Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 7 sur 68

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Le Manoir aux roses

7 – Otty

OTTY

 

 

JE NE COMPRENDS ABSOLUMENT PAS POURQUOI tout le monde est si ronchon ! Nous devrions être heureux. Papa a saisi une occasion en or de gagner de l’argent, chose qu’il aime faire plus que tout. Il a acheté des parts du Regent’s Canal et décroché un poste prestigieux au sein de la compagnie. Nous avons donc dû déménager à Londres, bien sûr – comment pouvait-il en être autrement ? Et pourtant, voilà que toute ma famille soupire et rumine comme si le gibet nous attendait.

Je conçois que maman soit morose ; elle souffre de ses problèmes depuis longtemps et pour elle, la vie est un combat quotidien. Cela me rend si triste. Son état semble avoir fort empiré depuis notre arrivée, mais papa affirme que le déménagement a épuisé son organisme déjà fragile et qu’elle ira mieux bientôt. Il est persuadé qu’avec le temps, le changement sera bénéfique à toute la famille.

« Je vais devenir très riche, m’a-t-il confié avec dans le regard cette étincelle que j’ai toujours adorée. Je vais pouvoir offrir à ta mère la vie qu’elle mérite, sans me soucier du coût. Quant à vous autres enfants, toutes les possibilités s’offriront à vous. »

Mais hormis moi, nous autres enfants, nous montrons étrangement ingrats ! Mon frère Charlie se languit de sa chérie à Durham. Il s’enferme chaque jour dans sa chambre pour lui écrire de longues lettres. Mes sœurs, Elfrida et Averil, arpentent la maison avec humeur, boudeuses, alors qu’un nouveau monde nous attend de l’autre côté de notre jolie porte bleue ! Durham leur manque. Certes, c’était notre chez-nous, et nous l’avons quitté très soudainement. Mais moi, je crois qu’elles ont peur. À Durham, elles avaient de l’importance, elles étaient très appréciées et très prises. Ici, nous ne connaissons personne, si bien qu’elles craignent de ne pas être à la hauteur dans la capitale.

Donc, puisque papa est occupé à installer la maison et à se distinguer au bureau, que maman dépérit et que mes frères et sœurs ne sont pas drôles, je dois partir explorer seule ! Ça ne se fait pas, mais ils sont trop absorbés par leurs soucis pour s’apercevoir que je suis allée si loin et que j’ai vu tant de choses. À Durham, je leur racontais tout. J’aimerais encore le faire mais… je commence l’école après Noël ; et je ne veux pas que ma liberté soit entravée d’ici là ! Au dîner, je prends garde à ce que je dis. Comme j’ai droit à de courtes promenades dans Hampstead, quartier qui d’après papa est sûr et respectable, je raconte que c’est là un charmant village au cœur de la ville, plein de maisons magnifiques qui enchanteraient Elfrida et de merveilleuses boutiques dans lesquelles Averil dépenserait une fortune. Je leur décris la lande splendide, la nature sauvage foisonnant d’oiseaux et d’animaux, de fleurs et d’arbres, de collines et d’étangs. Une fois qu’ils auront repris courage, ils adoreront la lande. Personnellement, je suis ravie de notre nouveau quartier.

Ce que je ne leur dis pas, c’est que je suis aussi allée plus loin. Comment résister ? Le zoo de Londres n’est qu’à trois kilomètres d’ici. J’aurais aimé m’y rendre avec mes sœurs, mais combien de temps encore durera leur réticence ? Combien de temps faudrait-il que j’attende ? Je n’avais jamais vu de lion. J’y suis donc allée ce matin. Papa serait furieux, pourtant je suis tout à fait capable de me débrouiller seule ! Mes sœurs seraient outrées si elles l’apprenaient, mais elles n’ont qu’à faire plus attention à moi, non ? Ah, j’aurais tant de choses formidables à dire sur le zoo, sur le lion ! Et puis il s’est passé quelque chose d’encore plus passionnant. Du zoo, il était logique que j’explore Regent’s Park, après quoi je me suis retrouvée sur le canal – le royaume de papa !

Au début, cela m’a paru merveilleux – les routes aquatiques, les machines ingénieuses, les barges aussi plates et larges que des pistes de danse. D’énormes chevaux dont les poils recouvraient les pieds et la crinière tombait sur les yeux, qui chassaient d’un coup de queue des nuées de mouches. Et des hommes et des garçons par centaines, qui criaient des ordres, criaient des avertissements, criaient des plaisanteries, criaient sans cesse pour que le monde continue de tourner. Les canaux peuvent aller partout où les fleuves sont absents ! m’a souvent confié papa. Ils sont le lien entre Londres et le reste du monde, et dire que c’est à une telle entreprise que papa participe ! Je suis si fière de lui.

J’ai marché, en transe, sans en perdre une miette. Je remarquais à peine que certains de ces cris m’étaient destinés et qu’ils n’étaient pas toujours très gentils. Je suppose qu’il est plutôt rare de voir une fille de douze ans avec des boucles anglaises dans le coin. J’ai été tirée de ma rêverie par une main qui m’a prise par le bras et m’a écartée du bord de l’eau. J’ai baissé les yeux ; la main était brune. J’ai levé les yeux vers un visage maculé de poussière, un regard inquiet, une casquette plate : un garçon à la peau brune. Je n’avais jamais vu de Noir avant.

« T’es perdue, petite ? a-t-il demandé d’une voix douce. Ou alors t’es folle ? »

C’est alors que j’ai pris conscience qu’un certain nombre d’hommes m’observaient, tout près, avec des sourires déplaisants. L’atmosphère avait changé. Mes parents n’auraient pas voulu que je sois là.

« T’as besoin d’aide, mon cœur ? a lancé un homme. Ce moricaud t’embête ? Viens par ici, jolie jeune fille. »

J’ai eu très peur, et je me suis sentie très bête. J’ai regardé le garçon à mon côté et j’ai su en qui j’avais confiance.

« Non merci, ai-je répondu d’une voix que j’aurais préféré moins aiguë et raffinée. C’est mon ami. »

Une vague de rire a secoué l’assemblée.

« Les moricauds sont pas nos amis », a remarqué un homme.

Le garçon a tiré sur ma manche et je l’ai suivi. Nous nous sommes frayé un passage entre les curieux, nous éloignant du canal. Une fois arrivés à une route très fréquentée, à bonne distance de l’eau, nous nous sommes arrêtés. Me retrouver dans un endroit qui me paraissait sûr et ordinaire était rassurant.

« Merci », ai-je dit au garçon, qui a alors retiré sa casquette.

Une masse de cheveux noirs bouclés en a jailli, aussi douce que des nuages, et est retombée sur son visage. Visage qui, je le voyais à présent, était joli et lisse sous la poussière.

« Oh ! me suis-je exclamée. Tu es une fille !

— Bien vu, a-t-elle répondu avec un grand sourire. J’m’appelle Jill. Et vous, qui vous êtes, petite folle ? »

Je lui ai tendu la main.

« Ottilie Finch. Mais vous pouvez m’appeler Otty, comme tous mes amis. Ravie de faire votre connaissance, Jill. »

Elle m’a serré la main.

« Ottilie. C’est joli. Qu’est-ce que vous faites ici, Otty ? Vous avez besoin de quelque chose ? Vous êtes perdue ? »

J’ai secoué la tête.

« Non, je ne faisais qu’explorer.

— Toute seule ? s’est écriée Jill, incrédule. Habillée comme ça ? Vous savez pas que les canaux sont pas un endroit pour vous, mon cœur ?

— Je ne le savais pas. Maintenant, si. Est-ce que vous y travaillez ?

— Oui. Je dois faire semblant d’être un garçon, alors je leur dis que je m’appelle Jim. De toute façon, ils s’en fichent, de mon nom. Ils m’appellent “le môme”, ou “le moricaud”, quand ils prennent la peine de me parler. Bref, je suis pas là pour devenir leur amie. Je suis là parce que j’ai besoin d’un toit au-dessus de ma tête. »

Je me suis mordu la lèvre. J’avais envie de vider mon sac à main sur-le-champ et de lui donner tout mon argent, mais je me suis douté que cela ne lui plairait pas. « Quel âge avez-vous ?

— Quinze ans. Je ferais mieux d’y retourner si je veux pas perdre ma paye. Ça va aller ? Vous saurez rentrer chez vous ? »

Je n’en avais aucune idée, mais je ne voulais pas qu’elle perde de l’argent à cause de moi.

« Oui, ai-je assuré. Merci encore.

— De rien. Promettez-moi de plus errer sur les canaux comme un mouton perdu, d’accord ? C’est dangereux.

— C’est promis. Mais Jill, vous revoir me ferait plaisir. Pourrais-je revenir si nous nous donnons rendez-vous ? Ma famille vient de s’installer à Londres et j’aimerais beaucoup avoir une amie. »

Elle a soudain paru bien plus vieille que son âge. J’ai vu dans ses yeux qu’elle avait vécu toutes sortes de choses que je ne pouvais imaginer.

« Vous voulez être amie avec moi ? a-t-elle fini par dire. Moi aussi, j’aimerais avoir une amie, mais je crois pas que ça plairait à votre famille, si ? »

J’y ai réfléchi. Je ne voyais pas pourquoi cela les gênerait, et pourtant je me doutais qu’elle avait raison. Parce qu’elle avait la peau brune, sans doute. Personne parmi mes connaissances ne parle jamais des gens à la peau brune. Peut-être ne sont-ils pas très nombreux en Angleterre, mais cela voudrait dire qu’ils méritent d’autant plus un accueil chaleureux, n’est-ce pas ? Je mourais d’envie de l’inviter prendre le thé à Hampstead mais je savais que c’était impossible.

« Ils n’ont pas besoin d’être au courant, ai-je dit.

— Je suppose que non. Eh bien… »

Elle a réfléchi un instant. J’ai croisé les doigts.

« On pourrait se retrouver ici un jour où je travaille pas ? Un dimanche, peut-être. Vous vous souviendrez de cet endroit ? »

J’ai hoché la tête avec enthousiasme.

« Oui ! Pas ce dimanche, j’ai promis à papa de rester avec lui, mais le suivant, si vous êtes libre. Disons à 15 heures ? »

Elle a souri de nouveau.

« Alors à dimanche, Otty Finch. »

Je me suis retournée pour la saluer.

« Au revoir, Jill ! »

Maintenant, j’ai donc un secret encore plus grand que celui qui concerne ma sortie au zoo en solitaire. Je ne peux pas affirmer que ma famille y serait opposée. En toute honnêteté, je ne comprends pas pourquoi avoir une amie dont l’apparence est différente leur poserait un problème. De plus, elle m’a sauvée – ils devraient être reconnaissants. Néanmoins, je sais que je dois me taire. Cela me rend triste et mal à l’aise tout au fond de moi, mon état d’esprit n’est pas le même que ce matin, mais… j’ai une amie !

Si je devais un jour le dire à quelqu’un, ce serait à maman, mais il ne faut pas la déranger, elle doit se concentrer uniquement sur sa guérison. Jusqu’à présent, elle n’a pas quitté sa chambre et elle me manque beaucoup. Papa fait cependant passer des entretiens afin de lui trouver une jeune fille pour lui tenir compagnie. J’espère qu’il tombera sur quelqu’un de formidable et qu’elle pourra commencer très vite, car je suis certaine qu’une fois qu’elle sera parmi nous, tout ira mieux.

 

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