Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 56 sur 68

Pages du PDF

Le Manoir aux roses

56 – Mabs

MABS

 

MABS AVAIT VU ASSEZ DE GENS cruellement endommagés par la vie pour savoir comment les tirer d’une stupeur comme celle qui frappait Otty. Mieux valait qu’ils en sortent seuls, mais si Otty savait quelque chose susceptible d’aider sa mère, Mabs ne pouvait attendre plus longtemps. Après tout ce que cette femme avait subi ces vingt dernières années, Mabs ignorait si elle pourrait supporter une horreur de plus.

À Willoughby Walk, la première personne qu’elle vit était la dernière à qui elle voulait parler : Mr Finch.

« Ont-ils trouvé la petite ? demanda-t-il.

— Non, ms’ieur, mais tout le monde la recherche. »

Il hocha la tête et s’éloigna, au grand soulagement de Mabs. Elle se précipita dans la chambre d’Otty et la trouva dans le même état qu’elle l’avait laissée.

« Très bien, ma grande, dit-elle avec douceur. Il faut qu’on se remette à parler, toutes les deux, parce qu’on a des choses importantes à se dire. »

Elle s’assit sur le lit et replia la couverture pour prendre les pieds d’Otty dans ses mains. Ils étaient glacés, ce qui ne surprit pas Mabs ; elle les frotta tout en parlant.

« Vous devez me dire ce qui vous tracasse. Je sais que vous êtes au courant de quelque chose et j’ai besoin que vous me le disiez pour que je puisse l’aider. Je sais aussi que vous êtes très fâchée contre elle, mais il faut pas se fier aux apparences. »

Otty se redressa brusquement, ses pieds glissant des mains de Mabs, ses cheveux noirs lui tombant sur les yeux.

« Je le sais, Mabs, chuchota-t-elle. Ce n’est pas contre maman que je suis fâchée !

— Alors quoi ? Otty, vous pouvez me faire confiance.

— Mais c’est si affreux, Mabs, que vous risqueriez de ne pas me croire !

— Si. Vous imaginez pas les choses que j’ai dû croire depuis que je suis arrivée ici… J’ai eu du mal à vous les cacher, pour être honnête, mais votre maman pensait que c’était préférable.

— Promettez-vous de me croire ?

— Oui.

— Maman ne s’enfuirait jamais. C’est papa, Mabs. Il… il ment ! »

Sur ce, Otty fondit en larmes.

« Allons, allons, murmura Mabs en la serrant dans ses bras, soulagée que l’orage ait enfin éclaté. Je sais. Ça va aller. »

Otty finit par reprendre sa place ; elle s’essuya le visage sur un drap et écarta de ses yeux le rideau de ses cheveux. Elle avait repris des couleurs et son regard paraissait triste et effrayé, ce qui valait mieux, pensa Mabs, qu’un regard vide.

« Mabs, dit-elle, cela fait des semaines que je veux vous parler mais je ne le pouvais pas… Est-ce mal de… de ne pas aimer son papa ? Cela fait-il de vous une méchante personne ?

— Non ma puce. Y a rien de mal à ça. On veut aimer nos parents plus que tout parce que ce sont nos parents et qu’on est là grâce à eux. Mais parfois, les choses changent. Parfois, on voit des choses qui sont pas justes. C’est très déroutant mais ça veut pas dire qu’on est méchant.

— Exactement ! C’est déroutant ! Mabs, j’ai toujours adoré papa !

— Je sais, ma puce.

— Mais dernièrement… eh bien, nous avons eu des désaccords. Il va me changer d’école.

— Oui, votre maman m’en a parlé.

— Et il ne veut pas me laisser aller à l’université ! Il affirme que cela nuit aux femmes d’être instruites, mais je crois qu’il a tort Mabs, vraiment. Regardez Olive ! J’ai essayé de le comprendre, Mabs. Je me suis rappelé que c’était mon papa, et qu’il essaye juste de faire ce qu’il y a de mieux pour moi. Mais à présent, je sais qu’il… »

Les larmes montèrent de nouveau aux yeux d’Otty, qui prit une grande inspiration, le souffle tremblant. Le choc n’avait donc pas été causé par la disparition de sa mère, mais par la découverte que son père n’était pas du tout celui qu’elle croyait.

« Qu’il est mauvais », reprit-elle à mi-voix.

Eh bien, songea Mabs, sa maman voulait la protéger de cette réalité, mais elle l’a comprise toute seule.

« Je suis au courant, ma puce. »

Otty poussa un gros soupir de soulagement.

« Alors je peux vous raconter. Je me suis réveillée au milieu de la nuit. La nuit de samedi. Il était 1 heure du matin. J’ignore ce qui m’a réveillée, mais c’était étrange. Je me suis approchée de la porte et je l’ai entrouverte, et j’ai vu de la lumière dans le couloir. J’ai entendu maman et papa qui discutaient. J’ignore pourquoi je ne suis pas sortie pour leur demander ce qui se passait. Ils portaient leurs vêtements de voyage et maman avait un sac ; ils parlaient de Charlie et Felicia. Papa disait qu’ils avaient besoin d’elle. Je ne voulais pas que maman s’en aille, mais elle avait l’air si grave et ils étaient si pressés qu’en un rien de temps, ils avaient disparu. Je suis allée à la fenêtre et je les ai vus monter dans une calèche.

« Et ils sont partis ! Après quoi, je n’ai pas pu me rendormir. Je savais que maman me manquerait, surtout si je devais bientôt changer d’école. Et je n’arrêtais pas songer combien il était étrange qu’ils partent ainsi en pleine nuit, mais si Charlie les avait fait appeler… J’ai eu très peur que Felicia ou lui soient tombés malades.

« Le lendemain matin, lorsque vous m’avez demandé d’aller à la fête foraine, je n’avais pas dormi et j’attendais que papa vienne expliquer la situation. Mais j’ai attendu toute la matinée. J’ai vu Averil et Freds à midi et de toute évidence, ils n’étaient au courant de rien. Enfin, l’après-midi, papa nous a demandé de le rejoindre dans son bureau. Il avait l’air si grave que j’étais persuadée qu’il allait nous annoncer la mort de Charlie ou Felicia. C’est alors qu’il nous a annoncé que maman s’était enfuie avec un… un amant ! »

Otty fronça les sourcils, perplexe.

« Mais je les ai vus partir ensemble, de mes propres yeux. Si maman avait effectivement un… un ami, je ne crois pas que papa la mènerait à lui, si ? Mais pourquoi mentirait-il ? Pourquoi inventer une chose aussi horrible au sujet de maman ? Pourquoi, Mabs ?

— Pauvre chérie, Dieu vous bénisse… »

Mabs prit Otty dans ses bras et la berça un moment, se demandant ce que Mrs Finch aurait voulu qu’elle dise à sa fille.

« Et puis, ajouta Otty, indignée, il a affirmé qu’elle a volé votre argent, mais jamais elle n’aurait fait une chose pareille. Et puis il vous a renvoyée et a dit que c’était sa faute à elle. Et surtout : où est maman ?

— Je ne sais pas. Mince alors, Otty, il y a tellement de choses que j’aimerais vous expliquer – ça fera beaucoup à digérer ! Je crois que quand votre maman rentrera, elle voudra vous en parler elle-même. Je vous promets de vous expliquer ce que je peux, mais d’abord, j’ai besoin de faire tout mon possible pour la trouver. Je suis… un peu inquiète à son sujet.

— Que croyez-vous qu’il lui soit arrivé ?

— Il me semble que ça a un rapport avec ce que votre papa a dit sur les femmes et l’éducation. Beaucoup d’hommes pensent que si on utilise trop notre cerveau, ça nous rend un peu cinglé. Vous savez qu’il prétendait que votre maman était malade ? Eh bien, elle l’est pas. C’est une femme très intelligente et il y a absolument rien qui cloche chez elle, à part ce qu’il lui a fait. Otty, je crois qu’il l’a envoyée à l’asile. Mais j’en suis pas sûre et ce serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin.

— Comment ose-t-il ? Je m’en vais lui dire que je sais qu’il ment. Je lui dirai que je les ai vus hier soir. Je l’obligerai à nous révéler où elle se trouve !

— Non, Otty, surtout pas ! Il avouera jamais et jamais il nous laissera la retrouver à moins que ça l’arrange. C’est un homme très malin, votre papa. Honnêtement, si vous voulez aider votre maman et si vous voulez que je reste ici pendant encore un mois, comme il l’a promis, vous devrez faire semblant de rien savoir. Ce sera horrible et difficile, j’en ai conscience ; ça fait déjà un moment que je fais semblant aussi et c’est la pire chose que j’aie jamais faite – et c’est pas peu dire. Mais ne crachez pas le morceau, Otty, ou Dieu sait de quoi il serait capable.

— Très bien. De toute façon, nous ne discutons pas beaucoup en ce moment. Je veillerai à l’éviter. Peut-être retournerai-je à l’école ou irai-je rendre souvent visite à Olive.

— Ma puce, vous vous rappelez que je vous ai parlé de Clover ?

— Non, que se passe-t-il ?

— Je me disais bien que ça vous avait échappé. Elle a disparu aussi. Elle s’est perdue à la fête foraine hier. Olive est folle d’inquiétude et tout le monde la recherche. Il faut pas la déranger.

— Oh pauvre Clover ! Elle est si petite ! Oh Mabs, comme vous devez me trouver égoïste. Nous devons partir à sa recherche, nous aussi. S’il vous plaît ? Je ne souhaite plus rester dans cette maison. »

Mabs hocha la tête.

« Un peu d’air frais vous fera pas de mal. Et à vrai dire, j’ai très envie d’aider Olive. Quand votre papa retournera au travail, je fouillerai son bureau de fond en comble au cas où il y aurait des papiers que j’avais pas vus et qui nous indiqueront où est votre mère. »

Otty sauta du lit.

« Je vais vous aider. »

 

OceanofPDF.com