Le Manoir aux roses

Tracy Rees · Chapitre 36 sur 68

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Le Manoir aux roses

36 – Otty

OTTY

 

LORSQUE J’ENTENDS PAPA RENTRER DU TRAVAIL, je me précipite dans son bureau et viens percuter une chaise. Dieu que je suis maladroite. Je suis surexcitée et je veux lui parler.

« Bonjour papa. J’aimerais vous parler de ma merveilleuse école. Je vous ai si peu vu dernièrement. »

Il lève distraitement les yeux.

« Comment ? L’école ? Je suis content qu’elle vous plaise. Je m’en doutais. Ont-ils déjà fait de vous une dame ? »

Il me regarde de haut en bas, les yeux plissés.

« Mais oui, j’ai l’impression que vous paraissez déjà plus raffinée. »

Je glousse.

« Eh bien ça, je n’en sais rien, mais les leçons me plaisent beaucoup. Nous avons eu un examen de mathématiques aujourd’hui et je suis arrivée première. Nous en avons eu un en français hier et je suis arrivée deuxième. Mon amie Edina a obtenu un point de plus que moi. Mr Ferris dit que j’ai de grandes facilités.

— Nous en sommes conscients, Otty. Vous avez toujours été une élève consciencieuse. Bien que je ne voie vraiment pas l’intérêt de passer des examens dans une académie pour jeunes filles, du moment que vous apprenez les bases.

— Mr Ferris cherche à nous pousser à la réflexion comme les garçons, à développer notre potentiel. Vous ne devinerez jamais, papa : il affirme que je suis assez brillante pour essayer d’entrer un jour à l’université, chose qu’il n’a dite qu’à trois filles de ma classe. Edina, Bea et moi. »

Je me sens un peu bouffie d’orgueil, mais c’est tellement formidable ! Depuis qu’Olive m’a planté cette idée dans la tête, la graine ne cesse de pousser ; elle m’emplit d’enthousiasme.

Papa semble perplexe.

« L’université ? Voyons, Otty, vous plaisantez ! Personne à l’académie n’a pu affirmer une chose pareille ! Je l’ai choisie parce qu’il s’agit d’un établissement respectable. Navré de souligner l’évidence, mais vous êtes une fille. »

Malgré la douceur de son ton, je ne saurais décrire la déception qui me submerge, froide et cruelle. Ce n’est pas du tout la réaction que j’attendais de la part de mon père.

« Je sais que je suis une fille, papa. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas intelligente. Ça ne veut pas dire que je n’aimerais pas aller à l’université. »

Il passe la main dans ses cheveux, qui se dressent sur sa tête de façon plutôt charmante.

« Otty, enfin ! Qui vous a mis ces idées-là dans la tête ? Je ne doute pas une seconde que vous soyez intelligente, mais là n’est pas le problème !

— Alors quel est-il donc ? » dis-je d’une toute petite voix.

J’ai vraiment envie de savoir. Ne me croit-il pas capable de penser par moi-même ?

« Ma chérie, vos sœurs se préoccupent-elles d’aller à l’université ? Bien sûr que non. C’est pour cela que je travaille si dur, pour subvenir à vos besoins de sorte que vous puissiez faire un beau mariage. Lorsque vous aurez dix-huit ans, nous serons déjà riches.

— Mais papa, épouser un homme riche ne m’importe pas du tout. Je ne suis même pas sûre de vouloir me marier.

— Évidemment, ma chérie, vous n’avez que douze ans ! Faites-moi confiance, vous finirez par changer d’avis. »

Soudain, papa ne me paraît plus si adorable. Croit-il me connaître mieux que je ne me connais moi-même ?

« Mais j’aime l’école. J’aime apprendre. J’aimerais gagner ma vie un jour. Alors je n’aurai pas besoin de me marier, ou je pourrai choisir un mari qui me plaît plutôt qu’un mari riche. »

Papa est livide. J’ai presque de la peine pour lui, mais je continue :

« Regardez Mabs ! Elle gagne sa vie et donne une partie de son salaire à sa famille pour les aider. Ne trouvez-vous pas cela formidable ? »

Papa s’ébouriffe un peu durement les cheveux. Il ne répond pas tout de suite. « Est-ce là ce dont vous parlez avec Daley ? demande-t-il d’un air sévère. Si j’avais su, jamais je ne vous aurais autorisée à vous promener avec elle. Si elle vous emplit le crâne de sottises de ce genre, elle sera renvoyée en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et peu importe combien de bouches elle doit nourrir. »

Il a levé la voix et je m’écrie, horrifiée :

« Je croyais que vous aimiez bien Mabs !

— Oui, bien sûr. »

Il semble se calmer de nouveau.

« Mais elle appartient à une autre classe sociale, Otty ! Les gens comme eux… disons qu’ils sont différents de nous à tous points de vue. Vous êtes une lady ! Elle est rustaude et fruste et n’a d’autre option que de travailler. D’ailleurs, vous ne devriez pas l’appeler Mabs. C’est un nom ridicule et il est tout à fait inconvenant pour vous de vous adresser ainsi à une domestique. J’exige que vous l’appeliez Miss Daley. »

Mes larmes coulent à présent ; je sens leur fraîcheur argentée laisser des traces sur mon visage brûlant. Je crains d’avoir attiré des ennuis à Mabs et c’est la dernière chose dont j’aie envie. Je prends une profonde inspiration. Partager mon enthousiasme avec papa, lui apprendre la bonne nouvelle, tout cela est oublié. Rectifier le tir, voilà tout ce qui compte.

« Je l’appelle Miss Daley, papa, c’est juste qu’il m’arrive parfois de l’appeler Mabs en pensée. Et elle ne m’a jamais rien mis dans la tête. Nous papotons de nos vies pendant que nous nous promenons, voilà tout. Elle ne m’a jamais dit qu’il fallait que je travaille. Elle est aussi respectueuse envers moi que possible, papa, elle me traite comme une princesse.

— Bien, répond papa, apaisé. Je dois avouer ma surprise… Elle m’a toujours paru si déférente. Je serais étonné et déçu d’apprendre que Miss Daley ne sait plus où est sa place.

— Ce n’est pas le cas, papa, je vous assure. Tout ceci vient de moi et de moi seulement – vous me connaissez ! »

Il se lève avec un sourire affectueux et s’approche de moi pour me caresser les cheveux. Pour la première fois de ma vie, je me force à ne pas m’écarter.

« En effet. Ma benjamine, la polissonne ! Votre grand enthousiasme est fort attachant, Otty, mais il ne vous servira à rien lorsque vous serez plus âgée. Pour l’instant, je me montre indulgent car je veux que vous ayez une enfance heureuse et bien remplie, néanmoins, en temps voulu, vous devrez oublier ce caprice.

— Êtes-vous en train de dire… que je ne suis pas autorisée à aller à l’université ?

— Pour vous, les études supérieures seront… inutiles ! Et problématiques. Chez les femmes, un excès d’apprentissage peut provoquer une légère fièvre cérébrale, vous savez. Votre mère est fragile et vous risquez de suivre la même voie. Je serais navré de vous voir aussi empêchée que votre mère, ma chérie ; je ne le supporterais pas. De plus, une femme trop instruite est rebutante aux yeux des hommes. L’université coûte cher et je n’accepterais pas de me séparer d’une telle somme pour une chose qui gâcherait sans aucun doute vos chances de conclure un mariage convenable. »

Je ne l’écoute même plus. C’est bien trop dur à encaisser.

« Mais… mais... bredouillé-je, d’une voix anormalement faible. Olive est très intelligente. Elle a appris beaucoup de choses ! Sur les étoiles, les mathématiques et… elle n’est pas fiévreuse ! Elle n’est pas fragile !

— Oui, et Olive n’est pas mariée, n’est-ce pas ? »

Son ton méprisant me fait tressaillir. D’abord Mabs, et maintenant Olive ! Les deux personnes que j’aime le plus au monde, après maman et lui.

Ma voix tremble quand je lui demande :

« Vous n’aimez pas Olive ?

— Je l’aime bien. Mais c’est une femme très riche qui n’a à se préoccuper que d’elle-même. Elle peut se permettre de défier la tradition. Enfin, Otty, vous ne souhaitez tout de même pas lui ressembler une fois adulte ? »

Je secoue la tête, même si je rêverais de ressembler à Olive. Cela me rappelle la fois où j’ai promis au policier que je ne reverrais plus jamais Jill alors que je n’en pensais pas un mot. Je déteste dire les choses que les autres veulent entendre. J’ignore pourquoi j’agis ainsi.

« Tant mieux. À présent, faisons la paix et dînons ensemble. Je sais ce que c’est que d’être jeune et passionné. Mais le moment venu, c’est vous qui voudrez grandir convenablement. Vous aurez changé de façon naturelle et vous n’aurez plus envie d’aller à l’université ou je ne sais quelle autre lubie. C’est un peu comme devenir trop vieux pour jouer à la poupée… ou pour sa chambre d’enfant… ou le flan au chocolat. »

Je ne veux pas dîner avec lui, mais j’accepte car je ne veux pas empirer les choses. Je sais que l’université reste un choix très inhabituel pour une fille – et papa est vieux jeu et rabat-joie, je l’ai souvent dit – mais je ne m’attendais pas à ça. Il faudra que j’y réfléchisse plus tard, quand je serai seule. Voici ce que je sais d’emblée : Mabs n’est pas rustaude ; c’est la personne la plus douce que je connaisse. Olive est formidable. Et je ne me lasserai jamais du flan au chocolat !

 

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