Le Manoir aux roses
52 – Mabs
MABS
MABS ENTRAÎNA OTTY DANS LES ESCALIERS et l’installa dans sa chambre. Elle tira les rideaux, occultant la nuit tombante et l’aida à enfiler sa chemise de nuit.
« Au lit, ma puce, voilà, bien au chaud. À quoi vous pensez, Otty ? Vous avez envie d’en parler ? »
Otty secoua la tête, l’air hagard. Cela surprit Mabs. Qu’Otty soit sous le choc, certes, mais c’était une petite fille si passionnée et pleine de vie. Mabs se serait plutôt attendue à des larmes, des questions, de la fureur.
« Ça va aller, ma chérie. Je sais que ça fait très mal, mais les humains sont des créatures extraordinaires. Rien n’est insurmontable. Et je m’occuperai de vous, je vous le promets.
— Mais vous ne serez pas là. »
C’étaient les premières paroles qu’Otty prononçait de toute la soirée ; elles rappelèrent à Mabs son propre départ imminent de Willoughby Walk. Son renvoi, pour être exact. Elle ne voulait pas y penser pour l’instant.
« Je pourrai rester un petit moment. D’ici là, je vous assure que vous vous y serez habituée. Et nous resterons amies, je vous reverrai, nous pourrons discuter. »
Elle était parfaitement sincère, mais son futur poste lui en laisserait-il l’occasion ? Où allait-elle finir, d’ailleurs ? Hampstead lui manquerait tant, et Olive et Otty, le personnel bienveillant et cette charmante maison. Mrs Finch allait lui manquer ! Elle ne voulait pas y penser pour l’instant.
« Je vais vous chercher quelque chose pour vous remettre du choc, Otty. Restez là, bien au chaud. Je reviens tout de suite. »
Mabs courut à la cuisine, où Mrs Webb, Mrs Derring, Lydia et Betsy étaient assises sans rien faire autour de la grande table récurée.
« Eh bien, disait Lydia au moment où Mabs entrait. C’est un sacré coup de théâtre.
— J’ai toujours su qu’elle était bizarre, commenta Betsy.
— Venez vous joindre à nous, Mabs, proposa Mrs Webb. Nous ne savons pas quoi en penser, à vrai dire. Nous n’arrivons pas à nous concentrer sur nos tâches.
— J’ai une bonne tourte au gibier si vous avez faim, ajouta Mrs Derring.
— Je reviendrai tout à l’heure, ça me ferait plaisir. Mais pour l’instant, je m’occupe d’Otty. La pauvre petite a pas décroché deux mots pendant tout ce temps. Je m’inquiète pour elle. Je pourrais avoir du brandy, Mrs Derring, et un peu de chocolat chaud ? Et des toasts beurrés, si c’est pas trop vous demander ? Elle a besoin de quelque chose de réconfortant pour l’aider à redescendre sur terre.
— Quelle garce égoïste, maugréa Mrs Derring, se mettant au travail. Laisser une si gentille petite. Douze ans ! Les parents font parfois vivre de ces choses à leurs enfants… »
Mabs attendit, adossée aux fourneaux, dont la chaleur la réconfortait. Cette pièce lui avait toujours paru si normale. Il lui arrivait d’envier aux autres la simplicité de leur rôle. Elle avait toujours été entre les deux, ne faisant pas partie de la famille mais mêlée à leurs histoires. Il était peut-être temps de changer de travail, en effet.
« Est-ce que vous avez jamais pensé… Vous vous êtes déjà demandé si… commença-t-elle avant de s’interrompre.
— Quoi ? » fit Betsy.
Difficile pour elle, qui avait toujours fait preuve de discrétion, de rompre les habitudes, mais elle allait partir, de toute façon.
« Est-ce que vous vous êtes déjà demandé si c’était lui ?
— Si c’était lui qui quoi ? s’enquit Mrs Derring, cessant de mélanger le chocolat pour regarder Mabs.
— Ce qui clochait entre eux. ou même… ce qui clochait chez elle. Vous croyez vraiment que c’est elle… la méchante ?
— Eh ben ça alors, murmura Lydia. Bets et moi, on a toujours pensé que vous étiez copains comme cochons, avec Mr Finch. Pas vrai, Bets ? Vous dites qu’il a préparé un mauvais coup ?
— J’en sais rien, Lydia. Mais des fois… je me pose des questions.
— Ce n’est pas toujours facile d’être marié, remarqua Mrs Webb d’un air inquiet. Il y a sans doute des torts des deux côtés et je dois dire que j’ai de la peine pour la pauvre femme, même maintenant. Mais Mr Finch… enfin, il a toujours été un employeur exemplaire, c’est tout ce que je sais.
— Oui, soupira Mabs. Oui, c’est vrai. Alors vous croyez pas qu’il nous cache quelque chose ? »
Mrs Derring disposa le brandy, le chocolat chaud et les toasts sur un plateau.
« Comme quoi ? Si elle ne s’est pas enfuie avec un amant, où est-ce qu’elle peut bien être ?
— Vous pensez que Mr Finch se serait débarrassé d’elle ou quelque chose dans ce genre ? demanda Betsy. Quand même pas !
— Non, bien sûr. J’ai juste à un peu de mal à y croire, voilà tout. Merci, Mrs Derring. J’apporte ceci à Otty et je reviens, d’accord ?
— Ma vieille grand-mère avait un dicton, déclara soudain Mrs Derring. “Un ange dans la rue, un démon à la maison.” Ça signifie que la personne la plus charmante qui soit à l’extérieur se fait bien voir du monde entier, mais que, derrière les portes closes, c’est une autre histoire.
— Oui, répondit Mabs, prenant le plateau. Ma mère le disait aussi.
— Allons, Mabs, et revenez vite, conclut Mrs Webb. Vous aurez bien besoin d’un petit remontant, vous aussi. »
Otty ne réagissait toujours pas. Comme sa mère autrefois. Mabs insista pour qu’elle boive le brandy puis l’aida à manger une première tranche de pain grillé, ne cherchant pas à lui donner la deuxième, avant de la laisser siroter son chocolat chaud.
« J’ai besoin de prendre l’air, ma puce, dit-elle. Ensuite j’irai manger un bout à la cuisine. Je remonterai après. Si vous êtes encore éveillée, on pourra parler, et si vous dormez, je dormirai ici avec vous. Vous ne serez pas seule ce soir. »
Elle redescendit à la hâte ; toutes ces allées et venues lui donnaient l’impression d’être une balle rebondissante. Dehors, le ciel était bleu marine ; d’immenses gouttes de pluie s’écrasaient sur le trottoir et sur sa peau. La luminosité de la fête foraine laissait place à un déluge estival. Alors qu’elle commençait à regretter qu’il soit trop tard pour parler à Olive, elle entra en collision avec une silhouette pressée : sa sœur Jenny.
« Mabs ! Où tu vas à une heure pareille ? Je venais justement te voir – j’ai une terrible nouvelle. »
Comment est-ce qu’elle sait ? se demanda Mabs.
« C’est Miss Clover, poursuivit Jenny. Elle s’est éloignée et Miss Olive l’a perdue dans la foule de la fête foraine. Olive est folle d’inquiétude ; elle voulait que je te tienne au courant.
— Oh Seigneur. »
Tétanisée, Mabs songea qu’elle allait devoir se débrouiller seule. Il ne fallait pas embêter Olive au sujet de Mrs Finch ce soir. Puis les paroles de sa sœur la frappèrent : Clover avait disparu. Elle était en danger. La reverraient-ils un jour ?
« Oh mon Dieu, Jenny ! Non !
— Je sais. Ça me fend le cœur. Une si gentille petite. Et Miss Olive l’aime tellement…
— À qui le dis-tu. Je peux faire quelque chose ?
— Non, toute la famille est partie à sa recherche, les domestiques aussi, et la police. Miss Olive voulait juste que tu le saches. Je ferais mieux d’y retourner, Mabs. On t’en dira plus dès qu’on aura des nouvelles. »
Jenny s’éloigna d’un pas pressé sous une pluie désormais battante et Mabs rentra à la maison. C’en était trop. Mrs Finch disparue. Clover perdue. Son argent envolé… Mabs sentit sa tête tourner et les battements de son cœur s’accélérer. Elle s’obligea à respirer profondément. Elle ne pouvait rien faire pour Olive ce soir. Et Olive ne pouvait rien faire pour elle. Si la disparition de Mrs Finch cachait une autre réalité, il n’y avait plus que Mabs pour le découvrir. Elle ne voyait pas d’issue. Ce qui ne signifiait pas qu’il n’en existait pas, se semonça-t-elle.
Chaque chose en son temps. Elle devait manger, prendre soin d’elle. Puis elle irait s’asseoir avec Otty, comme promis. Et dormir, si elle y parvenait. Ce seraient les prochaines étapes, les seules qui soient à sa portée.
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