Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 109 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Se suicider

plans B originaux, de reptations ou de contorsions

argumentaires.

D’autres, plus longs à réagir et déjà en état d’arrestation,

profitent néanmoins des conditions parfois précaires de sécurité

pour prendre la poudre d’escampette. Encore n’était-ce pas la

solution la plus facile car dans les Centres de séjour surveillé,

selon le décret pris à Alger par le CFLN le 14 mars 1944, les

gardiens sont autorisés à user de leurs armes contre les fugitifs

qui encourent de surcroît jusqu’à cinq ans d’emprisonnement

pour évasion. Le jeu n’en vaut la chandelle que pour ceux qui

risquent gros à être jugés. Mais des opportunités d’évasion

peuvent malgré tout être saisies, notamment du fait de la

médiocrité souvent dénoncée d’une partie des gardiens recrutés à

la hâte, des conditions matérielles difficiles ou des coupures

d’électricité. Laurent Duguet, qui a étudié les camps de la

Libération 2, relève un certain nombre de ces évasions dans le

sud-est de la France : quatre au CSS de Bandol pour le seul mois

de septembre 1944, ce qui est exceptionnel, quelques-unes à

Sorgues, Gap, Saint-Vincent-les-Forts. Certaines sont motivées a

contrario de tout calcul lucide du risque, comme ce jeune homme

évadé du camp de Gap que l’on retrouve chez lui et qui explique

avoir « risqué le tout pour le tout » tant il ne comprenait pas les

raisons de son arrestation.

 

SE SUICIDER

 

D’autres, plus radicaux encore et d’une certaine façon plus

cohérents avec un engagement dont ils n’envisagent pas de se

détourner ou ne peuvent plus désormais le faire, choisissent la solution ultime du suicide. S’inspirent-ils de ce qui s’est passé en

Allemagne au cours des premiers mois de l’année 1945 pendant

lesquels des milliers de suicides ont eu lieu sans qu’on puisse

d’ailleurs en connaître le nombre exact 3 ? Sont-ils sous l’influence

de ces nazis pris comme modèle ? Car dans le Reich s’effondrant,

les suicides se multiplient au plus haut niveau. On compte 8

Gauleiter sur 41, 7 hauts dirigeants des SS et de la police sur 47,

53 généraux de l’armée de terre sur 554, 14 généraux de l’aviation

sur 98 et 11 amiraux sur 53 qui mettent fin ainsi à leurs jours 4.

Cette pratique du suicide, déjà constatée après la défaite de 1918,

s’étend à toutes les catégories de la population, notamment dans

les territoires libérés par les Soviétiques. On sait que des

Hitlerjugend avaient distribué, comme des bonbons, des pilules

de cyanure dans les derniers jours du Reich. En France, c’est

généralement au moment de leur arrestation que s’effectuent les

passages à l’acte définitifs. À l’exemple de Robert Daime, policier

membre de la Brigade spéciale des Renseignements généraux et

connu comme tortionnaire, lié au PPF et à la milice. Celui qui

avait d’abord été « mangeur de Juifs » à la 3e section des

Renseignements généraux, puis affecté à la Brigade spéciale de ce

même service, met fin à ses jours avec son arme de service le soir

de son arrestation dans les locaux de l’ex-Brigade spéciale, le

14 octobre 1944. Ils sont ainsi quelques-uns, impossibles à

dénombrer, pour qui la fuite sans retour paraît la seule solution

comme cet homme jeune, Henri Curnier, engagé dans la LVF en

Tunisie et arrêté en 1945, qui se tranche les veines dans sa cellule

le 29 septembre 1945 5. Pour d’autres, l’acte a lieu avant leur

exécution. Guillaume Francis, policier français de la Brigade

spéciale du 4 e arrondissement de Paris, surnommé « Darquier de

Pellepoix » par ses collègues à cause du zèle qu’il mettait à arrêter des Juifs, est lui aussi arrêté à son domicile le 20 août 1944,

interné à partir du 12 janvier 1945 au centre des Tourelles, où il

se suicide par pendaison. Le poids des circonstances est

évidemment déterminant comme il semble l’être pour le

journaliste Jean Fontenoy, membre du PPF puis du MSR et du

RNP, lieutenant dans la LVF et chargé de mission en Allemagne

par Laval, qui se loge une balle dans la tête dans le Berlin

encerclé d’avril 1945, avant qu’on le fasse à sa place. Il anticipe

ainsi sa condamnation à mort par contumace le 28 février 1948

par la cour de justice de la Seine, qui ignore son décès.

Le plus connu en France des gens de plume qui mirent fin à

leurs jours est sans doute Pierre Drieu la Rochelle, directeur de la

NRF et auteur de Gilles, jeune modèle fasciste qu’il avait célébré.

Il s’y applique avec peine et un certain courage. Il doit en effet s’y

prendre à trois reprises. Le 11 août 1944, huit jours avant la

libération de Paris, il avale des barbituriques mais est sauvé par

sa domestique. Il se taille ensuite les veines le 18 août à l’hôpital

américain (sic) où il a été transféré. Sept mois passent ensuite au

cours desquels il refuse la proposition de son ami le Sonderführer

Gerhard Heller de fuir en Espagne. Il se cache quelque temps

après la Libération, aidé par des amis dont Aragon et Malraux, et

évite son arrestation jusqu’au début de l’année 1945. N’étant plus

que l’ombre de lui-même et voulant à tout prix échapper à la

prison, il se suicide le 15 mars 1945 6 en laissant ces mots :

« Gabrielle, laissez-moi dormir maintenant 7. »

Pour d’autres, le suicide envisagé comme dernier recours de

leur cavale s’avère plus compliqué que prévu, et s’il peut

s’accompagner d’une forme de panache désespéré, assez rare il

faut bien le dire chez les grands collaborateurs, le résultat

escompté n’est pas toujours au rendez-vous. Ainsi Jacques Ménard, ancien directeur politique du Matin et président de