Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 15 sur 68

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Le Manoir aux roses

15 – Otty

OTTY

 

LE JOUR DE MON RENDEZ-VOUS AVEC JILL est enfin arrivé. Et je suis soulagée de sortir de chez moi ! Chaque dimanche nous déjeunons en famille à 13 heures précises ; papa y tient. Et chaque dimanche est une véritable torture.

Maman apparaît toujours, magnifique et vêtue de pied en cap, et l’avoir de nouveau parmi nous est merveilleux. Mais elle reste toujours très silencieuse. Elfrida boude et se déplace avec humeur comme si elle était fâchée contre maman. Je sais qu’elle voulait rester à Durham, mais s’il y a quelqu’un à blâmer, ce serait plutôt papa, car c’est son travail qui nous a amenés ici. Averil, sensible à ce genre d’ambiance, joue avec sa nourriture. Charlie se plaint que Felicia lui manque et regarde fixement sa fourchette comme s’il aimerait se la planter dans la poitrine.

Seuls papa et moi nous efforçons d’être joyeux. Il parle de son travail de gestionnaire d’investissements sur les canaux et des éminentes personnes du coin qu’il aimerait rencontrer ; papa est toujours fort désireux de rencontrer les gens qui peuvent lui apporter des promotions. Je parle de mes explorations et de la chance que nous avons de vivre ici, jusqu’à ce que l’un de mes frères et sœurs – généralement Elfrida – aboie : « Arrête ! Mais arrête ! »

Une fois libérée, je me dirige vers le coin de Helpman Street, où j’ai promis de retrouver Jill. Elle ne porte pas ses vêtements de garçon aujourd’hui, mais une robe et une capote. Je remarque tout de suite que celles-ci sont très bon marché. Je me demande si je lui parais prestigieuse. Quelle drôle d’idée, quand on pense que papa aspire tant au prestige.

« Bonjour, Jill ! m’exclamé-je, enchantée. Vous êtes très jolie aujourd’hui. »

Elle sourit.

« Merci, Otty. Vous aussi. Vous êtes venue !

— Bien sûr ! »

Je m’étais demandé si, elle, viendrait ! J’ai peur qu’elle ne me trouve jeune et bête. L’espace d’un instant, nous restons plantées là à nous regarder d’un air ravi. C’est drôle : parfois on connaît une personne avant même de la connaître.

« Voulez-vous aller dans un salon de thé ? demandé-je.

— Ah non. Je viens vous inviter à prendre le thé chez moi.

— Oh, Jill ! Avec grand plaisir.

— C’est pas un manoir, hein. Soyez pas déçue.

— Impossible ! » m’empressé-je d’affirmer.

Du moment que je peux lui poser un million de questions, je serai on ne peut plus heureuse.

En marchant, nous parlons de choses simples et j’essaye de ne pas faire attention aux regards curieux que l’on nous lance. J’apprends que Jill est fille unique et orpheline. Elle n’a jamais connu son père et sa mère est morte il y a deux ans. Elle vient d’une petite ville appelée Layou, située sur l’île de Saint-Vincent, qui flotte dans la mer des Caraïbes. Ma géographie d’écolière est défaillante. Je ne peux imaginer un endroit si éloigné.

« Pour quelle raison êtes-vous venue à Londres ? interrogé-je.

— Pour chercher du travail. »

Je suis perplexe. Si j’avais besoin de travailler, je ne parcourrais certainement pas seule la moitié du globe juste pour besogner dans un endroit où je devrais me faire passer pour un garçon. Mais comme Elfrida dit toujours que je suis trop indiscrète, je n’insiste pas.

Jill me mène le long de rues de plus en plus étroites. Je vois plusieurs visages – pas beaucoup, mais quelques-uns quand même – qui sont plus noirs que le sien. Davantage de personnes nous regardent à présent. En réalité, malgré ma jupe et mon corsage marron très banals, c’est moi qu’elles regardent. Je reste tout près de Jill.

« Ne venez jamais me rendre visite seule, me conseille-t-elle par-dessus son épaule. Retrouvez-moi toujours dans un endroit respectable. »

Je hoche la tête. C’est comme les canaux : je n’y suis pas en sécurité. Elle, si ? Je n’en suis pas persuadée, mais elle semble très sûre d’elle tandis qu’elle avance d’un pas pressé.

« On est arrivées », déclare-t-elle enfin, s’arrêtant devant une porte en bois rayée et délavée.

Les briques de la maison sont noircies et peu avenantes. Une odeur nauséabonde flotte dans l’air – je ne saurais pas trop l’identifier. Je cherche ce que je pourrais dire de gentil.

« Mon Dieu, que votre maison est grande !

— Elle n’est pas à moi. J’habite juste une chambre.

— Ah », dis-je pendant qu’elle me fait entrer.

Nous grimpons des escaliers, et encore des escaliers. Lorsque nous atteignons le dernier étage, nous sommes hors d’haleine.

« D’ailleurs, reprend-elle, s’arrêtant pour souffler, je n’occupe pas toute la chambre, je la partage.

— Ah ! répété-je. Ce doit être agréable de vivre avec une amie. »

Jill fait la grimace.

« C’est pas mon amie. Je préfère vous avertir, au cas où elle serait là. »

Nous entrons et voyons aussitôt une fille maigre à la peau brune et à l’air fâché dont les cheveux duveteux sont relevés en un très grand chignon au sommet de son crâne. Je trouve qu’elle serait plus belle avec les cheveux détachés, comme Jill, mais je suis aussi presque certaine qu’elle n’est pas du genre à se soucier de la beauté. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle s’en prend à Jill, indignée.

« Ça va pas la tête, Jill Joseph ? Pourquoi t’amènes une Blanche ici ? Y en a pas assez partout ailleurs ?

— Tais-toi, Maggie Dupont, c’est mon amie, et si la couleur de sa peau te pose un problème, t’es aussi mauvaise qu’eux. »

Jill penche la tête sur le côté d’un geste qui indique les habitants de Londres.

« C’est pas la même chose, gronde Maggie. C’est pas du tout la même chose.

— C’est exactement la même chose, rétorque Jill d’un ton calme. Otty vient prendre le thé. Tu peux te joindre à nous si tu restes polie. »

Maggie semble sans voix, elle respire vite comme s’il y avait tant de choses qu’elle aimerait dire mais ne savait pas trop par où commencer. Puis elle grogne, sort d’un pas exagéré et claque la porte derrière elle. Nous entendons ses pieds frapper contre les marches.

Jill hausse les épaules.

« Vous occupez pas d’elle, Otty, elle est aussi aigre qu’un citron. Allez, laissez-moi vous accueillir dans mon humble demeure, glousse-t-elle. Ma très humble demeure. »

Je ne peux la contredire. Deux piles de couvertures sont posées à même le parquet nu, une à chaque bout de la pièce. Ce doit être là que dorment Jill et Maggie. Je vois une table et deux chaises. Une bassine pleine d’eau grise trône dans un coin et, à une corde suspendue au plafond dans un autre coin pendent des vêtements : une robe ; une combinaison, une culotte.

« Oh ! »

Jill a suivi mon regard et attrape les habits, qu’elle jette sur l’une des piles de couvertures.

« C’est pas le genre de chose qu’on laisse traîner quand on reçoit de la compagnie. Satanée Maggie.

— Elle ne savait pas que j’allais venir. Ne vous inquiétez pas, Jill, ça m’est égal. Tout le monde en porte.

— Vous êtes mignonne. Mais vous, est-ce que vous accueillez vos invités avec des sous-vêtements mouillés qui pendent partout ? Ça m’étonnerait. »

Je m’approche de la petite fenêtre et pousse un cri ravi :

« Oh, Jill ! Nous sommes si haut ! Regardez, c’est Londres ! »

Les vues de notre maison sont belles, mais celle-ci est fascinante ! Je contemple les toits tordus et les ruelles qui serpentent comme des ficelles alambiquées ; je vois des vitres fendues et embuées, des corniches anciennes et les minuscules morceaux de centaines de vies.

« Si j’habitais ici, je regarderais tout le temps par la fenêtre et j’inventerais des histoires… »

Je m’attends à ce que Jill se moque de moi, comme le font mes sœurs, mais elle me dévisage, enthousiaste.

« Vous aimez les histoires ? Est-ce que vous avez lu Jane Eyre ? »

Je sens mes yeux s’écarquiller.

« Vous, oui ? »

Elle me lance un regard furieux.

« Vous vous imaginez que je sais pas lire parce que j’ai la peau noire ?

— Non. Je pensais que c’était peut-être pour cela que vous travailliez sur les canaux. La dame de compagnie de ma mère, Miss Daley, y travaillait avant parce qu’elle ne savait pas lire. Elle a dit que sinon, elle aurait cherché ailleurs. »

Jill se radoucit.

« Désolée. Je suis aussi susceptible que cette fichue Maggie. Je sais lire et écrire. Je sais compter. Si je trouve pas de meilleur poste, c’est juste à cause de ça. »

Elle touche son visage.

« Bref, assez papoté. Alors. Jane Eyre ?

— Oui, bien sûr. Je l’adore. Sauf que je trouve Mr Rochester trop grincheux. Je préfère les hommes enjoués et souriants, comme mon père. »

Jill serre ses bras contre sa poitrine, battant des paupières avec un grand sourire.

« Moi, j’aimerais un gentleman élégant dans son genre, tempétueux et passionné. Mais vous, vous êtes trop jeune pour penser aux hommes. »

Je ris.

« Dieu merci ! Qu’allons-nous prendre avec le thé, Jill ? Si j’avais su que je vous rendrais visite, j’aurais apporté quelque chose. »

Si seulement j’avais su, j’aurais apporté des fleurs pour égayer cet endroit lugubre, ou une boîte de chocolats qu’elle aurait pu partager avec Maggie. Peut-être auraient-ils radouci un peu cette dernière !

Une théière est posée par terre. Il n’y a ni fourneaux, ni cheminée, ni robinet. Jill la prend et appuie sa main sur le côté.

« Ah, soupire-t-elle d’un air béat. C’est encore chaud. »

Elle la met sur la table et va chercher deux tasses. Qui ne sont pas assorties.

« Prenez la rose, Otty, c’est ma préférée. Et regardez ! Une petite douceur ! »

Elle ouvre un sac en papier qui contient deux beignets.

« J’espère que vous aimez.

— Oui, beaucoup ! m’écrié-je avec un grand sourire. Merci, Jill. Euh… comment préparez-vous le thé ?

— Je le prépare pas. On peut pas, ici. Ça me manque, une bonne tasse brûlante, l’après-midi. Mais notre voisine au bout de la rue, elle a une cuisinière. J’ai couru là-bas et je l’ai suppliée de me remplir la théière juste avant de vous retrouver, et l’eau est encore chaude. Je peux pas vous offrir de lait ni de sucre, parce que j’en ai pas, malheureusement. J’espère que vous arrivez à le boire noir. »

Je cligne des yeux.

« Mon Dieu, Jill. Vous vous êtes donné tant de mal. »

Je l’imagine, peinant à grimper toutes ces marches pour pouvoir apporter du thé chaud. Je croque à pleines dents dans mon beignet. Il est rassis.

« Miam ! Délicieux. Et je préfère le thé noir. »

Ce qui, au moins, est vrai.

Elle pose la main sur la table et je m’efforce de ne pas fixer la peau rêche, les ongles cassés et la vilaine ampoule.

« Avoir une belle table me manque aussi, dit-elle. J’aurais aimé prendre le thé sur une nappe blanche, Otty, avec des serviettes sur les genoux, et peut-être des fleurs. Enfin, dans un autre endroit, à une autre époque. »

Nous grignotons nos beignets rassis et sirotons la boisson tiède dans cette maison triste et étrange, et nous pourrions fort bien être deux enfants qui jouent à prendre le thé, tant nous paraissons feindre qu’un autre monde nous entoure. Une fois que nous avons terminé, nous restons là à discuter, les coudes sur la table, le menton appuyé sur les mains.

« Je parie que votre maison n’a rien à voir avec ça, remarque Jill avec ce grand sourire si contagieux.

— Pas vraiment, avoué-je.

— Je parie qu’elle a un grand couloir et beaucoup de pièces. Je parie qu’elle a un jardin et de beaux meubles et des tableaux sur les murs. »

Je hoche la tête.

« Et une grande véranda qui fait tout le tour, avec une porte qu’on peut garder ouverte pour entendre le grincement des palmiers et le bruit de la mer, et des ventilateurs au plafond pour se rafraîchir… »

Je ris.

« J’ai l’impression que vous parlez de votre ancienne maison, non ? Si nous laissons les fenêtres ouvertes, nous entendons le bruit de la pluie…

— En effet. »

Elle me parle de sa maison. Des plages de sable blanc et des vagues bleues, des noix de coco et des mangues qui poussent sur les arbres. Je n’ai jamais goûté à aucun de ces fruits, mais leur simple nom promet une saveur divine. Elle me parle des garçons qui grimpent aux arbres et les secouent pour faire tomber les fruits et des vieux qui fendent les vagues à la rame chaque matin à bord de petits bateaux de pêche pointus, à moitié pleins de nuages de filets, et des femmes qui s’enveloppent la tête pour se protéger de la chaleur et chantonnent de douces mélodies tout en travaillant. Je suis assise, fascinée, comme si j’écoutais une histoire.

Quand mon tour arrive, je me plains de Charlie qui se languit d’amour, d’Elfrida la hautaine et d’Averil la pleureuse. Leurs travers la font rire, et elle prend parti pour moi parce qu’elle est mon amie. J’en avais besoin. Je lui parle de maman et de sa mystérieuse maladie et elle me dit des choses gentilles, même si elle a perdu sa propre mère. Je lui explique que mes explorations prendront fin après Noël car je devrai commencer l’école et elle compatit d’un claquement de langue. Au moment de partir, elle me raccompagne à Helpman Street pour qu’il ne m’arrive rien.

« Vous ne pourriez pas aller dans un salon de thé, n’est-ce pas ? » demandé-je juste avant de lui dire au revoir.

Je suis peut-être jeune mais je ne suis pas stupide. Je n’ai jamais vu personne avec sa couleur de peau dans un salon de thé.

« Je pourrais entrer, répond-elle, par contre je sais pas s’ils me laisseront rester. Probablement pas. Et s’ils me laissent, je me sentirais mal à l’aise. Vous savez ce que ça fait, Otty, d’être dans un endroit où toutes les têtes se tournent pour vous regarder comme une bête curieuse, ou pire encore ? »

La réponse est non, bien sûr, et je doute que cela me plairait.

« Alors où irons-nous la prochaine fois ? Vous m’avez déjà invitée une fois, ce sera mon tour.

— Je serais ravie de vous accueillir n’importe quel dimanche. Je vous aime bien, Otty Finch, vous êtes une fille intelligente. Au moins, ça rendra Maggie complètement dingue. Et ça, c’est toujours appréciable. »

 

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