Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 40 sur 68

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Le Manoir aux roses

40 – Abigail

ABIGAIL

 

JE VIENS D’UNE FAMILLE RICHE. Nous étions deux sœurs et deux frères. J’étais la plus jeune. Gâtée, sans le moindre doute. Vaniteuse, assurément. Tout le monde me disait que j’étais belle ; j’ai eu des prétendants dès mon plus jeune âge. Bien entendu, mes parents me chaperonnaient étroitement ; mes amourettes étaient toutes très adorables et innocentes. Je menais une vie… dorée. Pleine de joie.

J’ai rencontré Lucius Finch alors que je n’avais que seize ans. Il se trouvait bien au-dessous de moi sur l’échelle sociale, ce qui ne me posait pas le moindre problème. J’avais beaucoup de défauts, mais le snobisme n’en faisait pas partie. Il avait neuf ans de plus que moi et n’était pas beau. Je trouvais son empressement à me connaître un peu rebutant. Or, comme tous les jeunes hommes désiraient faire ma connaissance, je n’y ai pas attaché d’importance. Il attendait là, en périphérie de mon cercle d’amis, souvent ignoré, se frayant un passage dès qu’il le pouvait.

Mon prétendant préféré à l’époque s’appelait Emmanuel Hillier. Sa beauté était de celles qui font rêver les jeunes filles : cheveux sombres, yeux pétillants, et cætera. Il était riche et très recherché. Mais il y avait un autre homme, Jonathan Ingram, qui lui n’était pas riche. Âgé de vingt ans, il commençait à faire son chemin. Une opportunité s’étant présentée aux Indes, il devait y passer deux ou trois ans afin de bâtir sa fortune. Fortune qui lui permettrait de courtiser une jeune femme aisée. De me courtiser, moi.

J’étais agacée ! À mes yeux d’adolescente idiote, Emmanuel était le fringant héros romantique ; Jonathan, mon ami. Nous avions des discussions, nous riions… Je ne voulais pas qu’il parte. Deux ou trois ans me paraissaient alors une éternité. Je lui ai dit que je me fichais qu’il soit riche ou non, et que de toute façon j’étais trop jeune pour songer à me marier. Il a insisté : il irait, et à son retour, je serais plus âgée et il aurait une fortune suffisante à m’offrir.

Je n’ai avoué à personne combien il me manquait. Ma vie a continué, avec des bals, des fêtes et des hommes qui tombaient amoureux de moi où que j’aille. Emmanuel est resté attentif à moi, ce qui me flattait. J’ai eu dix-huit ans. Mes dix-neuf ans approchaient. Je recevais parfois des nouvelles de Jonathan. J’étais encore trop jeune pour imaginer à quoi pouvait ressembler la vie avec un homme tel que lui, mais je la ressentais sous la forme d’une magnifique lumière tout au bord de ma conscience. Trop lointaine pour m’y fier.

Il m’arrivait encore de croiser Lucius Finch. Je ne savais vraiment pas quoi penser de ses grands yeux bleus qui me suivaient dans chaque pièce, de son comportement trop expansif, de ses petites attentions mal à propos. Pourtant, je me montrais toujours aimable envers lui lorsque je le voyais ; il essuyait déjà assez d’affronts.

Emmanuel a demandé quelqu’un d’autre en mariage, une nouvelle venue du nom de Francesca je ne sais quoi. Ma fierté en a pris un coup ; mon cœur, non. Mais le lendemain même, mon frère et ma sœur aînés, James et Charlotte, sont morts. Dans un accident de la route. Les chevaux se sont emballés, la calèche s’est retournée et aucun des deux n’a survécu à ses blessures. Cet événement m’a détruite.

Mes parents étaient effondrés. Mon autre frère, Hedley, et moi nous sommes serré les coudes, mais nous nous retrouvions soudain à deux, au lieu de quatre. Cela ne suffisait pas. Notre maison bruyante et animée était silencieuse. Voici où je veux en venir avec ce récit : l’abandon anodin d’Emmanuel est devenu, dans mon esprit, indissociable de la mort tragique de James et Charlotte. Je me sentais brisée à tant d’égards que mon humiliation publique ne constituait plus qu’un fragment douloureux parmi d’autres. Emmanuel ne m’importait pas, mais j’avais l’impression que si. Jonathan m’importait, mais il n’était pas là.

Alors que les autres prétendants s’écartaient par respect, Lucius Finch est passé me voir, débordant de compassion et de condoléances. Mes parents n’ont pas compris pourquoi ce moins-que-rien aux yeux de poisson et aux cheveux roux prétendait apporter son réconfort en cette période si difficile, mais ils étaient trop absorbés par le chagrin pour y voir clair.

Moins de deux mois plus tard, il m’a suppliée de l’épouser. Il s’est excusé d’avoir mal choisi son moment, jurant qu’il ne pouvait vivre sans moi plus longtemps. Il affirmait n’avoir cherché qu’à me consoler, au début ; cependant, plus il passait de temps avec moi, plus il tombait amoureux. Il ne désirait qu’une chose : m’épouser et s’occuper de moi.

J’ai tout d’abord refusé, vous pouvez le croire. Mais Mabel, notre maison était empreinte d’une telle tristesse ! Je ne supportais pas d’y rester. Je pense que j’aurais accepté n’importe quelle demande en mariage, juste pour y échapper.

Mes parents, surpris, étaient encore trop désorientés pour réaliser ce que mon choix avait de parfaitement improbable. Hedley savait que je ne l’aurais jamais effectué en temps normal.

« Ne vous précipitez pas, m’a-t-il suppliée. La douleur s’apaisera au fil du temps. Ne prenez pas de décision que vous regretterez dans quelques années. »

Si seulement je l’avais écouté !

Dès que nous sommes mariés, Lucius m’a demandé si je voulais avoir des enfants. Si c’était trop tôt, il comprenait, disait-il ; il ne me pousserait même pas à avoir des relations maritales si mon chagrin demeurait trop vif. Je le trouvais fort bienveillant. L’idée d’une intimité physique avec qui que ce soit ne me tentait pas du tout, mais celle d’avoir des enfants… Avec la mort de deux frères et sœurs, j’avais hâte de fonder une nouvelle famille, de retrouver le bonheur. Je suis rapidement tombée enceinte de Charlie. Lucius était fou de joie d’avoir un fils et un héritier. Il s’est jeté tête baissée dans son travail. Voilà, me suis-je dit, c’est un bon père, il subvient aux besoins de sa famille.

Quant à Jonathan, ayant appris la nouvelle du décès de James et Charlotte quelques semaines plus tard, il m’a envoyé une lettre que je n’ai pas voulu lire. À quoi me servait une lettre ? Je l’ai jetée au feu. Je n’ai donc pas compris qu’il avait aussitôt demandé congé pour prendre le bateau et me rejoindre en Angleterre. Non, trop fière et trop vexée, je n’en avais pas la moindre idée. Le temps qu’il arrive, j’étais déjà mariée.

Jonathan, venu rendre visite une ou deux fois aux jeunes mariés, a été reçu avec froideur par mon mari – je ne peux pas en vouloir à Lucius. Lorsqu’il s’est aperçu que la raison pour laquelle il était revenu n’était plus sienne, Jonathan est retourné aux Indes au bout de seulement trois semaines.

On dit qu’il faut un certain temps pour se remettre d’un deuil. Dans mon cas, j’ai commencé à me sentir un peu mieux trois ans plus tard. C’était comme s’éveiller d’un profond sommeil pour se retrouver dans la vie d’une autre. Je m’étais endormie en tant que Miss Farrah et éveillée en tant que Mrs Finch. J’avais deux enfants et un mari au côté duquel je n’arrivais pas à croire que j’avais dormi.

J’ai alors compris que le chagrin m’avait rendue vulnérable et que j’avais, comme l’avait prédit Hedley, pris une décision que je n’aurais pas prise en d’autres circonstances. Un mauvais choix dans un moment inhabituel peut changer le cours d’une vie pour toujours. L’horrible vérité était que j’aurais préféré ne jamais l’épouser. Mais rien de tout cela, pensais-je, n’était de la faute de Lucius. Impossible de retourner en arrière, à cause des bébés. J’ai donc enfoui tout mon regret et mon dégoût, bien décidée à m’en accommoder.

Trop submergée de chagrin et prise par les bébés, j’avais à peine quitté la maison depuis mon mariage. J’ai décidé de rendre plus souvent visite à ma famille. J’ai commencé à organiser des pique-niques pour mon mari et moi ; l’art du pique-nique n’avait jamais eu aucun secret pour moi. Je voulais montrer à Lucius combien j’appréciais la patience dont il faisait preuve face à cette version de moi qu’il avait épousée, sans éclat et vide.

Voici ce qui dans mon récit devient plus difficile à croire. J’ai moi-même du mal à y croire, alors que je m’y trouvais ! Peu à peu, j’ai compris que cet autre moi, sans éclat et vide, était exactement celui qu’il voulait. Il me serait impossible de vous raconter vingt ans de mariage en une seule soirée, mais laissez-moi vous donner un ou deux exemples.

J’avais donné un dîner pour nos parents respectifs. Nous n’avions pas organisé pareil événement familial ordinaire depuis notre mariage. J’ai envoyé des invitations. J’ai discuté du menu avec la cuisinière. J’ai sorti nos cadeaux de mariage qui n’avaient pas servi depuis longtemps. Les gens avaient fait preuve de générosité ; nous avions de très belles choses. J’ai dressé la table des jours en avance, pour que tout soit parfait ; on avait toujours loué mon sens artistique. Lucius était étrangement désapprobateur.

Il m’a grondée comme… une enfant. Il a affirmé que je n’aurais pas dû les inviter sans sa permission – tel est le terme qu’il a employé. Il m’a fait la morale, me reprochant le coût du repas que j’avais commandé. Il a traité de frivolités la décoration de la table. Il a annulé les invitations, prétextant que je ne me sentais pas bien.

Je n’en revenais pas ; je n’avais rien fait d’extraordinaire. Mais ce qui s’est passé ensuite était plus étrange encore. Lorsque je l’ai interrogé, il a refermé son livre d’un coup sec et m’a regardée comme s’il avait devant lui une maison au toit percé, aux fenêtres descellées et nombre d’autres défauts. Puis il a dit – jamais je ne l’oublierai :

« J’ai lu quelque chose au sujet de la fragilité de l’état mental des femmes, due aux humeurs délicates qu’exercent les organes internes féminins sur leur cerveau. »

Oui, la façon dont vous me regardez, c’est exactement ainsi que je l’ai regardé, lui.

« Mais je n’ai fait qu’inviter nos parents à dîner », ai-je répliqué, incrédule.

« Suffisante », je ne vois pas d’autre terme pour décrire son expression, Mabel ! Il a répondu :

« Voilà, ma chère, vous confirmez mes dires. »

Vous imaginez bien que je me suis emportée.

« Mais comment ? ai-je crié. Expliquez-moi clairement, je vous prie. »

Il a prétendu que je devenais incontrôlable et que j’avais besoin de me reposer. Je n’étais pas incontrôlable, j’étais exaspérée. Et je ne voulais pas me reposer. Mais il a insisté et m’a mise au lit. J’ai capitulé, tant ma confusion était grande, et suis restée allongée là toute la nuit, furieuse.

Le lendemain matin, je lui ai de nouveau demandé ce que j’avais fait de si mal. Il ne m’a jamais expliqué, et cette question entêtante ne m’a pas quittée pendant des années. Avais-je, par inadvertance, commis quelque affreux faux pas relatif à la vie maritale ? Je ne pouvais en être sûre ; je suis longtemps restée dans l’incertitude la plus totale.

Mon frère Hedley s’était marié entre-temps. Deux semaines plus tard, au petit déjeuner, j’ai annoncé à Lucius que je passerais voir son épouse cet après-midi-là ; elle m’avait suppliée de venir plus d’une fois. Je suis partie à 15 heures et rentrée avant 16 heures. La porte d’entrée était fermée à clef. J’ai secoué la poignée, agacée par les domestiques. Comme j’étais pressée d’utiliser les toilettes, je me suis dépêchée de faire le tour pour rejoindre la porte de service. Ils étaient stupéfaits de me voir. Je leur ai expliqué la situation, qu’ils ont eu du mal à croire. Un peu plus tard, mon mari a déclaré avec le plus grand calme que c’était lui qui avait verrouillé la porte.

« Pourquoi ? ai-je demandé.

— Pour vous donner une leçon.

— Pourquoi ? ai-je répété.

— Si ce n’était pas clair, je ne vois pas comment vous le faire comprendre. »

Mabel, je serais incapable de relater les allées et venues de cette conversation désespérément déroutante. J’étais allée voir ma belle-sœur pendant une demi-heure. J’avais bu du thé. Je l’avais même prévenu de mes projets. Et pour cela, il ressentait le besoin de me donner une leçon. Cette fois, j’exigeais des réponses.

Il a fini par craquer. Il n’était pas en colère, il n’était pas violent, mais il a « vagi », Mabel, c’est le mot qui convient le mieux. Il se lamentait que la femme qu’il avait épousée lui manquait et qu’il voulait la récupérer. Que j’étais devenue impossible et qu’aucun homme ne devrait avoir à supporter ma « tendance perverse à courir après l’hédonisme et la compagnie de gens de toutes sortes ». Puis il m’a renvoyée dans ma chambre parce qu’il ne supportait pas de me regarder. À dire vrai, je n’avais pas envie de le regarder non plus.

Peu après, j’ai découvert que j’étais de nouveau enceinte.

 

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