Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 54 sur 68

Pages du PDF

Le Manoir aux roses

54 – Mabs

MABS

 

OTTY DORMAIT DÉJÀ LORSQUE MABS SE GLISSA dans sa chambre. Tant mieux, se dit-elle. Cela ferait le plus grand bien à la pauvre enfant. Il y avait une méridienne dans la pièce, Mabs prit donc des couvertures et un oreiller et s’y pelotonna. Sa tête lui faisait l’effet d’une canalisation bouchée.

Étonnamment, elle s’endormit. Puis, grâce à la magie de la nature, elle s’éveilla et s’aperçut que son esprit n’était plus obstrué. La pluie, qui s’était changée en orage de chaleur, s’écrasait contre la fenêtre tel un océan contre la proue d’un navire. Le tonnerre grondait et un étrange éclair zébra le ciel… Mabs jeta un coup d’œil à Otty, mais celle-ci dormait encore.

L’horloge indiquait 5 heures du matin. Mabs avait dormi six bonnes heures – un miracle, au vu des circonstances. Même s’il y avait encore beaucoup de choses qu’elle ignorait, elle s’était réveillée avec la certitude que Mrs Finch ne s’était pas enfuie avec Jonathan. Et qu’elle n’avait pas pris son argent. Assise en tailleur sur la méridienne, enveloppée dans ses couvertures, Mabs scrutait l’obscurité.

En réalité, songea-t-elle, toute cette histoire se résumait à l’éternelle question : fallait-il faire confiance à Mr Finch ou à Mrs Finch ? Et la réponse était toujours la même. Oui, Mrs Finch avait toutes les raisons du monde de s’enfuir après tant d’années d’abnégation. Mais elle n’abandonnerait pas Otty. Par ailleurs, Mabs eut soudain la certitude que sa maîtresse ne l’abandonnerait pas non plus, et certainement pas sans la prévenir. D’ici quelques semaines, Averil serait mariée. Après le chemin qu’elle avait parcouru, et sachant l’amour qu’elle portait à ses enfants, elle ne manquerait cela pour rien au monde. Si elle avait bel et bien prévu de partir avec Jonathan – et qui pourrait lui en vouloir ? –, ce ne serait pas pour tout de suite. Elle aurait attendu après le mariage. Elle en aurait parlé à Mabs, aurait pris des mesures pour s’occuper d’Otty.

Mabs fit claquer ses ongles contre ses dents tout en réfléchissant, non pas avec une tête embrumée par la fatigue comme la veille au soir, mais avec une grande lucidité. Les paroles de Betsy lui revinrent en mémoire.

Vous pensez que Mr Finch se serait débarrassé d’elle ou quelque chose dans ce genre ?

Il était sans doute beaucoup de choses, mais Mabs espérait qu’il n’avait rien d’un meurtrier. Pourtant, son histoire présentait des lacunes. Selon lui, Mrs Finch avait laissé un mot – or personne d’autre n’avait vu ce mot car il disait l’avoir brûlé. Selon lui, elle avait volé l’argent de Mabs pour prendre la fuite, mais elle avait disparu dans la nuit de samedi ou dimanche au petit matin. Or Mabs avait sorti son argent pour le compter samedi soir, juste avant d’aller au lit. Elle avait pris quelques sous pour la fête, les avait mis dans sa poche et avait rangé la tirelire. Donc, si Mrs Finch l’avait effectivement volée, elle aurait dû entrer en douce pendant que Mabs dormait. Mabs n’avait pas le sommeil lourd. Il était plus probable que quelqu’un l’ait pris pendant la journée alors qu’elle se trouvait à la fête foraine – mais Mrs Finch avait déjà disparu.

Elle réfléchit à tout ce qu’elle savait. Mr Finch aimait contrôler sa femme. Même s’il se montrait prévenant, il voulait qu’elle mène une vie chiche et limitée. Or, ces derniers temps, Mrs Finch s’ouvrait à de nouveaux horizons. Mabs avait réussi ce dont Mr Finch ne l’aurait jamais crue capable. Et il n’aimait pas cela. Il avait appelé son vieil ami le médecin afin d’augmenter les doses du médicament qui réprimait son épouse. Mais ses projets avaient été contrecarrés et le médecin n’était pas venu. Alors, s’il ne pouvait pas la droguer et la torturer jusqu’à la soumission, que lui restait-il à faire ?

Vous pensez que Mr Finch se serait débarrassé d’elle ou quelque chose dans ce genre ?

Puis elle se souvint de ce que Mrs Finch lui avait dit un jour : Savez-vous, Mabel, que deux hommes suffisent à envoyer une femme à l’asile ? Un mari et son médecin forment le parfait tandem. Le mien m’a laissé entendre qu’il avait en sa possession de tels documents. Le docteur Broome les avait signés sans hésitation…

Mabs sentit son sang se glacer dans ses veines. Était-ce donc ça ? Cela lui permettrait de se débarrasser d’elle une bonne fois pour toutes, non ? Il s’assurerait ainsi que plus jamais elle ne dirait quoi que ce soit de scandaleux devant d’autres personnes. Et il pourrait rejeter la faute sur elle.

Je ne sais pas si vous avez entendu parler de ce genre d’institutions, Mabel, mais elles sont des plus inhumaines.

Mabs déglutit.

Il a été question d’un endroit dans le Yorkshire pour les femmes fragiles et dépravées.

L’avait-il emmenée là-bas ? Pourtant, Mrs Webb avait affirmé qu’il avait passé la journée de dimanche à la maison. Mabs l’avait vu le samedi soir. Elle ignorait à quelle distance se trouvait le Yorkshire exactement, mais elle doutait qu’il ait pu faire l’aller-retour en quelques heures. Ces fameux documents d’internement s’adressaient-ils à une institution en particulier ? Ou étaient-ils généraux, si bien qu’elle aurait pu être emmenée n’importe où ? Mabs n’en avait pas la moindre idée. Elle était complètement dépassée et avait plus que jamais besoin d’Olive, mais ne pouvait pas encore lui parler – peut-être pas avant longtemps si on ne retrouvait pas Clover.

Mabs se leva, se réjouissant d’avoir gardé ses habits de la veille ; la maison s’éveillerait dans quarante-cinq minutes. Sans bruit, elle descendit au rez-de-chaussée. Tout était calme et tranquille à l’intérieur, tandis que la pluie martelait les fenêtres et les murs. Aucun son ne provenait du bureau de Mr Finch, aucune lumière ne filtrait. Elle ouvrit la porte et s’arrêta, puis entra et alluma une bougie. Aussi vite et méthodiquement que possible, elle feuilleta les papiers sur son bureau, sans vraiment s’attendre à trouver quoi que ce soit d’accablant là, à la vue de tous. Puis elle fouilla les tiroirs. Le dernier était verrouillé. Elle ne trouvait pas la clef. Elle jeta un coup d’œil à l’horloge. 5 h 30. Ce serait juste. Si quelqu’un se réveillait tôt, tourmenté par les événements de la veille…

Elle s’approcha de la porte et l’entrouvrit. Le vestibule dormait encore. Elle continua ses recherches, de plus en plus frénétique, renversant des choses et s’efforçant de les replacer avec soin. Il ne devait pas deviner que l’on s’était introduit ici. Mabs avait besoin de rester le plus longtemps possible à Willoughby Walk pour Otty.

Alors qu’elle s’apprêtait à abandonner pour le moment, son regard se posa sur un petit soliflore en cristal, posé sur le rebord de la fenêtre de l’autre côté de la pièce. Elle s’avança d’un pas pressé et le souleva. Un léger cliquetis se fit entendre. À l’intérieur, se trouvait une clef minuscule. Mabs la récupéra en renversant le vase, puis elle consulta l’horloge. 5 h 40. Elle courut jusqu’au bureau et ouvrit le dernier tiroir. Une liasse de dossiers reposait sur une boîte. Elle les sortit et les feuilleta à la hâte – rien sur les asiles. Il était l’heure de partir. Elle se disposait à les ranger dans le tiroir, quand elle remarqua que la boîte lui paraissait étrangement familière. C’était sa tirelire. Et elle était pleine d’argent.

Elle hésita. S’il remarquait que l’argent avait disparu, il saurait que quelqu’un était entré. Serait-il plus sûr de le laisser sous son nez ? Mais rien ne garantissait qu’il le garderait là. Non, l’argent était à elle, elle l’avait gagné honnêtement, jusqu’au moindre penny. Mabs le fourra dans ses poches, replaça la boîte vide et les dossiers et verrouilla le tiroir. Elle remit la petite clef dans le vase et quitta la pièce. Puis elle se rendit à la cuisine – étrange à voir, ainsi plongée dans l’obscurité – et se prépara du thé. Dieu, qu’elle en avait besoin !

Jusqu’à présent, elle n’avait rien découvert qui puisse aider Mrs Finch. Mais elle avait récupéré ses économies. Cela prouvait par ailleurs que Mr Finch mentait. Mabs monta son thé dans la chambre d’Otty, s’allongea sur la méridienne et souffla la bougie.

 

OceanofPDF.com