Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 13 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Des listes noires annonciatrices

opérées par les autorités allemandes, les exécutions de

collaborateurs ont lieu un peu partout sur l’ensemble du

territoire. Les membres de la milice française, organisation

paramilitaire créée par Joseph Darnand en janvier 1943, sont pris

pour cible par la résistance. Leur connaissance du terrain,

supérieure aux Allemands, la radicalité de leur engagement

associée à leur brutalité en font des adversaires aussi craints que

haïs. Il s’agissait tout autant de punir leurs membres que de

dissuader les adhésions. Les appels de Radio Londres à liquider

les traîtres sont relayés, et des coups de main sont organisés ici et

là. Paul de Gassowski, chef adjoint de la milice des Bouches-du-

Rhône, est abattu le 28 avril 1943. Un autre milicien, Henri

Burgnat, est également assassiné deux mois plus tard à Grenoble.

Un an après, Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne, relève dans

un rapport que 300 miliciens sont ainsi tombés sous les coups de

la Résistance 11.

 

DES LISTES NOIRES ANNONCIATRICES

 

Éparses à leur début, les actions envers les collaborateurs en

s’intensifiant firent système. Il ne s’agissait plus uniquement de

punir untel ou untel, mais de définir nommément le camp des

traîtres, d’en établir la liste. Le Parti communiste d’abord s’y

attacha, adaptant à l’Occupation la méthode des listes noires déjà

employée entre 1931 et 1939 pour dénoncer les « ennemis de la

classe ouvrière ». Avec l’entrée du PCF dans la clandestinité en

septembre 1939, à la suite de son approbation du pacte germano-

soviétique, les listes nationales s’étaient interrompues mais sans

que cela n’empêche localement des désignations individuelles de collaborateurs. À partir de 1941, notamment à l’occasion du

11 novembre, le Front national dieppois annonce le marquage de

certains commerces par la lettre « K » pour « kollaborateurs 12 ».

En janvier 1943 réapparaissent les grandes listes nationales,

véritables inventaires « d’espions, traîtres, renégats, suspects et

agents de la Gestapo 13 ». Ces listes regroupent toutes sortes

« d’ennemis du parti », qu’ils aient dénoncé le pacte germano-

soviétique, aient été accusés de trotskisme ou eu une conduite

morale « indigne d’un communiste » ; ou encore qu’ils aient été

indicateurs de la police, de la Gestapo ou aient rejoint des

organisations collaborationnistes. Certaines listes sont largement

diffusées, d’autres réservées à l’appareil du parti. Actualisées,

elles intègrent parfois l’application du châtiment, comme pour

l’ancien communiste André Clément qui avait rejoint le PPF de

Jacques Doriot. Sur la liste de 1943, en face de son nom figure la

mention : « a reçu le juste châtiment de ses crimes 14 ».

Mais la pratique n’est pas le seul apanage du Parti

communiste. Les lettres de menace, les cercueils, balles et autres

billets déposés dans les boîtes aux lettres constituent des armes

précieuses pour insuffler la peur chez l’adversaire. D’autres listes

noires apparaissent dans des journaux clandestins de différentes

obédiences. Comme le gaulliste Bir Hakeim qui annonce dans son

numéro du 14 juillet 1943 sa première liste noire avec ce

commentaire : « Français, conservez précieusement ces listes de

“traîtres” et de “caméléons” pour le jour du jugement et des

fessées en place publique 15 ». En Ardèche, en décembre 1943, le

mouvement France d’abord publiait Le Pilori : « Le Pilori n’est ni

un tract ni un journal clandestin. C’est un acte d’accusation établi

après de sérieuses enquêtes. […] À tour de rôle, chaque foyer

d’infection sera révélé, ce qui demain facilitera la tâche des chirurgiens », et en janvier 1944, au Havre, Le Patriote tient une

rubrique régulière intitulée « Collaborateurs » avec le dessin d’un

cercueil en illustration 16. Dans l’organe des Mouvements Unis de

Résistance (MUR) de Saône-et-Loire 17 la rubrique est intitulée

« Salopard et Cie » et « dans la koll… » pour celle du Front

national de l’Oise 18. À l’approche de la libération, ce recensement

des traîtres se fit plus pressant. La Résistance en appelait alors à

chacun, pour repérer les suspects, accumuler les preuves et

signaler les individus à punir. En Bretagne un tract de l’Union

des femmes françaises (VFF) y voyait clairement une des formes

du combat à mener : « Engagez le combat contre les

collaboratrices qui bientôt, comme à Rennes, vont payer leurs

complaisances à l’ennemi, leurs délations et leurs crimes.

Dressez-en la liste dans vos maisons, vos quartiers, vos usines,

vos bureaux : demain le Tribunal Populaire aura à statuer sur

leur sort. Aidez, dès maintenant, la justice du peuple ! 19 » Les

listes noires touchaient tous les secteurs de la société française,

même la Sorbonne eut droit à la sienne publiée par le Front

national universitaire en juillet 1943 20.

Sur le territoire français, le traître pour lequel on appelait le

châtiment pouvait être un collègue, un voisin, ou une

personnalité locale. Parce qu’ils étaient des proches, leurs

sentiments germanophiles comme leur engagement

collaborationniste et leur fréquentation de l’ennemi n’étaient un

mystère pour personne. Cependant, la volonté de s’en prendre

aux traîtres était partagée par ceux qui prolongeaient la lutte en

dehors du territoire national. À Londres, puis à Alger, dans les

rangs de la France libre, l’on aspirait aussi à leur faire expier leur

trahison et leur engagement.

 

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