Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 32 sur 68

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Le Manoir aux roses

32 – Olive

OLIVE

 

 

CLOVER EST AU LIT ET JE SUIS ASSISE AVEC MES PARENTS dans le salon devant un feu qui nous réchauffe de la fraîcheur printanière. Je tombe de fatigue mais lutte pour rester éveillée ; j’ai des choses à dire !

Les cauchemars de Clover se sont arrêtés de nouveau, Dieu merci. Désormais, c’est la journée qui présente des difficultés : dernièrement, elle ne veut rester qu’avec moi. C’est très étrange. Pendant des mois, elle raffolait de passer du temps avec ses grands-parents, avec les domestiques et Mrs Brody. Je sortais faire des courses et rendre des visites sans aucune inquiétude. À mon retour, je l’entendais rire aux éclats, je la voyais insouciante et satisfaite. Mais plus maintenant. Elle refuse que je parte sans elle ; se détacher physiquement de moi la rend malheureuse et je déambule souvent avec l’enfant accrochée à ma jambe jusqu’à ce que je consente à la prendre dans mes bras.

Nous dormons mieux la nuit, mais je reste tout aussi fatiguée, épuisée par le sentiment de n’avoir pas une minute à moi. La dernière fois que j’ai eu un peu de temps pour moi était il y a huit jours, quand je suis allée contempler les étoiles et que je suis tombée sur Mabs Daley. Quelle délicieuse créature. Je lui ai promis mon aide, pourtant je n’ai rien pu faire d’autre depuis que de m’occuper de Clover. Au bout d’une semaine de ce régime, je me sens vidée et désespérée. Sans mes livres, mes projets, mes visites à mes amis, qui suis-je ? Si cela persiste, envisagerai-je après tout d’embaucher une nourrice ? Moi qui tenais tant à être une mère à plein temps. Or, cela semble impossible. Les moments où elle dort et où je peux rester au calme sont précieux, je m’efforce donc d’en profiter au mieux, même quand je ne rêve que d’aller dormir moi aussi.

D’un air désolé, je parle à mon père de Mr Finch – j’ai mis bien trop de temps à tenir la promesse faite à cet homme, mais j’ai été préoccupée et j’ai de la peine pour papa. Comme je m’y attendais, il soupire et lève les bras au ciel, mais il comprend mon embarras et me promet de l’inviter pour une brève entrevue.

« On ne sait jamais, peut-être aura-t-il une idée intéressante, auquel cas je me réjouirai de l’avoir rencontré », dit-il. Papa a toujours eu l’esprit ouvert.

« Il m’a paru intelligent, c’est déjà ça, concédé-je. De l’opinion générale, les canaux ont fait leur temps, vous le savez. Mr Finch, lui, est convaincu qu’il leur reste un dernier tour de piste, en raison de l’expansion soudaine de l’industrie du bâtiment autour de Londres. Jusqu’à présent, les événements lui ont donné raison. Il a rapporté beaucoup d’argent à sa compagnie en négociant des contrats pour le bois, le charbon et cætera.

— Astucieux, admet papa. Ne vous inquiétez pas, Olive, je lui accorderai du temps.

— Pourquoi n’inviterions-nous pas son épouse ? demande maman. Ce serait l’occasion de voir du monde, peut-être à déjeuner ? »

Papa hausse les épaules.

« Le plus court sera le mieux, en ce qui me concerne. Qu’en pensez-vous, Olive ?

— En fait… si vous y consentez, papa, cela me plairait beaucoup.

— Vraiment ? »

Maman n’en revient pas. Ce n’est pas tous les jours que je suis d’accord avec elle sur de tels sujets.

« Oui, après tout, c’est la mère d’Otty, et Otty est en quelque sorte une habituée de notre foyer.

— Je suppose que ce serait plus poli, admet papa à contrecœur.

— Par ailleurs, Mrs Finch m’a plu. J’aimerais savoir ce que vous pensez d’elle ; elle est plutôt mystérieuse.

— Comment cela ? »

Maman pose sa broderie. Elle a toujours aimé les intrigues.

« Eh bien, elle est censée être invalide. Elle reste dans sa chambre, car elle est apparemment sujette à des crises de mélancolie et que sais-je encore. Elle a une dame de compagnie à plein temps. À en croire Otty, c’est une créature fragile et émotionnelle ; son époux affirme la même chose. Mais ce n’est pas du tout l’impression qu’elle m’a donnée !

— Comment est-elle ? » demande papa.

À présent, c’est lui qui est intrigué. Maman aura sans nul doute gain de cause.

« Magnifique, dis-je. C’est la première chose qui m’a frappée. Elle est intelligente, de bonne famille – je suppose que lui s’est marié au-dessus de son rang – et elle m’a semblé non pas fragile mais… torturée.

— Torturée ? répète maman. Juste ciel.

— J’exagère sans doute. Quoi qu’il en soit, parce qu’elle est fort souffrante – bien qu’elle ne m’ait pas paru souffrante –, je ne puis aller lui rendre visite quand cela me chante. En revanche, si Mr Finch tient tant à être présenté à papa et que nous les invitons tous deux…

— Ils se sentiront obligés de venir ! s’exclame maman. Nous pourrons donc la rencontrer, elle aussi ! Olive, vous tenez tout de même un peu de moi. Qu’en pensez-vous, James ?

— Très bien », soupire papa.

Peu après, Mr Miles arrive pour discuter avec moi de mon nouveau projet. Je n’ai pas oublié ma nuit à Parliament Hill, lorsque j’ai décidé de bâtir un monde meilleur pour Clover. Depuis mes recherches sur son passé, mes intentions s’en trouvent confirmées. Et l’attitude plus exigeante de Clover, bien qu’elle sape mon énergie, raffermit ma détermination. Il me faut garder à l’esprit ce qu’elle a probablement enduré. Entendre Mr Dawkins et Mabs évoquer à quelques jours d’intervalle l’importance de l’espoir m’a donné une idée. J’ai aussitôt écrit à Mr Miles. Je vais créer une fondation caritative afin de répondre à la détresse de ceux qui n’ont rien.

Mr Miles, qui a bien plus d’expérience que moi en la matière, me donne d’excellents conseils. Nous aurons besoin d’un président, assure-t-il, d’un gérant et d’un trésorier. J’avais imaginé endosser tous ces rôles. Il affirme que je le regretterai amèrement.

« Croyez-moi, déclare-t-il, j’ai affaire aux œuvres depuis assez longtemps pour savoir que peu importe votre enthousiasme, celui-ci sera englouti par les vétilles de vos responsabilités. D’après ce que vous expliquiez dans votre message, Olive, vous souhaiteriez être au front, pour ainsi dire : aider les gens, leur parler. Vous ne serez pas heureuse cachée en coulisses à vous battre avec la paperasse. »

Quelle chance d’avoir des amis de toujours qui vous connaissent bien !

« Vous devrez avoir une attribution, poursuit-il, une attribution spécifique qui identifiera les domaines auxquels s’attachera votre projet. Il ne devra pas y en avoir plus de trois ou quatre. C’est bien joli de dire qu’il faut “aider les plus démunis”, mais on ne peut pas aider tout le monde, entièrement et pour toujours. Vous devez savoir ce que vous cherchez à apporter et que les autres organisations n’apportent pas. Et vous devez pouvoir l’expliquer de façon succincte. »

Je souris. C’est précisément pourquoi j’ai demandé à Mr Miles de venir. Je lui réponds du tac au tac :

« L’éducation. Ce doit être la priorité.

— Vous aimeriez donc fonder une école ? » s’enquiert papa.

Je fronce le nez.

« Peut-être pas une école en soi, ou peut-être que si. Je n’en sais rien. Je crois que j’imaginais une sorte de… centre… où les gens pourraient venir apprendre ce qui compte à leurs yeux, ou du moins être orientés vers l’endroit où ils peuvent l’apprendre. Ils demanderont forcément à lire, écrire et compter, mais celles qui désirent devenir femme de chambre auront besoin d’apprendre à coudre et à coiffer, par exemple. Ou encore, quelqu’un qui apprécie les animaux ou la nature mais n’a pas encore eu l’opportunité d’apprendre à s’occuper des chevaux ou des jardins… »

Mon incapacité à expliquer ma vision des choses me frustre, mais pour l’instant, elle reste floue.

« Quelle excellente idée, s’enthousiasme maman. Vous prévoiriez des jours où ils viendraient apprendre les ficelles du métier : un jour dans une cuisine pour observer la cuisinière, disons, ou dans une boutique pour en apprendre le fonctionnement. Mon Dieu, avec tous les gens que nous connaissons, je suis sûre que nous pourrions organiser de formidables opportunités.

— C’est merveilleux, maman ! Exactement ce que j’imaginais. Ce serait splendide, non ?

— L’éducation, donc, sous toutes ses formes, résume Mr Miles, mettant un frein à mon enthousiasme quasi délirant. Quoi d’autre ?

— Une aide pratique. Des vêtements. De la nourriture. J’ignore quel terme conviendrait le mieux, mais il faudra créer un lieu pour apporter une aide immédiate à ceux qui en auront besoin. Les gens ne peuvent tout de même pas penser à leur avenir de façon productive s’ils sont affamés, gelés et accablés de fatigue. Et le troisième point : l’espoir. Oui ! Ce sont mes trois domaines d’intervention, Mr Miles. »

La voilà, mon attribution.

« L’espoir ? interroge maman. Comment comptez-vous apporter de l’espoir, ma chérie ?

— Je ne sais pas encore. Mais c’est un mot que j’ai beaucoup entendu dernièrement. Peut-être aurions-nous une personne qui pourrait encourager ceux qui ont le moral au plus bas, les mettre sur la bonne voie. Et nous devrons prodiguer des encouragements en chemin. Récompenser les efforts, ou même donner de petits cadeaux pour leur mettre du baume au cœur. Je vais réfléchir à la question.

— Vous devriez organiser une réunion, lance maman. Inviter des personnes de différents milieux, qui auront des idées différentes des nôtres. Et écrire chacune de leurs suggestions jusqu’à avoir une longue liste, puis déterminer lesquelles seront le plus utiles.

— Maman ! m’écrié-je, très impressionnée. Vous êtes brillante ! J’adore cette idée. J’inviterai Otty, parce qu’elle est jeune et pas encore blasée. Et Mabs, la dame de compagnie de sa mère, Mr Miles, parce qu’il sait… tout, en somme. Et Mr Dawkins, le conducteur de fiacre parce que c’est un véritable philosophe… »

Tout à coup, ma fatigue est oubliée et je suis remplie d’enthousiasme et, oui, d’espoir. Même si Clover reste collée à moi et moi seule pendant plusieurs mois encore, je peux y arriver. Je le sais !

« Olive, ma chérie, je suis ravie que mon idée vous plaise, mais vous n’avez pas besoin de dresser la liste des invités dans la minute. Mr Miles est ici, après tout, et je suis sûre qu’il a d’autres conseils à vous donner.

— Naturellement. Veuillez m’excuser, Mr Miles. Que dois-je faire d’autre ?

— Vous avez dit Mabs ? S’agirait-il par hasard de Mabel Daley ?

— Mais oui ! La connaissez-vous ?

— Je connais sa famille depuis longtemps. Je lui ai fourni la lettre de recommandation pour le poste qu’elle occupe actuellement. Une jeune fille formidable. Je suis heureux d’apprendre que vous êtes devenue son amie, Olive. Elle a besoin d’être soutenue par quelqu’un comme vous. Elle se porte bien, j’imagine ?

— Très bien, et je suis ravie que vous la connaissiez. Voulez-vous que je lui passe le bonjour, Mr Miles, la prochaine fois que je la verrai ?

— Oui, merci. Bien, quoi d’autre ? Vous devrez organiser une levée de fonds, pour deux raisons. La première étant que vous ne pourrez tout payer à vous seule. Vous êtes une femme riche, mais les nécessiteux sont nombreux. Si cette entreprise a une chance de réussir, elle doit être viable.

— Je comprends. Et la seconde raison ?

— Nous voulons que cette cause acquière une réputation. Elle doit susciter l’intérêt et obtenir l’appui de personnes qui peuvent aider. Vous devez donner envie aux gens de s’impliquer, afin qu’ils en retirent une bonne image. Tout le monde n’est pas philanthrope par bonté d’âme ; nombreux sont ceux qui ne se montrent généreux que lorsque la générosité est en vogue. Faites en sorte que votre cause soit en vogue. »

Je hoche la tête. Il a raison. « Absolument. J’inviterai les grands et les bons. Et surtout, les riches. Ce sera la haute société, les poches seront donc bien remplies. Merci, Mr Miles. Je vais donc organiser… un dîner. »

Maman émet une sorte de plainte étranglée que je connais fort bien.

« Maman ? dis-je d’un ton digne. Auriez-vous une remarque à faire ?

— Un dîner ? raille-t-elle, exaspérée. Franchement, Olive, vous êtes capable de trouver des idées extraordinaires, mais quand il s’agit d’événements mondains, vous n’avez aucune imagination. Vous possédez tout au plus une robe de soirée et pour vous, voir du monde consiste à inviter une petite voisine de douze ans à prendre le thé. »

Je fronce les sourcils.

« Mais vous aimez Otty !

— Là n’est pas la question, ma chère. Mr Miles vient de nous dire que vous devez rendre votre fondation aussi séduisante que possible, attiser chez nos connaissances le désir ardent d’aider, en faire la cause du jour. Et vous ne trouvez rien de mieux que de proposer un dîner collet monté ennuyeux à mourir. Comme ceux que donnent les banquiers et les hommes d’affaires tous les quatre matins. Non, Olive. Il nous faut quelque chose de plus somptueux. Une soirée à laquelle viendront tous les gens que nous connaissons, une soirée dont ils parleront encore des mois plus tard. Des années plus tard. Nous allons organiser un bal ! »

 

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