Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 4 sur 68

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Le Manoir aux roses

4 – Olive

OLIVE

 

 

LORSQUE JE M’ÉVEILLE LE JOUR DE MON ANNIVERSAIRE, la pluie d’octobre fouette la vitre et le vent déferle entre les arbres avec un vacarme de tous les diables. Un temps inhospitalier, surtout juste après notre été indien ! Je prie que le soleil revienne un peu avant que Gert ne rejoigne son nouveau foyer.

Je me redresse pour lire au lit. Qu’y a-t-il de plus agréable ou de plus délicieux quand le vent et la pluie entonnent leur chant de tempête alors que vous êtes bien au chaud à l’intérieur ? Pourtant, je suis trop impatiente pour me concentrer et mes pensées se tournent vers mes cartes divinatoires. Je vais les chercher, non pas pour les tirer de nouveau mais pour réfléchir à celles que j’ai tirées hier : la Rose, l’Étoile et la Femme.

Sur la carte de la Rose est indiquée cette légende : Tu joues avec la chance, mais ce que les cartes refusent sera largement compensé par ton bon sens, tes compétences et tes connaissances. À mes yeux, cela confirme que malgré l’audace de ma décision, je suis une personne sensée et instruite et qu’on peut se fier à mon jugement. Que ce qui me fait défaut – l’amour, la passion, le mariage –, sera compensé par d’autres choses – la famille, les amis, un but. Cela reflète exactement ma façon de voir la situation.

La légende de l’Étoile annonce : Ajoute ta pierre à l’édifice et tu ne tarderas pas à en ressentir les effets bénéfiques. C’est précisément mon impression. Je possède tant et Gert possède si peu. J’ajouterai ma pierre à l’édifice en lui donnant un toit et tout ira bien. L’étoile en tant que symbole a toujours revêtu une importance particulière à mes yeux ; je suis passionnée d’astronomie. Comment pourrait-il en être autrement ? Mon père était marin et les étoiles l’ont toujours guidé jusque chez nous. Chaque fois que je tire l’Étoile, je la ressens sous forme d’un message particulièrement positif.

Quant à la Femme, eh bien, la formulation s’adresse de toute évidence à un utilisateur masculin : Satisfais ta préférence pour le sexe faible, mais sans jamais offenser la décence. Bien que ce message soit hors de propos, l’image en elle-même me dit tout ce que j’ai besoin de savoir. Une femme vêtue d’une robe et d’une charlotte à la mode d’autrefois, des fleurs sauvages à la main, devant un horizon désert. Pas de pendant masculin, pas d’amant, elle a cueilli ses propres fleurs. Cette femme pourrait être moi.

Je m’habille et sonne la cloche pour demander du thé.

« Joyeux anniversaire, miss Westallen, dit Anne, qui m’apporte la théière et me tend un petit paquet.

— Oh, merci très chère, vous n’auriez pas dû vous donner la peine ! » m’exclamé-je, sachant parfaitement bien qu’il n’y a rien de plus exaspérant aux oreilles de ceux qui doivent s’en donner la peine.

Les bonnes manières avant tout !

« C’est de la part de tout le personnel, explique-t-elle. Nous vous souhaitons une très belle journée, miss. Nous savons à quel point elle est importante. »

Une petite carte carrée illustrée d’une mésange bleue rondelette accompagne le cadeau. À l’intérieur est écrit :

Joyeux anniversaire à Miss Olive Westallen. Puissiez-vous briller.

Chaque domestique a signé son nom d’une écriture méticuleuse ou maladroite : Anne ; Agatha ; Mrs Prowse, la gouvernante ; Mrs Brody, la cuisinière ; Johnson, le valet de pied ; Brown, le jardinier ; et même Nell, la fille qui vient s’occuper des tâches physiques deux fois par semaine.

« Merci à tous ! dis-je. Quelle charmante façon de commencer la journée. Vous transmettrez mes remerciements aux autres ? »

Sans réfléchir, je l’embrasse sur la joue, et elle s’éloigne, l’air à la fois ravi et gêné.

Quelle folie que de vivre sous le même toit que quelqu’un, de le voir chaque jour sans exception, mais de ne lui montrer ni chaleur ni affection car les convenances l’imposent. Je m’en étonne souvent, tout comme je m’étonne du fait qu’il faille sept personnes pour s’occuper d’une famille de trois. Il y a bien des choses que je ne comprends pas en ce bas monde, pourtant ce n’est pas aujourd’hui, jour de mon anniversaire, que je vais les résoudre. Je sirote donc mon thé et ouvre mon cadeau : un petit médaillon orné d’une rose rouge peinte sur un fond crème. Il est accroché à une chaîne dorée qui se ternira sans doute très vite. Bon marché, mais sélectionné avec soin et aux yeux d’un public non averti, joli. Je le mets aussitôt autour de mon cou. Il met en valeur le tissu vert foncé de ma tenue – ma plus belle tenue automnale, que j’ai bien entendu choisie en l’honneur de cette occasion.

J’ose jeter un coup d’œil dans le miroir. Puissiez-vous briller. Quel charmant souhait. Je n’ai jamais été une de ces jeunes femmes qui brillent, comme Rowena Blythe ou Verity Crawford. Chaque fois que nos chemins se croisent, je fais pâle figure à côté de leur beauté souriante et scintillante. Malgré tout, je m’imagine aujourd’hui que la maternité imminente réchauffe mon teint et égaye mon regard. Anne a très méticuleusement coiffé mes cheveux châtains. J’ai l’air riche, bien mise. Je me demande ce que Gert va penser de moi en tant que future mère.

Je termine mon thé et m’empresse de rejoindre la salle à manger, où je reçois présents et baisers de la part de mes parents et œufs brouillés à foison. Puis, de là, en route pour l’orphelinat !

Le foyer pour filles ne se trouve qu’à quinze minutes à pied mais j’ai l’impression que le trajet dure une heure. Je suis impatiente, et la matinée est froide et humide. À mon arrivée, Mrs Jacey me fait entrer avec un sourire, soulagée que je vienne la délester ne serait-ce que d’un petit enfant.

Son bureau est une pièce agréable où se sont tenues toutes nos discussions sérieuses ; je m’attendais à ce qu’on m’y amène Gert. J’ai si souvent répété le bref discours que je lui adresserai et imaginé sa réponse. Ce scénario me tient à cœur depuis si longtemps, il me paraît si réel, que je suis tout à fait déstabilisée lorsque nous passons devant le bureau de Mrs Jacey sans nous arrêter. Par la porte entrouverte, j’aperçois une domestique qui frotte le sol. Un enfant a vomi copieusement il y a moins de dix minutes, explique Mrs Jacey. Chose qui m’est confirmée quand j’inspire au mauvais moment.

On me fait entrer dans la salle de jeu, où une vingtaine de filles de tailles diverses et plus ou moins ébouriffées jouent avec des poupées cassées ou des cubes de construction abîmés. Gert aux cheveux noirs est seule, comme d’habitude. Aujourd’hui, elle est assise par terre, les mains enserrant ses genoux, l’air renfrogné.

« Gert, ma puce, t’as de la visite, annonce Mrs Jacey d’un ton las. Miss Westallen est venue te parler d’un truc important. C’est pas gentil, ça ? »

Gert s’abstient de lever la tête et de répondre.

« Hé oh ! Ma p’tite demoiselle ! Sois polie avec la gentille dame ou elle va changer d’avis et t’entendras jamais c’qu’elle a à te dire !

— Ce n’est pas grave, Mrs Jacey, interviens-je d’une voix qui se veut plus confiante que je ne le suis. Si Gert n’est pas d’humeur bavarde, je comprends parfaitement. Moi aussi, j’apprécie le calme et la tranquillité, le matin. »

Mrs Jacey renifle. Elle a déjà tenté des douzaines de fois de me convaincre de renoncer à Gert.

« Alors je vous laisse, miss. Vous me direz comment ça se sera terminé. »

Je lui en fais la promesse, mais Gert va rentrer avec moi, voilà comment ça va se terminer, non ? Malgré tous les efforts de Mrs Jacey, cet endroit n’a rien d’exaltant. Je regarde les murs ternes et éraflés, les vieux jouets cassés. Je suis impatiente de la sortir d’ici, de lui montrer l’amour, la grâce et la beauté et de laisser sa nouvelle vie commencer.

« Gert, ma chérie, commencé-je d’une voix douce, cherchant à engendrer un sentiment d’intimité dans une pièce pleine d’enfants qui psalmodient des inepties, frappent sur des tambours et grondent des poupées. Je sais que tu n’as aucune raison d’être contente de me voir. Après tout, tu ne me connais pas vraiment. Mais… j’ai une idée dont je voudrais te parler. Je crois que… tu serais très heureuse de l’entendre. Tu vois, j’aimerais changer les choses pour toi. Pour le meilleur », m’empressé-je d’ajouter lorsque je réalise que prise isolément, l’idée de changer peut paraître intimidante.

Gert continue à fixer le plancher, les sourcils froncés. Penchée comme je le suis, les mains sur les genoux, je sens mon dos se révolter. Je me redresse et balaye la pièce du regard. La plupart des enfants sont absorbés par leur jeu, mais quelques-uns me regardent sans détour avec envie. Je suppose que c’est à cause de ma tenue, de mes bagues et de ma pelisse à col en fourrure. Ou peut-être est-ce à cause du symbole que je représente, celui d’une femme d’âge maternel et d’un monde qu’une grande majorité d’entre eux ne verra jamais. Je songe un instant que n’importe lequel de ces enfants se montrerait sans doute plus réactif que Gert, avant de chasser de mon esprit cette pensée indigne. Je ne cherche pas à obtenir la gratitude.

Des jumelles d’environ six ans me dévisagent d’un air presque vorace ; elles n’ont que la peau sur les os et leurs yeux sombres sont creusés. Comme je rêverais de les remplumer. Une enfant de trois ans incroyablement jolie, à la tignasse dorée, fait mine de ne pas me regarder, bien que je la voie me jeter un coup d’œil à plusieurs reprises et détourner timidement les yeux. Mon cœur s’emballe puis reprend son rythme régulier. Je ne serai pas de ceux qui cèdent à la facilité, captivés par un adorable chérubin. Je méprise les adorables chérubins ! Ces enfants sont plus jeunes, plus attirants, ils ont toutes les chances de trouver un foyer. Gert, en revanche… Gert et son regard furieux… voilà une enfant qui a besoin de moi.

Je m’assois par terre à côté d’elle. Cela me demande un certain effort, entre la longueur de ma jupe, l’étroitesse de mon corsage et le fait qu’une dame qui se respecte n’a pas l’habitude de s’asseoir par terre. Mais je ne peux pas continuer à me pencher au-dessus d’elle telle l’ombre du Destin.

« Gert, reprends-je une fois au sol. Que dirais-tu de venir vivre avec moi ? Tu comprends, je n’ai pas d’enfants. Je t’aimerai de tout mon cœur, ma chérie, et nous nous amuserons comme des folles. Des promenades dans la lande, des livres, des jouets, des fêtes de Noël et… eh bien, tout ce que tu peux désirer, ma chérie. »

Gert se lève d’un bond comme si elle s’était piquée avec une épingle et s’enfuit en courant. Je préférerais croire qu’elle est submergée par l’émotion mais ce que j’aperçois dans ses yeux sombres qui lancent des éclairs suggère qu’elle a attendu que je sois bien installée avant de déguerpir. Je me retrouve seule, assise au milieu de la pièce, les jambes tendues devant moi. Pourvu que Mrs Jacey ne me voie pas dans cette posture !

Gert se précipite vers la fenêtre et grimpe sur le rebord. Elle ne regarde pas dehors, elle ne fait que se percher là, l’air maussade, et fixe le mur. J’éprouve un agacement subit. Mais je le réprime et me remets tant bien que mal d’aplomb, une opération encore moins élégante que le procédé inverse, faux-cul en l’air. Le talon de ma botte glisse un peu sur le parquet. Je prends une profonde inspiration et traverse la pièce.

« Gert, dis-je d’un ton toujours aimable mais plus ferme à présent. Je n’ai peut-être pas été assez claire. Et je comprends que c’est beaucoup à digérer. Si tu as besoin de temps pour y réfléchir, je ne te presserai pas. Je voudrais adopter une enfant. Je voudrais que cette enfant soit ma fille. Et je voudrais que cette fille, ce soit toi. »

Du coin de l’œil, je m’aperçois que plusieurs petites têtes nous observent, que plusieurs petites bouches béent.

Gert finit par me regarder. L’espoir enfle dans ma poitrine. Ici, enfin, arrive le moment dont j’ai rêvé. Mais elle me fixe avec un mépris si cinglant que je me sens toute penaude.

« Foutez-le camp, laissez-moi tranquille », exige-t-elle d’une voix qui n’a rien d’assourdie.

Elle pivote pour faire face à la fenêtre. Quelque chose me dit qu’elle n’est pas en train d’admirer les couleurs automnales.

« Gert ! m’écrié-je, choquée. Si tu ne veux pas de moi, j’arrêterai de t’ennuyer. Mais je ne suis pas sûre que tu comprennes ce qui est en jeu ! Je vis avec ma mère et mon père et nous sommes tous prêts à t’aimer. Nous te donnerions une éducation, des vêtements, une belle vie heureuse. Nous sommes… disons, Gert, que nous avons beaucoup d’argent. Tu ne préfères tout de même pas rester ici, où tu n’as personne, si ? »

Les frêles épaules restent voûtées et immobiles en signe de rejet. Tous mes projets s’envolent. Si Gert ne veut pas venir avec moi… que faire ? Il y a certes beaucoup d’autres petits dans le besoin, mais c’est sur Gert que j’ai jeté mon dévolu ! Je lui ai préparé une chambre à coucher, je lui ai trouvé un nouveau nom et on n’échange pas un enfant pour un autre au dernier moment ! Quant à Gert, verra-t-elle jamais pareille opportunité se présenter de nouveau ?

Je suis, encore une fois, consciente des regards sur moi. Ceux des nombreux enfants qui donneraient n’importe quoi pour être à sa place. Je regrette le bureau de Mrs Jacey et la confidentialité qu’il nous aurait offerte. Je baisse la voix, n’ayant aucune envie de les attrister davantage.

« Ma chère Gert. Je sais que ce doit être très difficile pour toi. Je n’ose imaginer ce que tu as traversé. En revanche, je sais ceci : tu mérites mieux. Je ne peux pas te forcer à venir avec moi. Je n’en ai pas envie. Mais je t’en prie, ma puce, donne-toi cette chance. Elle s’offre à toi, et nous te traiterons avec la plus grande gentillesse, je te le promets. Alors dis-moi, Gert, n’aimerais-tu pas avoir une magnifique maison et une nouvelle maman ? »

Un ange passe. Le silence est absolu. Puis Gert saute enfin du rebord de la fenêtre.

« Non ! crie-t-elle. Je veux pas de vous. Allez-vous-en ! »

Elle me pousse brutalement d’un air sauvage ; je recule de quelques pas. Après quoi elle s’enfuit, claquant la porte de la salle de jeu derrière elle.

Je reste là sans bouger, étrangement gênée, blessée et déstabilisée. Non ?

Je n’accepte pas l’idée de devoir la laisser ici. Pourtant, sa réponse n’avait rien d’ambigu. Et vous ne pouvez pas obliger un enfant à vouloir de vous. Vous ne pouvez pas forcer quelqu’un à être heureux. Mais alors… que faire ?

Confuse, je sens que l’on tire sur ma jupe. Je me retourne d’un coup ; ici, les pickpockets abondent. Je m’attends à voir quelque grande fille s’écarter à la hâte, l’air innocent, mais non. C’est la jolie petite que j’ai remarquée tout à l’heure. Elle paraît pensive et sa main n’est pas enfoncée dans ma poche : elle agrippe fermement le tissu de ma robe. Elle lève vers moi ses sombres yeux plaintifs couleur noisette. La définition même d’une gamine adorable. La plus adorable des gamines, à vrai dire.

« J’aimerais que tu sois ma maman à moi », chuchote-t-elle.

 

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