Je suppose que oui. Merci, Jill. Je vous écrirai demain pour que vous receviez une lettre dès votre arrivée.
— J’en serai ravie. On sera toujours amies au fond de notre cœur, Otty, vous vous souvenez ?
— Je m’en souviens.
— Mais pour l’heure, allez profiter de votre fête pour que vous ayez quelque chose à me raconter dans votre lettre. Comme ça, je quitterai Londres un peu plus heureuse d’avoir vu mon amie dans une jolie robe avec des roses jaunes dans les cheveux. »
Je tends la main vers les roses que Peg a épinglées. Retenant ma respiration, j’en libère une. Si je gâche ma coiffure, Peg va me tuer. Elle se détache et je la donne à Jill, qui la coince derrière son oreille avec un grand sourire.
« Peg a dit que nous devions toutes porter des roses ce soir. Elle, maman, Mabs et moi. Parce que nous sommes une famille. À présent, vous en avez une aussi. »
Jill se lève et regarde une dernière fois la grande salle de réception argentée, les dames vêtues de robes somptueuses sur la terrasse et la pelouse.
« Merci, Otty Finch. Je suis fière de la porter. »
Elle serre ma main dans la sienne et s’éclipse.
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