Les Françaises, les Français et l'Épuration
Punir les Quislings partout en Europe
suicide le surlendemain 30 avril 1945.
Qu’en est-il pour tous les autres encore provisoirement au
pouvoir comme le Norvégien Vidkun Quisling ou le Néerlandais
Anton Mussert ? Quid de ceux réfugiés et cachés en Allemagne ou
ailleurs depuis la libération de leur pays, tels les Hongrois Miklós
Horty et Ferenc Szàlasi, le Slovaque Jozef Tiso, ou le Croate Ante
Pavelić ? Et pour le Roumain Ion Antonescu et les Français
Philippe Pétain et Pierre Laval déjà emprisonnés et en attente de
jugement ? Chacun de ces hommes incarnait la trahison, la
complicité avec le régime de terreur étendu à l’Europe par le
Reich nazi. Par conviction, par calcul, ils avaient facilité l’œuvre
destructrice de l’Axe et ils cristallisaient bien des haines et des
désirs de vengeance. Pour les déportations, les exécutions, les
massacres commis sous leurs ordres ou avec leur complicité plus
ou moins active, ils devaient payer et étaient destinés depuis la
clandestinité à finir « au poteau » ou « à la potence ». Aussi,
partout en Europe, une fois la guerre terminée, les nouvelles
autorités organisent les procès de ces hommes enfin déchus.
PUNIR LES QUISLINGS PARTOUT EN EUROPE
En avril 1940, l’armée allemande envahissait la Norvège avec
l’aide d’un politicien fasciste local, Vidkun Quisling. Quelques
jours plus tard, le quotidien britannique The Times titrait
Quislings everywhere (« Des Quislings partout »), un nouveau mot
entrait ainsi dans la langue courante. Winston Churchill l’utilisa
lors de la conférence de Saint-James qui jetait, le 12 juin 1941, les
bases de l’Organisation des Nations unies : « Tchèques, Polonais,
Hollandais, Norvégiens, Yougoslaves et Grecs, Français, Belges, Luxembourgeois font de grands sacrifices pour la foi et leur pays.
Une vile race de Quislings — pour employer un nouveau mot qui
portera le mépris de l’humanité au cours des siècles — s’est
engagée à flatter le conquérant, à collaborer à ses desseins pour
imposer sa domination sur ses propres compatriotes. Tel est le
sort d’une Europe autrefois glorieuse et telles sont les atrocités
contre lesquelles nous sommes en armes 4. » Dès le début de la
guerre, il allait de soi que chacun des membres de cette « vile
race de Quislings », clairement identifiée, allait être puni. À Oslo,
le traître éponyme est arrêté avec plusieurs membres de son
gouvernement au lendemain de la capitulation. Les charges
s’accumulent à son encontre. Accusé de haute trahison, il est
entre autres poursuivi pour avoir été rétribué par les Allemands à
hauteur de 11 millions de couronnes, d’avoir négocié directement
avec Berlin lors de l’invasion de la Norvège, d’être également
coupable de la déportation d’un millier de Juifs norvégiens dont
seulement douze ont survécu. Malgré l’accumulation des
accusations et les preuves présentées à la cour, il proclame à
maintes reprises son innocence, déclarant avoir voulu sauver la
Norvège. À cette fin, il présente un long mémorandum
d’autojustification. Le 10 septembre 1945, après trois semaines
d’audience, le président du tribunal, exceptionnellement
enregistré afin de diffuser ces images dans les actualités filmées
norvégiennes, prononce le verdict 5. En accord avec le Code
militaire et le Code pénal, à la suite du rétablissement pendant la
guerre de la peine de mort par le gouvernement en exil
(ordonnance royale du 3 octobre 1941) — comme l’ont également
fait les Danois (loi 259 du 1er 6 juin 1945) et les Néerlandais
(ordonnance royale du 22 décembre 1943) —, l’accusé est
condamné à être fusillé pour trahison, meurtre et vol 7. Après que la cour suprême puis le roi Haakon VII ont rejeté son appel, il est
exécuté le 24 octobre 1945 (une dizaine de jours après Pierre
Laval) à la citadelle d’Akershus à Oslo.
Anton Mussert, chef du Mouvement national-socialiste
néerlandais (NSB), n’a jamais, contrairement à son homologue
norvégien, été chef d’un gouvernement collaborateur. L’occupant
préférant maintenir une tutelle directe, les Pays-Bas étaient
placés sous l’autorité d’un Reichskommissar, Arthur Seyss-
Inquart. Néanmoins, Anton Mussert fait du NSB, seul parti
autorisé, un soutien actif à la nazification du pays, un relais local
appréciable pour les autorités allemandes encourageant
l’engagement de Néerlandais dans la Waffen-SS. En
décembre 1942, il est proclamé par Hitler « Chef du peuple
néerlandais ». C’est dans le bureau de son mouvement, à
La Haye, qu’il est arrêté le 7 mai 1945. Aux Pays-Bas, l’épuration
judiciaire est menée par deux types de juridictions. D’une part,
cinq tribunaux spéciaux (Bijzonder Gerechtshof), composés de
juristes professionnels, sont chargés des cas les plus graves et
seuls habilités à prononcer des sentences de mort. Ensuite, pour
les cas relevant des comportements indignes, sont instaurés dix-
neuf tribunaux populaires présidés chacun par un juriste et
composés d’un jury populaire dont les membres sont choisis
selon des critères patriotiques. La peine maximale qu’ils peuvent
prononcer est de dix ans d’emprisonnement. C’est devant le
tribunal spécial de La Haye, installé dans la salle de bal du palais
royal Kneuterdijk, qu’a lieu le procès du « Chef du peuple
néerlandais » en novembre 1945. Ces tribunaux spéciaux jugèrent
au total près de 15 000 personnes, prononcèrent 145 peines de
mort dont 40 furent exécutées. Parmi eux, Anton Mussert,
condamné à mort le 12 décembre 1945, voit son recours rejeté par la reine Wilhelmine. Il est passé par les armes, un an
exactement après son arrestation, le 7 mai 1946 à
Waalsdorpervlakte, une dune à proximité de La Haye où pendant
l’Occupation plusieurs centaines de Néerlandais avaient été
fusillés par les nazis.
Autre « chef » jugé, celui « de la nation hongroise ». En
mars 1945, Ferenc Szàlasi s’était replié avec l’armée allemande
comme de nombreux autres collaborateurs européens. Le 6 mai,
il est arrêté par des soldats américains à Matzee, à proximité de
l’ancienne frontière austro-allemande. Conformément aux
accords interalliés, il est remis aux nouvelles autorités hongroises
pour être jugé par le tribunal populaire établi à cette fin. Les
différents partis politiques antifascistes sortis de la clandestinité,
rentrés d’exil ou nés après le départ des occupants, sont
représentés dans un conseil national des tribunaux populaires.
Communistes, sociaux-démocrates, agrariens, démocrates-
bourgeois composent ainsi chaque tribunal populaire présidé par
un juge professionnel 8. Les nouvelles autorités de cet ancien pays
de l’Axe tiennent à souligner qu’elles revendiquent de juger des
crimes de guerre, non seulement du point de vue du peuple
hongrois, mais aussi de l’humanité tout entière 9. Le procès public
commence le 5 février 1946. À plusieurs reprises Szàlasi
réaffirme ses convictions fascistes devant la cour. Finalement,
une sentence de mort pour crimes de guerre et haute trahison est
prononcée le 1 er mars. La Hongrie étant un ancien pays de l’Axe
désormais sous occupation, la Commission de contrôle interalliée
doit approuver la condamnation et s’assurer que le témoignage
du condamné n’est pas nécessaire au bon déroulement du procès
de Nuremberg. Une fois cet accord obtenu, Ferenc Szàlasi, deux
de ses ministres, Gábor Vajna, Károly Beregfy, et l’un des principaux dirigeants du Parti des croix fléchées, József Gera,
sont pendus en public dans la cour de la prison. La foule y est
nombreuse et l’exécution filmée. Au total 146 condamnations à
mort sur les 322 prononcées par les tribunaux du peuple sont
exécutées 10. Parmi eux, deux des autres précédents premiers
ministres : László Bárdossy, sous le gouvernement duquel la
Hongrie avait rejoint le Reich dans sa guerre contre l’URSS en
juin 1941, est fusillé le 10 janvier 1946 ; puis le 22 août 1946, est
exécuté, sous l’objectif de Lee Miller, Döme Sztójay, qui avait
dirigé le gouvernement mis en place lors de l’entrée de l’armée
allemande en Hongrie en mars 1944. (Voir ill. 2 du cahier hors-texte)
Le 1er juin de la même année, c’est au tour de l’ancien
Conducator roumain, Ion Antonescu, d’être fusillé avec trois de
ses coaccusés à proximité de la prison de Jilava dans les environs
de Bucarest. L’exécution, entièrement filmée, permet de voir Ion
Antonescu saluer étrangement la caméra de son chapeau 11. Ils
avaient été jugés et condamnés par le tribunal populaire
roumain, installé, comme son homologue hongrois, sous la
supervision de la Commission de contrôle interalliée. Antonescu
avait pris le pouvoir en septembre 1940. Son régime, une
dictature nationaliste, antisémite et anticommuniste, se
rapproche vite de l’Allemagne nazie aux côtés de laquelle il entre
en guerre contre l’URSS. La Roumanie récupère la Bessarabie,
annexée par Staline un an plus tôt, puis annexe la Transnistrie
soviétique. Dans le même temps, le régime d’Ion Antonescu
multiplie les persécutions contre les Juifs. Au lendemain de
l’offensive contre l’URSS, le pogrom d’Iasi (28-29 juin 1941), au
cours duquel près de 15 000 personnes sont tuées, marque le
début de l’assassinat de la population juive de Roumanie et des territoires annexés. Au total, le nombre de Juifs assassinés dans
les territoires sous administration ou occupation roumaine est
évalué entre 280 000 et 380 000 12.
Dans la Tchécoslovaquie voisine, les procès sont plus tardifs.
Le pays avait été dépecé à la suite des accords de Munich en 1938
et les territoires des Sudètes annexés par l’Allemagne. En
Slovaquie, le 14 mars 1939, le leader nationaliste philofasciste
Jozef Tiso déclare l’indépendance avec le soutien d’Hitler. Le
lendemain, la Wehrmacht envahit la Bohême-Moravie pour y
établir un protectorat. Cinq ans plus tard, le Vodca (« chef »)
slovaque s’enfuit avec l’armée allemande devant l’avance russe.
Caché en Autriche, il est arrêté par les Alliés puis remis fin
octobre 1945 aux nouvelles autorités tchécoslovaques. Le pays
libéré est restauré dans ses frontières de 1939, à l’exception de la
Ruthénie subcarpatique (à l’extrémité orientale du pays) annexée
par l’URSS par traité le 29 juin 1945. Le procès de Jozef Tiso
commence le 2 décembre 1946 dans une atmosphère tendue.
Contrairement aux dirigeants déchus de l’Europe nazie dans le
reste de l’Europe, monseigneur Tiso, qui n’est pourtant pas
évêque mais prêtre, bénéficie de forts soutiens. Tout d’abord, du
côté des nationalistes slovaques antisémites, anticommunistes et
anti-tchèques, pour qui il est le fondateur d’une Slovaquie
indépendante. Plus largement, il trouve appui auprès de l’Église
catholique slovaque et du Vatican. Plutôt que de s’opposer au
procès, le clergé et les fidèles font pression pour un jugement
clément. Ils sont relayés par le principal parti tchécoslovaque de
centre droit, le Parti démocratique. À l’opposé, le Parti
communiste et les sociaux-démocrates souhaitent un jugement
sévère pour celui qui a précipité la dislocation de la
Tchécoslovaquie, a pourchassé toute forme de résistance, persécuté et déporté les Juifs de Slovaquie et a réprimé durement
l’insurrection slovaque de 1944. Autant dire que le procès
passionne. La première journée est retransmise à la radio. Une
fois lu l’acte d’accusation par le juge Daxner, président du
tribunal, le Parti communiste fait cesser la retransmission afin
que le procès ne se transforme pas en un long plaidoyer
anticommuniste. Dans sa déclaration finale Jozef Tiso réitère son
engagement nationaliste et anticommuniste, précise qu’il n’a
aucun regret et affirme qu’il referait tout à l’identique. Après
soixante et onze jours d’audience, et un mois de délibération, un
verdict de mort est finalement prononcé le 15 avril 1947. Le
président Edvard Beneš refuse la grâce 13, Tiso est pendu le
18 avril 1947 à Bratislava.
Mais là où l’élimination des dirigeants qui avaient mené leur
pays dans l’alliance avec l’Allemagne est la plus radicale et la plus
précoce est sans aucun doute la Bulgarie. Tout d’abord puissance
de l’Axe, un coup d’État militaire permet un renversement
d’alliance le 8 septembre 1944, alors que l’Armée rouge vient à
peine d’entrer sur le territoire du pays. Les principaux ministres,
dont le régent prince Cyrille, deux chefs de gouvernements
précédents, Dobri Bozhilov et Ivan Ivanov Bagryanov, et
plusieurs députés du régime pronazi renversé sont arrêtés. La loi
du 6 octobre 1944 met en place des tribunaux du peuple
comprenant des juges professionnels et des membres désignés
par le Comité du front de la patrie. Le premier procès des régents
et des ministres s’ouvre au palais de justice de Sofia le
20 décembre 1944 ; suivent ceux des députés, des généraux, des
journalistes, des auteurs de persécutions antisémites, des juges,
des membres de la Gestapo et de l’organisation collaborationniste
Brannik. Les procès sont retransmis par haut-parleur dans les rues de la capitale. Sont condamnés à mort et fusillés le 1er février
1945 trois régents, huit conseillers royaux, vingt-deux ministres,
soixante-sept députés, quarante-sept généraux et officiers
supérieurs 14. La rapidité et l’ampleur de l’épuration au plus haut
niveau font de la Bulgarie un cas unique. Peut-être parce que se
joue là une forme de revanche de l’après-Première Guerre
mondiale, lorsque le jugement des responsables de la double
défaite bulgare (deuxième guerre balkanique en 1913, puis 1918)
avait été interrompu par un coup d’État d’extrême droite
accompagné d’une véritable terreur blanche à l’encontre des
militants communistes et agrariens. Après les exécutions de
février 1945, le conseil interallié intervient alors pour calmer les
ardeurs épuratrices des communistes bulgares, ceux-ci
obtempérant sans trop de difficultés, les exécutions pour
l’essentiel étant déjà réalisées le 1 er février. Elles avaient permis
de se débarrasser d’un seul coup des élites à la fois les plus
compromises, ou susceptibles de freiner l’établissement d’un
pouvoir communiste à Sofia.
Quant à la Grèce, elle a, au cours de l’Occupation, trois
premiers ministres successifs à la tête d’un gouvernement
collaborateur fantoche. Chacun connaît un sort différent. Le
premier, le général Georgios Tsolakoglou, avait pris la tête du
premier gouvernement collaborationniste fin avril 1941, après
l’invasion des forces de l’Axe jusqu’en décembre 1942. Arrêté à la
Libération il est condamné à mort mais sa peine est commuée en
prison à vie. Malade, il décède trois ans plus tard. Le suivant,
Konstantínos Logothetópoulos, n’était resté que quatre mois à la
tête du gouvernement. Arrêté par les troupes américaines en
Allemagne, il est extradé vers son pays, jugé, condamné à la
perpétuité, mais finalement libéré en 1951. Le dernier est Ioánnis Rállis, nommé en avril 1943 ; il est lui aussi condamné à la prison
à perpétuité et meurt en détention en octobre 1946. De fait,
l’épuration en Grèce a pris un tour unique en Europe. Lorsque
Athènes est libérée, à la mi-octobre 1944, deux forces se
retrouvent face à face. Alors que le pays est déjà largement sous
le contrôle de la Résistance, principalement communiste, de
l’EAM (Front national de libération) et de son bras armé l’ELAS
(Armée populaire de libération nationale grecque), le
gouvernement en exil, soutenu par les Britanniques, arrive en
Grèce. Après deux mois de tensions extrêmes, l’affrontement
éclate en décembre lorsque l’EAM quitte le gouvernement.
Churchill engage l’épreuve de force avec la gauche résistante. Les
avions de la RAF mitraillent les positions de l’ELAS en plein cœur
d’Athènes. Des milliers d’arrestations de militants de gauche sont
menées et 8 000 d’entre eux déportés dans des camps
britanniques au Moyen-Orient 15. En riposte, l’EAM-ELAS exécute
des membres des familles « réactionnaires d’Athènes », et en
emmène d’autres comme otages vers les zones de Maquis du nord
du pays. Avant que le conflit ne se transforme en véritable guerre
civile, à partir de 1946, la répression concerne déjà davantage la
gauche grecque que les anciens collaborateurs des occupants,
italiens puis allemands, lesquels se recyclent aisément du côté
nationaliste. Les condamnations à mort de ces derniers
demeurent exceptionnelles, alors qu’elles sont massivement
employées contre les 16 andartes (« partisans »).
Enfin, le Croate Ante Pavelić à la tête de l’état Oustachi ou le
régent de Hongrie Miklós Horty parviennent à échapper à leur
sort en rejoignant des terres d’accueil compréhensives. Le
premier caché en Autriche puis en Italie trouve finalement refuge dans l’Argentine de Perón et le second rejoint le Portugal de