Les Françaises, les Français et l'Épuration
L’allégorie de la tondue
jusqu’à la mort, vivant de l’aumône de nourriture qui leur était
donnée par la minuscule fenêtre.
Cette étrange affaire renvoie à la dimension allégorique de la
tondue qui a traversé le temps comme un sceau implacable
frappant l’épuration et contenant à lui seul sa dimension tragique
et l’insatisfaction déjà évoquée.
L’ALLÉGORIE DE LA TONDUE
Sans doute faudrait-il traquer un nombre incalculable de faits,
qu’ils soient divers ou culturels, pour pister la mémoire de
l’épuration dans ses formes les plus ténues et allusives. La Reine
de Césarée, pièce de Robert Brasillach montée au Théâtre des Arts
à Paris en 1957, déclenche des bagarres devant et jusque dans le
bâtiment où l’on joue 60. Publiée à titre posthume en 1954, cette
pièce en cinq actes racontait les amours difficiles de Titus et de
Bérénice, une Juive de quatorze ans plus âgée que son amant.
Cette histoire d’amour qui finit mal faisait écrire à l’auteur,
quelques années auparavant, dans son Journal d’un homme
occupé, qu’elle ne pouvait être que « la conclusion logique d’une
liaison trop longue entre un Chéri et une Léa, en même temps
qu’un drame de race 61 ». Un an après Nuit et brouillard, le
scandale de La Reine de Césarée est suivi d’un autre événement
marquant : Alain Resnais s’appuie en 1959 sur un scénario de
Marguerite Duras et réalise un film salué par la critique, autant
novateur dans sa forme que par le sujet abordé : les traumatismes
croisés d’un jeune homme d’Hiroshima et d’une jeune femme
amoureuse d’un soldat allemand durant la guerre, qui a été
tondue et cloîtrée à Nevers, dans la cave, sous la pharmacie de ses parents. Hiroshima mon amour est un succès mondial qui,
contrairement à Nuit et brouillard, balaye toute velléité de retenue
frileuse des autorités et lance la carrière de son réalisateur, Grand
Prix du festival de Cannes. Ce prix lui est toutefois remis à titre
non officiel afin de ne pas heurter les autorités américaines à
propos de la bombe atomique 62. De Nevers à Hiroshima, les
enjeux s’enlacent en 1959 comme les corps d’Emmanuelle Riva et
d’Eiji Okada bercés par la musique de Georges Delerue.
Les années 1960 sont trop occupées, entre fin du conflit
algérien, attentats de l’OAS et « événements de 1968 » pour
laisser beaucoup de place aux répliques ou aux rejeux de
l’épuration. À peine La tondue connaît-elle, en 1964, les honneurs
d’une chanson sous la plume accompagnée de la guitare de
Georges Brassens qui conte « la belle qui couchait avec le roi de
Prusse à qui l’on a tondu le crâne rasibus » et dénonce « les
braves sans-culottes et les bonnets phrygiens [qui] ont livré sa
crinière à un tondeur de chiens ». Brassens se gausse aussi de
ceux qui n’ont « pas bougé du fond de [leur] torpeur », qui ont eu
peur des « coupeurs de cheveux en quatre » (comprenons, qu’il
suffisait de peu de chose pour être arrêté) et n’ont rien fait « pour
sauver son chignon ». Le poète se trouve bien seul en 1964, mais
moque déjà, à travers « le toupet » de cheveux qu’il porte à la
boutonnière dans la chanson (« la croix de guerre »), l’honneur
masculin reconquis, fût-ce en piétinant celui des femmes.
C’est quelques années plus tard, à la fin de la décennie des
sixties, marquées par la poussée de la jeunesse et la beatlemania,
que resurgit de façon étrange, et en adéquation avec une
évolution des mœurs désormais irrépressible, une image forte de
la Libération. La conférence de presse de Georges Pompidou, le 22 septembre 1969, est en effet un exemple dont la référence à
l’épuration, en l’occurrence ici aux femmes tondues, a pu
innerver tant la mémoire publique et politique que la mémoire
intime.
À la fin de cette conférence, un journaliste, Jean-Michel Royer
de Radio Monte-Carlo, pose la toute dernière question à Georges
Pompidou, président de la République, à propos de l’affaire
Gabrielle Russier, en ces termes :
— […] À Marseille, un professeur, une femme de trente-deux
ans, est condamnée pour détournement de mineur et se suicide.
Vous-même, qu’avez-vous pensé de ce fait divers qui pose, je
crois, des problèmes de fond ?
Quinze secondes de silence suivent avant que le président,
manifestement embarrassé, réponde :
— Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai pensé d’ailleurs sur
cette affaire… [6 secondes de silence]ni même [4 secondes] ce
que j’ai fait [5 secondes]. Quant à ce que j’ai ressenti [il bute sur
le mot, puis 2 secondes de silence], comme beaucoup
[4 secondes], et bien [7 secondes] comprenne qui voudra. Moi
mon remords ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant
perdue. Celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être
aimés 63 , c’est de l’Éluard. Je vous remercie. Et il quitte la salle.
Ainsi, vingt-cinq ans après la Libération, dans la bouche d’un
président de la République, visiblement troublé par cette affaire
où l’amour d’une jeune femme pour un de ses élèves s’achevait
tragiquement, surgissaient les mots que Paul Éluard avait écrits
pour dire le pitoyable spectacle des femmes tondues au cours de
l’épuration. Une manière de renvoyer les deux situations à une
équivalence. Mais la transformation par la presse d’un fait divers somme toute assez banal en « affaire » en disait long sur la