Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 126 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Indulgence et réconciliation

Paul Hemmers n’ayant pas été retrouvés, sont simultanément

jugés par contumace. Des quatre condamnés à mort, seul Kolrep

est donc fusillé.

 

INDULGENCE ET RÉCONCILIATION

 

Après quelques années de jugements et de condamnations, le

désir de vengeance s’atténue. Après avoir tant désiré que la

collaboration soit châtiée, la volonté de tourner la page

désormais prédomine, les priorités ont changé. Dans ce que les

historiens appellent la sortie de guerre, d’autres considérations

progressivement l’emportent sur le sort des criminels de guerre.

Deux facteurs géopolitiques nouveaux, avec leurs répercussions

nationales, modifient la donne : la guerre froide et dans son

prolongement la réconciliation franco-allemande.

L’année 1947 est de ce point de vue décisive, elle conduit les

Américains à fixer la limite de novembre 1947 pour toute

extradition de leur zone. Comme le souligne Claudia Moisel,

« entre 1947 et 1949, la politique de jugement des crimes de

guerre s’en trouve sérieusement entravée alors que les

condamnations par contumace deviennent de plus en plus

courantes 34 ». En 1949, avec la création de la République fédérale

d’Allemagne s’engagent des relations bilatérales dans lesquelles

pèse la question des Allemands détenus en France, en l’attente

d’un jugement ou à la suite d’une condamnation. Bonn fait

pression et multiplie les demandes de libération ou d’amnistie

auprès de Paris. Les très nombreux non-lieux prononcés à partir

de 1947 traduisent d’ailleurs le souhait mutuel des deux capitales

de ne pas prolonger éternellement les poursuites et de clore les dossiers, pour des raisons autant politiques que diplomatiques.

Toutefois, les procédures engagées sont menées à leur terme et,

quand il est possible de juger l’accusé in praesentia, les tribunaux

militaires s’y emploient.

Les rares « grands procès », c’est-à-dire de portée nationale,

d’Allemands accusés de crimes de guerre interviennent dans ce

nouveau contexte. Le premier est celui de l’ancien ambassadeur

du Reich à Paris, Otto Abetz. Il s’ouvre le 12 juillet 1949 au palais

de justice de Paris devant le deuxième tribunal militaire de Paris

et, à la grande déception de la presse, non dans la Grande Salle

mais dans une chambre de taille bien plus réduite 35. Abetz

comparaît presque quatre années après son arrestation, alors

qu’il se cachait sous une fausse identité à Baden en Allemagne.

L’acte d’accusation, long de 178 pages, souligne l’importance du

rôle d’Otto Abetz comme ambassadeur du Reich à Paris, puis

énumère les principales charges dont la prise de contrôle de la

presse et de la radio françaises, la spoliation des Juifs de France

et leur déportation vers l’Est, l’organisation du STO, l’exécution

d’otages et enfin le meurtre de Georges Mandel. Sa défense

assurée par René Floriot insiste d’abord sur la profonde

francophilie de l’accusé qui s’exprime dans un français parfait

tout au long du procès. L’avocat développe ce qu’aurait été son

double jeu, obligé d’obéir à Berlin, mais atténuant selon lui le

sort de la France occupée.

Après onze jours de procès, le 23 juillet 1949, Otto Abetz est

condamné à vingt ans de travaux forcés, le tribunal l’ayant

considéré non coupable de certaines charges, dont celles de

l’exécution des otages et de l’assassinat de Georges Mandel. Les

réactions sont aussi vives que partagées dans la presse française

de l’époque. L’Humanité, Combat, L’Aurore ou Le Canard enchaîné protestent contre la mansuétude des juges, alors que Le Figaro

approuve la décision du tribunal. Il n’en demeure pas moins que

son procès, comme beaucoup d’autres, laisse transparaître un

malaise particulier dont témoigne la rumeur qui se propage après

sa mort en 1958. Libéré de façon anticipée en avril 1954, après

neuf années de captivité, il décède quatre ans plus tard avec sa

femme dans un accident de la circulation. Cette mort violente

entraîne une rumeur selon laquelle l’accident aurait été un

attentat fomenté par d’anciens résistants français 36.

Autre grand procès plus tardif encore, celui de Carl Oberg et

Helmut Knochen. L’ancien commandant supérieur de la SS et de

la police (Höhere SS- und Polizeiführer) et le chef de la police de

sûreté et du Service de sécurité (Befehlshaber der SiPo und des

SD) bénéficient à leur tour de cette évolution des relations

franco-allemandes.

Tous deux ont été arrêtés en Allemagne juste après la guerre,

puis jugés par le tribunal militaire britannique de Wuppertal

pour l’exécution de soldats britanniques après leur reddition.

Tous deux sont à ce titre condamnés à mort, Carl Oberg le

11 juillet 1946 et Helmut Knochen le 12 mars 1947. Mais vu

l’ampleur des crimes commis en France et à la demande des

autorités françaises, ils sont extradés pour y être jugés, Oberg à la

fin de l’année 1946, rejoint en juillet 1947 par Knochen. Ils

demeurent en détention provisoire jusqu’en 1954. Face à

l’importance des crimes dont ils sont responsables, l’instruction

est en effet longue et minutieuse. Les quatre heures et demie que

demande la seule lecture de l’acte d’accusation, lors du premier

jour d’audience devant le tribunal militaire de Paris, sont là pour

le prouver. Par ailleurs leurs avocats multiplient autant qu’ils le

peuvent les manœuvres dilatoires pour repousser leur procès. En février 1954, alors qu’il commence enfin, le président du tribunal

déclare les accusés « criminels de guerre » et non « accusés de

crime de guerre ». La défense profitant de cette manifestation

d’opinion obtient sans difficulté le renvoi. En septembre, lors de

la seconde ouverture du procès les avocats d’Oberg et Knochen

tentent à nouveau, mais sans succès cette fois, d’obtenir un report

supplémentaire en déposant une requête en suspicion légitime,

prétextant la présence parmi les témoins de l’épouse d’un général

hiérarchiquement au-dessus des officiers juges militaires.

C’est finalement en septembre 1954 que sont jugés deux des

principaux responsables des crimes de guerre commis en France

pendant l’Occupation. Au cours de plus d’un mois d’audience (du

3 septembre au 9 octobre) sont abordés la politique, les

exécutions d’otages, les tortures et mauvais traitements, les

actions contre le Maquis (Glières), les morts de Jean Moulin,

Georges Mandel et les rafles et déportation des Juifs. La défense

des deux hommes ne dépare pas de celles de nombreux autres

criminels de guerre : ignorance des crimes, obéissance aux ordres

venus de Berlin, dimension essentiellement administrative de

leur action. Un moment particulier au cours du procès est la

déposition de René Bousquet, secrétaire général de la police de

Vichy, et à ce titre le principal interlocuteur de Carl Oberg. Ils

avaient négocié ensemble ce qui demeure sous le nom des

accords Bousquet-Oberg en août 1942. Ceux-ci donnaient une

plus grande autonomie à la police française et la gendarmerie

nationale à condition qu’elles s’engagent activement dans la lutte

contre la Résistance et l’arrestation puis la déportation des Juifs.

Pourtant, René Bousquet, habile à tisser des relations de tous

côtés y compris celui de la Résistance, a bénéficié d’une grande

indulgence de la Haute Cour de justice devant laquelle il a été déféré cinq ans plus tôt, après trois années de détention

préventive. Condamné le 23 juin 1949 à cinq ans de dégradation

nationale, sa peine a été immédiatement relevée pour aide à la

Résistance. Au prétoire cinq ans plus tard mais en qualité de

témoin, René Bousquet se livre à nouveau à un plaidoyer en sa

faveur, donnant sa version des accords Bousquet-Oberg, insistant

sur les nombreuses et virulentes protestations qu’il aurait

manifestées auprès d’Oberg, se réfugiant derrière la convention

d’armistice pour justifier la livraison de 10 000 Juifs étrangers de

zone non occupée aux autorités allemandes afin de dire combien

il s’était opposé aux mesures raciales. En 1954, le propos passe

sans grandes réactions et le procès continue jusqu’au prononcé

du jugement. Le 9 octobre 1954, les deux hommes sont une

seconde fois condamnés à mort pour « association de

malfaiteurs, complicité de déportations, complicité de coups et

blessures volontaires avec préméditation, assassinats et

complicité d’assassinats 37 ». Leurs avocats se pourvoient

immédiatement en cassation. Toutefois, le 10 février 1955 la Cour

de cassation confirme le jugement. Les autorités hésitent

pourtant à procéder à l’exécution. Trois années passent jusqu’à ce

que, le 22 avril 1958, le président René Coty, usant de son droit

régalien de grâce, commue leur peine en travaux forcés à

perpétuité. Son successeur, Charles de Gaulle, réduit à nouveau

leur peine à vingt ans de travaux forcés, le 31 décembre 1959. Ils

sont finalement libérés en novembre 1962, trois mois avant la

signature du traité franco-allemand de l’Élysée. À cette date, il ne

reste plus de criminels de guerre allemands dans les prisons

françaises 38.

Les années 1955 à 1965 constituent un temps d’incertitude du

point de vue juridique, aussi bien en France qu’en Allemagne. En août 1953 le parlement français vote la loi d’amnistie pour les