Les Françaises, les Français et l'Épuration
Indulgence et réconciliation
Paul Hemmers n’ayant pas été retrouvés, sont simultanément
jugés par contumace. Des quatre condamnés à mort, seul Kolrep
est donc fusillé.
INDULGENCE ET RÉCONCILIATION
Après quelques années de jugements et de condamnations, le
désir de vengeance s’atténue. Après avoir tant désiré que la
collaboration soit châtiée, la volonté de tourner la page
désormais prédomine, les priorités ont changé. Dans ce que les
historiens appellent la sortie de guerre, d’autres considérations
progressivement l’emportent sur le sort des criminels de guerre.
Deux facteurs géopolitiques nouveaux, avec leurs répercussions
nationales, modifient la donne : la guerre froide et dans son
prolongement la réconciliation franco-allemande.
L’année 1947 est de ce point de vue décisive, elle conduit les
Américains à fixer la limite de novembre 1947 pour toute
extradition de leur zone. Comme le souligne Claudia Moisel,
« entre 1947 et 1949, la politique de jugement des crimes de
guerre s’en trouve sérieusement entravée alors que les
condamnations par contumace deviennent de plus en plus
courantes 34 ». En 1949, avec la création de la République fédérale
d’Allemagne s’engagent des relations bilatérales dans lesquelles
pèse la question des Allemands détenus en France, en l’attente
d’un jugement ou à la suite d’une condamnation. Bonn fait
pression et multiplie les demandes de libération ou d’amnistie
auprès de Paris. Les très nombreux non-lieux prononcés à partir
de 1947 traduisent d’ailleurs le souhait mutuel des deux capitales
de ne pas prolonger éternellement les poursuites et de clore les dossiers, pour des raisons autant politiques que diplomatiques.
Toutefois, les procédures engagées sont menées à leur terme et,
quand il est possible de juger l’accusé in praesentia, les tribunaux
militaires s’y emploient.
Les rares « grands procès », c’est-à-dire de portée nationale,
d’Allemands accusés de crimes de guerre interviennent dans ce
nouveau contexte. Le premier est celui de l’ancien ambassadeur
du Reich à Paris, Otto Abetz. Il s’ouvre le 12 juillet 1949 au palais
de justice de Paris devant le deuxième tribunal militaire de Paris
et, à la grande déception de la presse, non dans la Grande Salle
mais dans une chambre de taille bien plus réduite 35. Abetz
comparaît presque quatre années après son arrestation, alors
qu’il se cachait sous une fausse identité à Baden en Allemagne.
L’acte d’accusation, long de 178 pages, souligne l’importance du
rôle d’Otto Abetz comme ambassadeur du Reich à Paris, puis
énumère les principales charges dont la prise de contrôle de la
presse et de la radio françaises, la spoliation des Juifs de France
et leur déportation vers l’Est, l’organisation du STO, l’exécution
d’otages et enfin le meurtre de Georges Mandel. Sa défense
assurée par René Floriot insiste d’abord sur la profonde
francophilie de l’accusé qui s’exprime dans un français parfait
tout au long du procès. L’avocat développe ce qu’aurait été son
double jeu, obligé d’obéir à Berlin, mais atténuant selon lui le
sort de la France occupée.
Après onze jours de procès, le 23 juillet 1949, Otto Abetz est
condamné à vingt ans de travaux forcés, le tribunal l’ayant
considéré non coupable de certaines charges, dont celles de
l’exécution des otages et de l’assassinat de Georges Mandel. Les
réactions sont aussi vives que partagées dans la presse française
de l’époque. L’Humanité, Combat, L’Aurore ou Le Canard enchaîné protestent contre la mansuétude des juges, alors que Le Figaro
approuve la décision du tribunal. Il n’en demeure pas moins que
son procès, comme beaucoup d’autres, laisse transparaître un
malaise particulier dont témoigne la rumeur qui se propage après
sa mort en 1958. Libéré de façon anticipée en avril 1954, après
neuf années de captivité, il décède quatre ans plus tard avec sa
femme dans un accident de la circulation. Cette mort violente
entraîne une rumeur selon laquelle l’accident aurait été un
attentat fomenté par d’anciens résistants français 36.
Autre grand procès plus tardif encore, celui de Carl Oberg et
Helmut Knochen. L’ancien commandant supérieur de la SS et de
la police (Höhere SS- und Polizeiführer) et le chef de la police de
sûreté et du Service de sécurité (Befehlshaber der SiPo und des
SD) bénéficient à leur tour de cette évolution des relations
franco-allemandes.
Tous deux ont été arrêtés en Allemagne juste après la guerre,
puis jugés par le tribunal militaire britannique de Wuppertal
pour l’exécution de soldats britanniques après leur reddition.
Tous deux sont à ce titre condamnés à mort, Carl Oberg le
11 juillet 1946 et Helmut Knochen le 12 mars 1947. Mais vu
l’ampleur des crimes commis en France et à la demande des
autorités françaises, ils sont extradés pour y être jugés, Oberg à la
fin de l’année 1946, rejoint en juillet 1947 par Knochen. Ils
demeurent en détention provisoire jusqu’en 1954. Face à
l’importance des crimes dont ils sont responsables, l’instruction
est en effet longue et minutieuse. Les quatre heures et demie que
demande la seule lecture de l’acte d’accusation, lors du premier
jour d’audience devant le tribunal militaire de Paris, sont là pour
le prouver. Par ailleurs leurs avocats multiplient autant qu’ils le
peuvent les manœuvres dilatoires pour repousser leur procès. En février 1954, alors qu’il commence enfin, le président du tribunal
déclare les accusés « criminels de guerre » et non « accusés de
crime de guerre ». La défense profitant de cette manifestation
d’opinion obtient sans difficulté le renvoi. En septembre, lors de
la seconde ouverture du procès les avocats d’Oberg et Knochen
tentent à nouveau, mais sans succès cette fois, d’obtenir un report
supplémentaire en déposant une requête en suspicion légitime,
prétextant la présence parmi les témoins de l’épouse d’un général
hiérarchiquement au-dessus des officiers juges militaires.
C’est finalement en septembre 1954 que sont jugés deux des
principaux responsables des crimes de guerre commis en France
pendant l’Occupation. Au cours de plus d’un mois d’audience (du
3 septembre au 9 octobre) sont abordés la politique, les
exécutions d’otages, les tortures et mauvais traitements, les
actions contre le Maquis (Glières), les morts de Jean Moulin,
Georges Mandel et les rafles et déportation des Juifs. La défense
des deux hommes ne dépare pas de celles de nombreux autres
criminels de guerre : ignorance des crimes, obéissance aux ordres
venus de Berlin, dimension essentiellement administrative de
leur action. Un moment particulier au cours du procès est la
déposition de René Bousquet, secrétaire général de la police de
Vichy, et à ce titre le principal interlocuteur de Carl Oberg. Ils
avaient négocié ensemble ce qui demeure sous le nom des
accords Bousquet-Oberg en août 1942. Ceux-ci donnaient une
plus grande autonomie à la police française et la gendarmerie
nationale à condition qu’elles s’engagent activement dans la lutte
contre la Résistance et l’arrestation puis la déportation des Juifs.
Pourtant, René Bousquet, habile à tisser des relations de tous
côtés y compris celui de la Résistance, a bénéficié d’une grande
indulgence de la Haute Cour de justice devant laquelle il a été déféré cinq ans plus tôt, après trois années de détention
préventive. Condamné le 23 juin 1949 à cinq ans de dégradation
nationale, sa peine a été immédiatement relevée pour aide à la
Résistance. Au prétoire cinq ans plus tard mais en qualité de
témoin, René Bousquet se livre à nouveau à un plaidoyer en sa
faveur, donnant sa version des accords Bousquet-Oberg, insistant
sur les nombreuses et virulentes protestations qu’il aurait
manifestées auprès d’Oberg, se réfugiant derrière la convention
d’armistice pour justifier la livraison de 10 000 Juifs étrangers de
zone non occupée aux autorités allemandes afin de dire combien
il s’était opposé aux mesures raciales. En 1954, le propos passe
sans grandes réactions et le procès continue jusqu’au prononcé
du jugement. Le 9 octobre 1954, les deux hommes sont une
seconde fois condamnés à mort pour « association de
malfaiteurs, complicité de déportations, complicité de coups et
blessures volontaires avec préméditation, assassinats et
complicité d’assassinats 37 ». Leurs avocats se pourvoient
immédiatement en cassation. Toutefois, le 10 février 1955 la Cour
de cassation confirme le jugement. Les autorités hésitent
pourtant à procéder à l’exécution. Trois années passent jusqu’à ce
que, le 22 avril 1958, le président René Coty, usant de son droit
régalien de grâce, commue leur peine en travaux forcés à
perpétuité. Son successeur, Charles de Gaulle, réduit à nouveau
leur peine à vingt ans de travaux forcés, le 31 décembre 1959. Ils
sont finalement libérés en novembre 1962, trois mois avant la
signature du traité franco-allemand de l’Élysée. À cette date, il ne
reste plus de criminels de guerre allemands dans les prisons
françaises 38.
Les années 1955 à 1965 constituent un temps d’incertitude du
point de vue juridique, aussi bien en France qu’en Allemagne. En août 1953 le parlement français vote la loi d’amnistie pour les