Les Françaises, les Français et l'Épuration
Se suicider
plans B originaux, de reptations ou de contorsions
argumentaires.
D’autres, plus longs à réagir et déjà en état d’arrestation,
profitent néanmoins des conditions parfois précaires de sécurité
pour prendre la poudre d’escampette. Encore n’était-ce pas la
solution la plus facile car dans les Centres de séjour surveillé,
selon le décret pris à Alger par le CFLN le 14 mars 1944, les
gardiens sont autorisés à user de leurs armes contre les fugitifs
qui encourent de surcroît jusqu’à cinq ans d’emprisonnement
pour évasion. Le jeu n’en vaut la chandelle que pour ceux qui
risquent gros à être jugés. Mais des opportunités d’évasion
peuvent malgré tout être saisies, notamment du fait de la
médiocrité souvent dénoncée d’une partie des gardiens recrutés à
la hâte, des conditions matérielles difficiles ou des coupures
d’électricité. Laurent Duguet, qui a étudié les camps de la
Libération 2, relève un certain nombre de ces évasions dans le
sud-est de la France : quatre au CSS de Bandol pour le seul mois
de septembre 1944, ce qui est exceptionnel, quelques-unes à
Sorgues, Gap, Saint-Vincent-les-Forts. Certaines sont motivées a
contrario de tout calcul lucide du risque, comme ce jeune homme
évadé du camp de Gap que l’on retrouve chez lui et qui explique
avoir « risqué le tout pour le tout » tant il ne comprenait pas les
raisons de son arrestation.
SE SUICIDER
D’autres, plus radicaux encore et d’une certaine façon plus
cohérents avec un engagement dont ils n’envisagent pas de se
détourner ou ne peuvent plus désormais le faire, choisissent la solution ultime du suicide. S’inspirent-ils de ce qui s’est passé en
Allemagne au cours des premiers mois de l’année 1945 pendant
lesquels des milliers de suicides ont eu lieu sans qu’on puisse
d’ailleurs en connaître le nombre exact 3 ? Sont-ils sous l’influence
de ces nazis pris comme modèle ? Car dans le Reich s’effondrant,
les suicides se multiplient au plus haut niveau. On compte 8
Gauleiter sur 41, 7 hauts dirigeants des SS et de la police sur 47,
53 généraux de l’armée de terre sur 554, 14 généraux de l’aviation
sur 98 et 11 amiraux sur 53 qui mettent fin ainsi à leurs jours 4.
Cette pratique du suicide, déjà constatée après la défaite de 1918,
s’étend à toutes les catégories de la population, notamment dans
les territoires libérés par les Soviétiques. On sait que des
Hitlerjugend avaient distribué, comme des bonbons, des pilules
de cyanure dans les derniers jours du Reich. En France, c’est
généralement au moment de leur arrestation que s’effectuent les
passages à l’acte définitifs. À l’exemple de Robert Daime, policier
membre de la Brigade spéciale des Renseignements généraux et
connu comme tortionnaire, lié au PPF et à la milice. Celui qui
avait d’abord été « mangeur de Juifs » à la 3e section des
Renseignements généraux, puis affecté à la Brigade spéciale de ce
même service, met fin à ses jours avec son arme de service le soir
de son arrestation dans les locaux de l’ex-Brigade spéciale, le
14 octobre 1944. Ils sont ainsi quelques-uns, impossibles à
dénombrer, pour qui la fuite sans retour paraît la seule solution
comme cet homme jeune, Henri Curnier, engagé dans la LVF en
Tunisie et arrêté en 1945, qui se tranche les veines dans sa cellule
le 29 septembre 1945 5. Pour d’autres, l’acte a lieu avant leur
exécution. Guillaume Francis, policier français de la Brigade
spéciale du 4 e arrondissement de Paris, surnommé « Darquier de
Pellepoix » par ses collègues à cause du zèle qu’il mettait à arrêter des Juifs, est lui aussi arrêté à son domicile le 20 août 1944,
interné à partir du 12 janvier 1945 au centre des Tourelles, où il
se suicide par pendaison. Le poids des circonstances est
évidemment déterminant comme il semble l’être pour le
journaliste Jean Fontenoy, membre du PPF puis du MSR et du
RNP, lieutenant dans la LVF et chargé de mission en Allemagne
par Laval, qui se loge une balle dans la tête dans le Berlin
encerclé d’avril 1945, avant qu’on le fasse à sa place. Il anticipe
ainsi sa condamnation à mort par contumace le 28 février 1948
par la cour de justice de la Seine, qui ignore son décès.
Le plus connu en France des gens de plume qui mirent fin à
leurs jours est sans doute Pierre Drieu la Rochelle, directeur de la
NRF et auteur de Gilles, jeune modèle fasciste qu’il avait célébré.
Il s’y applique avec peine et un certain courage. Il doit en effet s’y
prendre à trois reprises. Le 11 août 1944, huit jours avant la
libération de Paris, il avale des barbituriques mais est sauvé par
sa domestique. Il se taille ensuite les veines le 18 août à l’hôpital
américain (sic) où il a été transféré. Sept mois passent ensuite au
cours desquels il refuse la proposition de son ami le Sonderführer
Gerhard Heller de fuir en Espagne. Il se cache quelque temps
après la Libération, aidé par des amis dont Aragon et Malraux, et
évite son arrestation jusqu’au début de l’année 1945. N’étant plus
que l’ombre de lui-même et voulant à tout prix échapper à la
prison, il se suicide le 15 mars 1945 6 en laissant ces mots :
« Gabrielle, laissez-moi dormir maintenant 7. »
Pour d’autres, le suicide envisagé comme dernier recours de
leur cavale s’avère plus compliqué que prévu, et s’il peut
s’accompagner d’une forme de panache désespéré, assez rare il
faut bien le dire chez les grands collaborateurs, le résultat
escompté n’est pas toujours au rendez-vous. Ainsi Jacques Ménard, ancien directeur politique du Matin et président de