Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 103 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Retours d’Allemagne

reconnus, elles se produisent dans un contexte de relative

sympathie sociale 60 », généralement les éventuels témoins ont

plus à dire sur le passé collaborateur de la victime que sur

l’identification des « auteurs inconnus 61 ».

 

RETOURS D’ALLEMAGNE

 

Avec la fin de la guerre, près de deux millions d’absents,

principalement des hommes mais aussi plusieurs dizaines de

milliers de femmes, encore sur le territoire du IIIe Reich enfin

battu et occupé, vont enfin pouvoir rentrer en France. Prévu

depuis 1943, le rapatriement est organisé par le Commissariat

aux prisonniers, déportés et réfugiés, dirigé par Henri Frenay.

Vaste plan qui permet, malgré l’ampleur des destructions et des

moyens réduits, d’effectuer cette tâche en moins de trois mois. Le

cas de ces deux millions de personnes est loin d’être homogène.

Près de la moitié sont des prisonniers de guerre, captifs depuis

cinq ans. Ils ne sont ni héros, ni traîtres, et c’est surtout la durée

de l’absence qui rend les retrouvailles difficiles. À l’inverse, les

déportés politiques sont auréolés de la force de leur engagement.

Mais sous l’auréole, les corps brisés impressionnent. Les

« raciaux » sont si peu nombreux à revenir — 2 500 seulement

sur les 74 150 Juifs de France déportés et presque tous assassinés

à Auschwitz-Birkenau — qu’ils paraissent peu visibles. Malgré le

bonheur de retrouver les requis du STO, le fait qu’ils n’aient pas

été réfractaires et se soient finalement soumis à l’ordre de

travailler en Allemagne les tient de facto à l’écart du martyrologe

national. Ils ne peuvent être des « déportés du travail » comme

leurs associations le réclament. D’autant que, dans ces trains qui ramènent ces foules en France, ont pris place plusieurs dizaines

de milliers de travailleurs et travailleuses volontaires, ainsi que

des collaborateurs partis l’été précédent dans les bagages de la

Wehrmacht et qui, profitant de la confusion générale, tentent de

revenir incognito.

Parmi eux, toutes et tous ont des raisons de souhaiter ou de

redouter l’épuration : ceux qui, déportés, connaissaient leurs

dénonciateurs et s’étonnent à leur retour de les découvrir

impunis, des prisonniers de guerre ayant appris l’inconduite de

leur femme auprès de l’occupant, des volontaires dont

l’engagement pour travailler en Allemagne vaut flétrissure… Bref,

sur les quais de gare, à l’arrivée des trains en provenance

d’Allemagne, l’émotion des retrouvailles coexiste avec le désir

d’en découdre. D’autant que, depuis quelques semaines, la

population découvre l’horreur du système concentrationnaire

nazi, désormais racontée 62 63 64 , exposée et projetée.

Et puis, avec la fin de la guerre en Europe, s’entremêlent les

espoirs et les frustrations de la Libération et notamment les

exigences sociales d’une nouvelle ère de paix. Après les élections

municipales d’avril-mai 1945, commencent des manifestations

syndicales, surtout en province où les travailleurs se sentent lésés

par des salaires insuffisants. Ces rassemblements ont en commun

d’associer revendications salariales et volonté épuratrice. À Lyon,

les employés des services publics de la ville décrètent la grève

générale le 16 mai 1945 et manifestent massivement, entre

50 000 et 100 000 personnes, aux cris de « Pas de pitié pour les

traîtres ! » et « Revalorisons nos salaires 65 ! ». Tout l’été, grèves et

manifestations se multiplient en Charente, dans la Loire, en

Loire-Atlantique, en Isère, dans la Drôme, en Savoie, dans l’Indre.

Elles se structurent d’abord sur des questions sociales, en premier lieu celle du ravitaillement, mais sont également

associées à la dénonciation de traîtres et des « profiteurs de

guerre ».

Un autre élément intervient dans le climat de tensions du

printemps 1945. En effet, de nombreux collaborateurs, internés

depuis la Libération, recouvrent alors leur liberté du fait de la

minceur de leur dossier. Nombreux sont ceux qui prennent

conscience de la relativité de certaines mesures d’épuration, et le

poids des contradictions et l’impossible satisfaction générale

accentuent le désarroi d’une grande partie de la population,

sentiment mis en lumière dans cette lettre du président du

Comité cantonal de libération au préfet de la Manche le 20 juin

1945 66 : « Comme président du CCL de Villedieu, membre du

Comité départemental de libération et du Comité de confiscation

des profits illicites, écrit-il, je suis informé de bien des choses

dans le département et il m’arrive de rentrer découragé et écœuré

de contribuer à une épuration qui me paraît stérile. Quand on

songe qu’à la veille des élections, on libérait quarante-quatre

internés de Tourlaville et que, parmi ceux-là, nombreux sont ceux

qui ont été dédouanés par la voix d’électeurs qui, hier,

demandaient qu’ils soient châtiés ! » Ces réélections ont surtout

lieu dans les campagnes contre des maires souvent mis en cause

par les CDL, généralement sur la foi d’accusations mal étayées

émanant de la résistance locale qui dénonce leur frilosité face à

l’occupant. « Mais ces maires, commente le préfet de la Manche,

jouissaient toutefois de l’estime de la masse rurale qui n’avait pas

été résistante au sens strict du mot, et c’est pourquoi les

cultivateurs les ont réélus 67. »

Épuration contestée, retour des prisonniers et des Français

d’Allemagne, incompréhensions, manifestations, ravitaillement difficile, présumés collaborateurs libérés sans jugement, autant

d’ingrédients rendent le moment particulièrement sensible. La

conjonction de tous ces facteurs se traduit par une seconde vague

de violences épuratoires d’avril à juillet 1945.

« À chaque arrivée de train, il n’est pas rare de voir la

population s’appliquer à repérer [les travailleurs volontaires]

parmi les prisonniers, les déportés et les requis. Bien souvent la

police doit intervenir afin d’empêcher des scènes de lynchage 68. »

L’étude des rapports des commissaires de la République, des

préfets et des synthèses de la gendarmerie nationale, indique que

près de la moitié des départements ont connu alors des épisodes

violents et dans un quart des cas des tontes visant en particulier

les travailleuses françaises en Allemagne 69. Partout, les autorités

font part de leur inquiétude. Si lors de l’été précédent des

violences s’étaient déroulées dans l’urgence de la libération et

dans un contexte de relative incertitude quant au sort des armes,

surtout du fait de l’absence d’autorités clairement établies et

légitimées, la situation est désormais tout autre. Elles éclatent

dorénavant alors que le Gouvernement provisoire est solidement

établi, que les premières élections ont eu lieu et que la justice suit

son cours. Car les déportés, de retour, réclament eux aussi

justice, ébahis qu’ils sont de voir leurs bourreaux encore en

liberté. Le commissaire de la République de Dijon, avec d’autres,

atteste des nombreux incidents qui marquent sa région et de la

volonté des déportés de retour « de faire rendre justice 70 », tandis

que le préfet de Dordogne souligne leur violence, tout comme en

Bretagne, région où « non seulement les déportés particip[ent] à

cette amplification de la violence à la fin du printemps et au

début de l’été 1945, mais […] impuls[ent], […] entraîn[ent] avec

eux les populations locales 71 ».

Contrairement à l’été 1944, l’enjeu n’est plus le même et il

n’est plus question d’une réappropriation des lieux. La France est

libérée et la guerre terminée. Il ne s’agit plus de démontrer, de

manifester, d’affirmer le retour de la liberté dans l’espace

symbolique, il s’agit d’être efficace dans un processus mêlant

justice et vengeance. C’est donc directement dans les gares que

l’on s’empare dès leur arrivée des personnes suspectées de

collaboration, quitte à renouer à l’occasion avec le rituel du défilé

à travers les rues de la ville. Loin d’être isolés, les déportés de

retour trouvent fréquemment le soutien d’une partie de la

population et un peu partout des cortèges de quelques centaines

de personnes menacent les collaborateurs impunis. C’est en

Alsace et en Moselle que ces actions sont les plus nombreuses,

comme en témoigne un rapport de gendarmerie : « De nombreux

individus partis en Allemagne regagnent leur domicile. Leur

retour a déchaîné des manifestations d’antipathie parfois très

violentes. Ces suspects sont soumis à un criblage

systématique 72. » D’ailleurs, les synthèses de la gendarmerie

nationale sans être exhaustives signalent dans de nombreuses

localités des incidents contre des travailleurs volontaires, comme

à Vireux-Nolain (Ardennes), Lisieux (Calvados), Saintes

(Charente-Maritime), Écueillé (Indre), La Mure (Isère), Bonny-

sur-Loire, Châlette et Nangis (Loiret), Guémenée-sur-Scorff

(Morbihan), à Hersin-Coupigny (Pas-de-Calais) Givors (Rhône),

Annemasse (Haute-Savoie), Paray-le-Monial (Saône-et-Loire),

Saint-Valery (Somme) 73. Quand il s’agit de femmes, la tonte est à

nouveau utilisée comme forme genrée de châtiment.

Cette atmosphère vengeresse déborde le cadre stricto sensu de

l’épuration et plusieurs démonstrations concernent également des

prisonniers de guerre allemands ou italiens. Soit pour protester contre un sort qui leur serait trop favorable, comme à Château-