Les Françaises, les Français et l'Épuration
Retours d’Allemagne
reconnus, elles se produisent dans un contexte de relative
sympathie sociale 60 », généralement les éventuels témoins ont
plus à dire sur le passé collaborateur de la victime que sur
l’identification des « auteurs inconnus 61 ».
RETOURS D’ALLEMAGNE
Avec la fin de la guerre, près de deux millions d’absents,
principalement des hommes mais aussi plusieurs dizaines de
milliers de femmes, encore sur le territoire du IIIe Reich enfin
battu et occupé, vont enfin pouvoir rentrer en France. Prévu
depuis 1943, le rapatriement est organisé par le Commissariat
aux prisonniers, déportés et réfugiés, dirigé par Henri Frenay.
Vaste plan qui permet, malgré l’ampleur des destructions et des
moyens réduits, d’effectuer cette tâche en moins de trois mois. Le
cas de ces deux millions de personnes est loin d’être homogène.
Près de la moitié sont des prisonniers de guerre, captifs depuis
cinq ans. Ils ne sont ni héros, ni traîtres, et c’est surtout la durée
de l’absence qui rend les retrouvailles difficiles. À l’inverse, les
déportés politiques sont auréolés de la force de leur engagement.
Mais sous l’auréole, les corps brisés impressionnent. Les
« raciaux » sont si peu nombreux à revenir — 2 500 seulement
sur les 74 150 Juifs de France déportés et presque tous assassinés
à Auschwitz-Birkenau — qu’ils paraissent peu visibles. Malgré le
bonheur de retrouver les requis du STO, le fait qu’ils n’aient pas
été réfractaires et se soient finalement soumis à l’ordre de
travailler en Allemagne les tient de facto à l’écart du martyrologe
national. Ils ne peuvent être des « déportés du travail » comme
leurs associations le réclament. D’autant que, dans ces trains qui ramènent ces foules en France, ont pris place plusieurs dizaines
de milliers de travailleurs et travailleuses volontaires, ainsi que
des collaborateurs partis l’été précédent dans les bagages de la
Wehrmacht et qui, profitant de la confusion générale, tentent de
revenir incognito.
Parmi eux, toutes et tous ont des raisons de souhaiter ou de
redouter l’épuration : ceux qui, déportés, connaissaient leurs
dénonciateurs et s’étonnent à leur retour de les découvrir
impunis, des prisonniers de guerre ayant appris l’inconduite de
leur femme auprès de l’occupant, des volontaires dont
l’engagement pour travailler en Allemagne vaut flétrissure… Bref,
sur les quais de gare, à l’arrivée des trains en provenance
d’Allemagne, l’émotion des retrouvailles coexiste avec le désir
d’en découdre. D’autant que, depuis quelques semaines, la
population découvre l’horreur du système concentrationnaire
nazi, désormais racontée 62 63 64 , exposée et projetée.
Et puis, avec la fin de la guerre en Europe, s’entremêlent les
espoirs et les frustrations de la Libération et notamment les
exigences sociales d’une nouvelle ère de paix. Après les élections
municipales d’avril-mai 1945, commencent des manifestations
syndicales, surtout en province où les travailleurs se sentent lésés
par des salaires insuffisants. Ces rassemblements ont en commun
d’associer revendications salariales et volonté épuratrice. À Lyon,
les employés des services publics de la ville décrètent la grève
générale le 16 mai 1945 et manifestent massivement, entre
50 000 et 100 000 personnes, aux cris de « Pas de pitié pour les
traîtres ! » et « Revalorisons nos salaires 65 ! ». Tout l’été, grèves et
manifestations se multiplient en Charente, dans la Loire, en
Loire-Atlantique, en Isère, dans la Drôme, en Savoie, dans l’Indre.
Elles se structurent d’abord sur des questions sociales, en premier lieu celle du ravitaillement, mais sont également
associées à la dénonciation de traîtres et des « profiteurs de
guerre ».
Un autre élément intervient dans le climat de tensions du
printemps 1945. En effet, de nombreux collaborateurs, internés
depuis la Libération, recouvrent alors leur liberté du fait de la
minceur de leur dossier. Nombreux sont ceux qui prennent
conscience de la relativité de certaines mesures d’épuration, et le
poids des contradictions et l’impossible satisfaction générale
accentuent le désarroi d’une grande partie de la population,
sentiment mis en lumière dans cette lettre du président du
Comité cantonal de libération au préfet de la Manche le 20 juin
1945 66 : « Comme président du CCL de Villedieu, membre du
Comité départemental de libération et du Comité de confiscation
des profits illicites, écrit-il, je suis informé de bien des choses
dans le département et il m’arrive de rentrer découragé et écœuré
de contribuer à une épuration qui me paraît stérile. Quand on
songe qu’à la veille des élections, on libérait quarante-quatre
internés de Tourlaville et que, parmi ceux-là, nombreux sont ceux
qui ont été dédouanés par la voix d’électeurs qui, hier,
demandaient qu’ils soient châtiés ! » Ces réélections ont surtout
lieu dans les campagnes contre des maires souvent mis en cause
par les CDL, généralement sur la foi d’accusations mal étayées
émanant de la résistance locale qui dénonce leur frilosité face à
l’occupant. « Mais ces maires, commente le préfet de la Manche,
jouissaient toutefois de l’estime de la masse rurale qui n’avait pas
été résistante au sens strict du mot, et c’est pourquoi les
cultivateurs les ont réélus 67. »
Épuration contestée, retour des prisonniers et des Français
d’Allemagne, incompréhensions, manifestations, ravitaillement difficile, présumés collaborateurs libérés sans jugement, autant
d’ingrédients rendent le moment particulièrement sensible. La
conjonction de tous ces facteurs se traduit par une seconde vague
de violences épuratoires d’avril à juillet 1945.
« À chaque arrivée de train, il n’est pas rare de voir la
population s’appliquer à repérer [les travailleurs volontaires]
parmi les prisonniers, les déportés et les requis. Bien souvent la
police doit intervenir afin d’empêcher des scènes de lynchage 68. »
L’étude des rapports des commissaires de la République, des
préfets et des synthèses de la gendarmerie nationale, indique que
près de la moitié des départements ont connu alors des épisodes
violents et dans un quart des cas des tontes visant en particulier
les travailleuses françaises en Allemagne 69. Partout, les autorités
font part de leur inquiétude. Si lors de l’été précédent des
violences s’étaient déroulées dans l’urgence de la libération et
dans un contexte de relative incertitude quant au sort des armes,
surtout du fait de l’absence d’autorités clairement établies et
légitimées, la situation est désormais tout autre. Elles éclatent
dorénavant alors que le Gouvernement provisoire est solidement
établi, que les premières élections ont eu lieu et que la justice suit
son cours. Car les déportés, de retour, réclament eux aussi
justice, ébahis qu’ils sont de voir leurs bourreaux encore en
liberté. Le commissaire de la République de Dijon, avec d’autres,
atteste des nombreux incidents qui marquent sa région et de la
volonté des déportés de retour « de faire rendre justice 70 », tandis
que le préfet de Dordogne souligne leur violence, tout comme en
Bretagne, région où « non seulement les déportés particip[ent] à
cette amplification de la violence à la fin du printemps et au
début de l’été 1945, mais […] impuls[ent], […] entraîn[ent] avec
eux les populations locales 71 ».
Contrairement à l’été 1944, l’enjeu n’est plus le même et il
n’est plus question d’une réappropriation des lieux. La France est
libérée et la guerre terminée. Il ne s’agit plus de démontrer, de
manifester, d’affirmer le retour de la liberté dans l’espace
symbolique, il s’agit d’être efficace dans un processus mêlant
justice et vengeance. C’est donc directement dans les gares que
l’on s’empare dès leur arrivée des personnes suspectées de
collaboration, quitte à renouer à l’occasion avec le rituel du défilé
à travers les rues de la ville. Loin d’être isolés, les déportés de
retour trouvent fréquemment le soutien d’une partie de la
population et un peu partout des cortèges de quelques centaines
de personnes menacent les collaborateurs impunis. C’est en
Alsace et en Moselle que ces actions sont les plus nombreuses,
comme en témoigne un rapport de gendarmerie : « De nombreux
individus partis en Allemagne regagnent leur domicile. Leur
retour a déchaîné des manifestations d’antipathie parfois très
violentes. Ces suspects sont soumis à un criblage
systématique 72. » D’ailleurs, les synthèses de la gendarmerie
nationale sans être exhaustives signalent dans de nombreuses
localités des incidents contre des travailleurs volontaires, comme
à Vireux-Nolain (Ardennes), Lisieux (Calvados), Saintes
(Charente-Maritime), Écueillé (Indre), La Mure (Isère), Bonny-
sur-Loire, Châlette et Nangis (Loiret), Guémenée-sur-Scorff
(Morbihan), à Hersin-Coupigny (Pas-de-Calais) Givors (Rhône),
Annemasse (Haute-Savoie), Paray-le-Monial (Saône-et-Loire),
Saint-Valery (Somme) 73. Quand il s’agit de femmes, la tonte est à
nouveau utilisée comme forme genrée de châtiment.
Cette atmosphère vengeresse déborde le cadre stricto sensu de
l’épuration et plusieurs démonstrations concernent également des
prisonniers de guerre allemands ou italiens. Soit pour protester contre un sort qui leur serait trop favorable, comme à Château-