Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 55 sur 68

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Le Manoir aux roses

55 – Mabs

MABS

 

 

PLUS TARD CE MATIN-LÀ, Mabs se rendit à Polaris House. Otty était encore au lit, réveillée mais toujours muette. Elle avait mangé son petit déjeuner, ce qui était déjà bien. Hors de question pour elle d’aller à l’école.

Mr Finch était à la maison, il arpentait le vestibule, ruminait dans son bureau, jouait à la perfection le rôle du mari déserté. Lorsque Mabs lui annonça où elle allait, il lui jeta un regard si perçant qu’elle crut, l’espace d’un instant, qu’il avait découvert son vol – si l’on pouvait qualifier de vol le fait de reprendre quelque chose qui vous appartenait. Mais il se contenta de répondre :

« Pas à un mot de cette histoire aux Westallen, miss Daley. Cela ne regarde que nous – c’est une véritable honte.

— Bien sûr, m’sieur. Je veux juste savoir si Miss Clover a été retrouvée. »

Elle s’empressa de sortir avant qu’il ne change d’avis.

La première chose qu’elle fit en arrivant à Polaris House fut de demander à voir sa sœur. Elle confia tout son argent à Jenny.

« Garde-le pour moi, ma belle. Je peux pas t’expliquer ça maintenant. »

Les Westallen se trouvaient dans le petit salon. Mabs fut choquée par l’apparence d’Olive, son teint blême et sa mine dévastée.

« Mabs, vous êtes venue ! »

Elle serra Mabs dans ses bras et se mit à pleurer.

« Oh, Olive. Vous ne l’avez pas encore trouvée ? »

Olive secoua la tête.

« Pas encore, non, intervint le capitaine Westallen. Mais ce n’est qu’une question de temps. Je vais ressortir dans quelques minutes. Merci d’être venue, miss Daley, nous vous en sommes reconnaissants.

— Je pouvais pas ne pas venir. Je suis tellement désolée. Est-ce que je peux faire quelque chose ? N’importe quoi ? »

Olive secoua de nouveau la tête.

« Non. Nous sommes déjà nombreux à chercher. À présent, nous nous relayons, trois ou quatre à la fois, car la fatigue se fait sentir. Mais comment pouvons-nous nous reposer ?

— J’en sais rien. Je vous comprends. Pauvre petit ange. Comment a-t-elle… à moins que vous préfériez ne pas avoir à raconter une nouvelle fois ? »

Olive soupira.

« Je préférerais ne plus jamais avoir à y penser, mais je veux que vous soyez au courant, Mabs.

— J’y retourne, annonça le capitaine, jetant un coup d’œil par la fenêtre. Au moins, la pluie s’est arrêtée. Un vent favorable est toujours porteur d’espoir.

— Je devrais y aller moi aussi, papa.

— Restez d’abord pour parler avec Mabs. Nous couvrirons plus de terrain si nous ne restons pas ensemble.

— Je vous accompagne, James », dit Mrs Westallen qui, songea Mabs, avait le teint fort gris.

Ils n’avaient pas dû dormir plus de dix minutes à eux tous.

« Non Margaret, vous avez passé la nuit sous la pluie ! Vous êtes rentrée trempée. Vous n’êtes même pas allée vous coucher !

— Me coucher ! Je vous en supplie, James, laissez-moi faire un dernier tour, pour ma propre satisfaction. Je me reposerai cet après-midi. Au revoir, ma chère Mabs. »

Elle quitta la pièce ; un instant plus tard, ils entendirent la porte d’entrée.

« Ce n’était pas une question, soupira son mari, lui emboîtant le pas.

— Ils sont si bons, gémit Olive. Je suis atterrée de causer tant de soucis à tous. Mais surtout pour ce qui arrive à Clover, bien sûr. »

Elle expliqua alors à Mabs comment Clover et elle s’étaient retrouvées séparées.

« Heureusement qu’Angie est allée à la fête foraine avec vous et pas avec nous, conclut Olive, sans quoi j’aurais pu la perdre elle aussi !

— Eh bien c’est pas le cas et vous y êtes pour rien. Écoutez, Olive, je sais pas où est Clover. Mais ça ira. Je le sens.

— Ah oui ? Moi, non. Enfin, j’ai toujours pensé que j’avais une foi solide. Mais les malheurs arrivent bel et bien en ce monde, c’est un fait. Il n’y a aucune raison de supposer que je serais épargnée. Vous savez, Mabs, quand je vois un manque, je cherche à le compenser, quand je vois un besoin, je cherche à le combler. J’essaye de tout réparer pour tout le monde et je me sens si fière et puissante, mais quand il s’agit de ma propre petite fille… je ne sers à rien. Ni l’argent ni l’intelligence ne me ramèneront Clover.

— N’ayez pas peur, Olive. Il faut… continuer à chercher, et vous la trouverez. Je le sens, même si je saurais pas l’expliquer.

— Mais… après toute une nuit dehors, seule ? Dans ce déluge ? Croyez-vous vraiment qu’elle aurait survécu ?

— Oui. »

Mabs hocha fermement la tête. Elle était sincère. Elle était habitée par une conviction qui l’étonnait elle-même et voulait qu’Olive la ressente aussi.

« N’abandonnez pas. Je sais qu’elle va rentrer. D’ailleurs, rien ne vous dit qu’elle était dehors toute la nuit. Peut-être qu’un inconnu lui a offert un abri et qu’ils sont en chemin au moment où je vous parle !

— J’y ai songé. On a tendance à imaginer quelles sortes de personnages affreux auraient pu la trouver, je m’efforce donc de me rappeler qu’il y a de bonnes gens aussi. Mais s’ils l’ont trouvée hier soir, pourquoi ne pas l’avoir ramenée immédiatement ?

— Peut-être qu’il était trop tard. Ou peut-être que Clover était trop bouleversée pour leur indiquer où elle habite. J’ai déjà vu ça, vous savez, au canal, en cas d’accident, ou de mort… Des fois, quand les gens viennent d’avoir une peur bleue, ils hurlent et bredouillent et disent des choses épouvantables. Mais des fois, ils deviennent silencieux et immobiles, et il leur faut du temps pour en sortir. »

Comme Otty, maintenant.

« Oh, Mabs, vous êtes solide comme un roc. Vous avez raison, bien sûr. Je ne gagnerai rien en imaginant le pire. Pourriez-vous venir avec moi ? Pensez-vous qu’Abigail puisse se passer de vous quelque temps ? Vous me remontez le moral quand il commence à faiblir.

— Oh, Olive. »

Mabs était désespérément tiraillée.

« J’aimerais vous aider, plus que tout, mais je voudrais pas laisser Otty seule trop longtemps.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Elle est… souffrante. Elle a mal au ventre. Pauvre petite. Je lui ai promis que je rentrerais très vite.

— Pourquoi est-elle seule ? Que s’est-il passé, Mabs ? Que me cachez-vous ?

— Rien du tout. »

Olive plissa des yeux.

« Je sais que je n’ai pas dormi et que mon cerveau n’est pas aussi agile que d’habitude, mais vous mentez très mal, Mabs. Vous le savez aussi bien que moi.

— Vous inquiétez pas pour ça, Olive ! s’écria Mabs au bord du désespoir. Vous avez déjà assez de soucis. Je vous raconterai une fois que Clover sera rentrée saine et sauve. Mais Otty est malade et je dois rester avec elle aujourd’hui. »

À son grand soulagement, Olive était trop désemparée pour lui tenir tête.

« Naturellement, il vous faut veiller sur Otty. Pauvre enfant.

— Allez-y, Olive. Allez chercher Clover. Et dès qu’Otty ira mieux, on viendra toutes les deux pour vous aider. »

Tout en parlant, Mabs et Olive se rendirent dans le vestibule pour prendre leur manteau.

« Bien, fit Olive une fois sur le seuil avec une détermination désespérée. Je pars à sa recherche. »

Son regard était si plaintif que Mabs en eut le cœur fendu.

Mabs redescendit la colline. Quelque chose la tracassait ; quelque chose concernant Otty, immobile et silencieuse. De quoi s’agissait-il ? C’est alors qu’elle comprit. En raison des événements dramatiques de la veille, elle avait complètement oublié le dimanche matin, quand elle était joyeusement partie rejoindre sa famille. Elle s’en souvenait, à présent. Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, elle avait vu Otty, assise dans son lit, les yeux dans le vague. Mabs l’avait invitée à la fête foraine. Otty lui avait paru fort étrange. L’état dans lequel elle se trouvait ne datait pas du moment où elle avait appris la nouvelle du départ de sa mère ! Il datait d’avant.

« Oh mon Dieu ! s’exclama Mabs, s’arrêtant net, sous les yeux interrogateurs d’un gentleman qui passait par là. Otty sait quelque chose. »

 

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