Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 29 sur 68

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Le Manoir aux roses

29 – Mabs

MABS

 

CE SOIR-LÀ, Mabs sortit prendre un verre avec Lydia et Betsy. Elle resta plus longtemps que d’habitude, savourant la simplicité de leur compagnie et se sentant mélancolique lorsqu’elles se souhaitèrent bonne nuit pour rentrer chez elles tandis que Mabs retournait à Willoughby Walk. La vie auprès des Finch lui paraissait parfois étouffante. Il y avait désormais quatre choses qu’elle devait taire à Mr Finch : elle devait lui cacher qu’elle apprenait à lire, qu’elle était au courant de la liaison de Mrs Finch, qu’Otty connaissait Olive depuis plus longtemps qu’il ne le croyait et, à présent, qu’Otty était aussi amie avec Jill ! Elle n’avait jamais vu une famille avec autant de secrets !

Otty la rendait profondément triste. Une véritable amie, qui vous protégeait, qui tenait à vous et qui par-dessus le marché vous faisait rire, ça ne courait pas les rues. Mabs le savait. Il n’y avait qu’à voir Lou – où serait Mabs sans elle ? Mais les complications liées à Otty et Jill à cette époque, en ce lieu, surtout à leur âge… Bref, heureusement que Jill avait réglé la situation de façon intelligente. C’était vraiment dommage. Mabs n’osait imaginer cette pauvre fille en train de besogner aux canaux avec le double fardeau de son sexe et de sa couleur de peau. Et elle détestait voir la joie de vivre d’Otty émoussée et son grand cœur meurtri par la réalité à laquelle elle se retrouvait confrontée. Les gens, pensa-t-elle. Est-ce qu’ils méritent réellement ce monde magnifique, eux qui l’emplissent de méchanceté et d’idées stupides ?

Elle entra et grimpa l’escalier sur la pointe des pieds, trouvant son chemin grâce à la lueur de la lune qui éclairait le vestibule et les paliers, prenant garde de ne réveiller personne. Alors qu’elle s’apprêtait à monter la dernière volée de marches qui menait au grenier, elle entendit des voix, basses et tendues. Elle se retourna. La porte de Mrs Finch était entrouverte, délimitée par une fine bande de lumière. Elle ne parvenait pas à discerner les paroles, mais reconnut le ton mesuré et vaguement implorant de Mr Finch auquel répondaient les interjections brèves et méprisantes de sa femme. Mabs jeta un coup d’œil inquiet à la porte fermée d’Otty. Elle avait beau savoir qu’elle ferait mieux d’aller se coucher, un instinct plus puissant que le bon sens l’attirait plus près de la chambre de la maîtresse de maison.

« Je ne peux pas, ma chère, vraiment pas, murmurait Mr Finch. J’aimerais tant que vous ayez une vie sociale normale et décente. Mais vous savez aussi bien que moi que l’on ne peut vous faire confiance. Ce que vous pourriez dire, ce que vous pourriez faire, qui vous pourriez rencontrer… Je crois que vous devriez attendre de vous sentir mieux.

— Et quand cela arrivera-t-il, Lucius ? Quand je serai une vieille dame aux cheveux gris ?

— Ma chérie, ne dites pas de bêtises. J’aimerais que vous guérissiez tout de suite ! Que vous soyez déjà guérie, si possible. Cela dépend de vous, non ? »

Un grognement bien net.

« Ah oui ? Alors laissez-moi, Lucius. Je suis fatiguée. Peut-être m’endormirai-je ce soir et m’éveillerai-je miraculeusement rétablie. »

Un léger grincement, comme si une main s’était posée sur la poignée. Mabs se pétrifia. Mais qu’est-ce qui lui avait pris d’écouter ainsi aux portes ?

« Enfin, ma chère, si seulement vous admettiez les dégâts que vous avez causés à cette famille, si seulement vous assumiez votre responsabilité…

— Ha ! »

L’exclamation était si franchement moqueuse que Mabs regarda de nouveau la porte d’Otty.

« Je suppose que vous parlez de Jonathan. Ou peut-être faites-vous référence à une autre de mes indiscrétions. Je ne sais pas, Lucius, je suis si difficile à tous les niveaux, n’est-ce pas ?

— Oui, vos agissements à Durham m’ont blessé. Cela vous est donc égal ? Vous êtes ma femme, Abigail. Nous avons eu quatre enfants. Et d’apprendre que pendant tout ce temps, votre ancien amant venait vous rendre visite… »

Mabs se ressaisit soudain et gravit les marches à toute vitesse et aussi silencieusement que possible. Elle se précipita dans sa chambre, remerciant le ciel de ne pas avoir été prise sur le fait. Une conversation pareille était des plus privées qui soient, et elle n’aurait jamais dû lui arriver aux oreilles. Elle se déshabilla à la hâte et sauta dans son lit, où elle resta allongée, les yeux grands ouverts dans le noir. C’était donc vrai. Elle avait espéré au fond d’elle qu’il s’agissait d’une erreur, qu’Elfrida avait été victime d’un douloureux malentendu. Mais Mrs Finch avait bel et bien eu une aventure et elle ne paraissait pas s’en repentir le moins du monde. Peut-être faites-vous référence à une autre de mes indiscrétions, avait-elle dit. Parlait-elle d’autres amants ? Ou d’autres sortes de méfaits ? Mabs n’osait imaginer. La maxime était juste : écouter aux portes ne vous apprenait jamais quoi que ce soit de réjouissant.

« C’est pas tes oignons, Mabs, c’est pas tes oignons », marmonna-t-elle dans l’obscurité.

Cela devenait un refrain constant.

 

Le matin suivant, Mrs Finch était morose, aussi silencieuse et sombre que le brouillard de Londres. Lorsque Mabs sortit le livre qu’elles étudiaient ensemble, sa maîtresse se détourna.

« Pas aujourd’hui, Daley, déclara-t-elle sans autre explication.

— Très bien, m’dame », murmura Mabs, le cœur serré.

La situation commençait justement à s’améliorer. Allaient-elles donc reprendre leurs vieilles habitudes ? Pourquoi Mrs Finch était-elle si changeante ? Elles restèrent assises en silence durant toute cette matinée pluvieuse. Mrs Finch gardait les yeux rivés sur la roseraie, plus lugubre que jamais sous la pluie. Plutôt que de se tourner les pouces, Mabs s’efforça de lire seule. Elle espérait que ce ne serait pas la fin de ses leçons. Les lettres qui jusque-là n’avaient pour elle ni queue ni tête rimaient enfin à quelque chose, mais il lui restait encore du chemin à parcourir et avoir une préceptrice lui facilitait tant la tâche.

À midi, la pluie cessa. Le ciel pâlit, se teintant d’un bleu délavé ; les rayons du soleil luisaient dans le jardin. Mabs ressentit l’envie irrépressible de s’échapper de cette pièce étouffante.

« Regardez, le temps s’est levé, dit-elle. Vous voulez pas qu’on fasse une promenade, m’dame ? Une toute petite. C’est le jour idéal, non ?

— Non, Daley. Ce n’est incontestablement pas le jour idéal.

— Y a quelque chose qui va pas, m’dame ? Je peux vous aider ? »

Pour toute réponse, Mrs Finch lui adressa un de ses grognements expressifs.

« C’est juste qu’il commence à faire si beau, insista Mabs. Peut-être que ça vous remonterait le moral de sortir un peu.

— Il me faudrait plus qu’un bain de soleil, je peux vous l’assurer. Taisez-vous, je vous en supplie. »

Le ton était impérieux, pas implorant du tout, les mots une simple formalité. Mabs renonça. Incapable de se concentrer, elle contempla le dos svelte, droit comme un i, la cascade de cheveux sombres et brillants. Voilà à quoi ressemble une énigme, songea-t-elle. Ce mot, Otty venait de le lui apprendre. Était-ce la conversation qu’elle avait eue la veille avec son mari qui avait déclenché sa mauvaise humeur ? Ou la mention de son amant ? Lui manquait-il ? Était-elle fâchée d’avoir été contrariée ?

Une heure s’écoula avec lenteur et le soleil se fit plus vif. Un arc-en-ciel chatoyant apparut dans le jardin et Mabs laissa échapper un cri. « Oh, regardez ! Un arc-en-ciel ! Qu’il est beau ! C’est signe de bonne chance, ça. Allez, m’dame, sortons. Pas pour une balade si vous en avez pas envie, juste dans le jardin. On pourrait s’asseoir et sentir l’air et… »

Elle fut interrompue par un rugissement terrible. Non pas un cri, comme criaient les femmes dans les histoires, mais un hurlement qui venait du fond des tripes, comme un guerrier s’élançant dans la bataille. Mrs Finch se leva d’un bond et traversa la pièce si vite que Mabs crut qu’elle allait la frapper. Mais elle s’arrêta à deux mètres d’elle, la défiant du regard, ses yeux plongeant dans les siens avec une telle hargne que Mabs recula.

« Sortez ! siffla Mrs Finch d’une voix rauque et grinçante. Sortez de ma chambre et ne revenez pas de la journée. »

Mabs hésita. Mrs Finch s’approcha, brandissant un vase de cristal qu’elle avait attrapé sur une table d’appoint. C’était une femme dans la main de laquelle un objet décoratif ressemblait à une arme létale.

« Sortez ! reprit-elle. Je ne veux pas vous voir. Je ne veux pas vous entendre. Allez donc pourchasser vos arcs-en-ciel, vos signes d’espoir. Et allez tout raconter à mon mari si vous le souhaitez, je vous mets au défi ! »

Mabs prit ses jambes à son cou.

 

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