Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 150 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

L’allégorie de la tondue

jusqu’à la mort, vivant de l’aumône de nourriture qui leur était

donnée par la minuscule fenêtre.

Cette étrange affaire renvoie à la dimension allégorique de la

tondue qui a traversé le temps comme un sceau implacable

frappant l’épuration et contenant à lui seul sa dimension tragique

et l’insatisfaction déjà évoquée.

 

L’ALLÉGORIE DE LA TONDUE

 

Sans doute faudrait-il traquer un nombre incalculable de faits,

qu’ils soient divers ou culturels, pour pister la mémoire de

l’épuration dans ses formes les plus ténues et allusives. La Reine

de Césarée, pièce de Robert Brasillach montée au Théâtre des Arts

à Paris en 1957, déclenche des bagarres devant et jusque dans le

bâtiment où l’on joue 60. Publiée à titre posthume en 1954, cette

pièce en cinq actes racontait les amours difficiles de Titus et de

Bérénice, une Juive de quatorze ans plus âgée que son amant.

Cette histoire d’amour qui finit mal faisait écrire à l’auteur,

quelques années auparavant, dans son Journal d’un homme

occupé, qu’elle ne pouvait être que « la conclusion logique d’une

liaison trop longue entre un Chéri et une Léa, en même temps

qu’un drame de race 61 ». Un an après Nuit et brouillard, le

scandale de La Reine de Césarée est suivi d’un autre événement

marquant : Alain Resnais s’appuie en 1959 sur un scénario de

Marguerite Duras et réalise un film salué par la critique, autant

novateur dans sa forme que par le sujet abordé : les traumatismes

croisés d’un jeune homme d’Hiroshima et d’une jeune femme

amoureuse d’un soldat allemand durant la guerre, qui a été

tondue et cloîtrée à Nevers, dans la cave, sous la pharmacie de ses parents. Hiroshima mon amour est un succès mondial qui,

contrairement à Nuit et brouillard, balaye toute velléité de retenue

frileuse des autorités et lance la carrière de son réalisateur, Grand

Prix du festival de Cannes. Ce prix lui est toutefois remis à titre

non officiel afin de ne pas heurter les autorités américaines à

propos de la bombe atomique 62. De Nevers à Hiroshima, les

enjeux s’enlacent en 1959 comme les corps d’Emmanuelle Riva et

d’Eiji Okada bercés par la musique de Georges Delerue.

 

Les années 1960 sont trop occupées, entre fin du conflit

algérien, attentats de l’OAS et « événements de 1968 » pour

laisser beaucoup de place aux répliques ou aux rejeux de

l’épuration. À peine La tondue connaît-elle, en 1964, les honneurs

d’une chanson sous la plume accompagnée de la guitare de

Georges Brassens qui conte « la belle qui couchait avec le roi de

Prusse à qui l’on a tondu le crâne rasibus » et dénonce « les

braves sans-culottes et les bonnets phrygiens [qui] ont livré sa

crinière à un tondeur de chiens ». Brassens se gausse aussi de

ceux qui n’ont « pas bougé du fond de [leur] torpeur », qui ont eu

peur des « coupeurs de cheveux en quatre » (comprenons, qu’il

suffisait de peu de chose pour être arrêté) et n’ont rien fait « pour

sauver son chignon ». Le poète se trouve bien seul en 1964, mais

moque déjà, à travers « le toupet » de cheveux qu’il porte à la

boutonnière dans la chanson (« la croix de guerre »), l’honneur

masculin reconquis, fût-ce en piétinant celui des femmes.

 

C’est quelques années plus tard, à la fin de la décennie des

sixties, marquées par la poussée de la jeunesse et la beatlemania,

que resurgit de façon étrange, et en adéquation avec une

évolution des mœurs désormais irrépressible, une image forte de

la Libération. La conférence de presse de Georges Pompidou, le 22 septembre 1969, est en effet un exemple dont la référence à

l’épuration, en l’occurrence ici aux femmes tondues, a pu

innerver tant la mémoire publique et politique que la mémoire

intime.

À la fin de cette conférence, un journaliste, Jean-Michel Royer

de Radio Monte-Carlo, pose la toute dernière question à Georges

Pompidou, président de la République, à propos de l’affaire

Gabrielle Russier, en ces termes :

— […] À Marseille, un professeur, une femme de trente-deux

ans, est condamnée pour détournement de mineur et se suicide.

Vous-même, qu’avez-vous pensé de ce fait divers qui pose, je

crois, des problèmes de fond ?

Quinze secondes de silence suivent avant que le président,

manifestement embarrassé, réponde :

— Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai pensé d’ailleurs sur

cette affaire… [6 secondes de silence]ni même [4 secondes] ce

que j’ai fait [5 secondes]. Quant à ce que j’ai ressenti [il bute sur

le mot, puis 2 secondes de silence], comme beaucoup

[4 secondes], et bien [7 secondes] comprenne qui voudra. Moi

mon remords ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant

perdue. Celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être

aimés 63 , c’est de l’Éluard. Je vous remercie. Et il quitte la salle.

Ainsi, vingt-cinq ans après la Libération, dans la bouche d’un

président de la République, visiblement troublé par cette affaire

où l’amour d’une jeune femme pour un de ses élèves s’achevait

tragiquement, surgissaient les mots que Paul Éluard avait écrits

pour dire le pitoyable spectacle des femmes tondues au cours de

l’épuration. Une manière de renvoyer les deux situations à une

équivalence. Mais la transformation par la presse d’un fait divers somme toute assez banal en « affaire » en disait long sur la