Les Françaises, les Français et l'Épuration
Des listes noires annonciatrices
opérées par les autorités allemandes, les exécutions de
collaborateurs ont lieu un peu partout sur l’ensemble du
territoire. Les membres de la milice française, organisation
paramilitaire créée par Joseph Darnand en janvier 1943, sont pris
pour cible par la résistance. Leur connaissance du terrain,
supérieure aux Allemands, la radicalité de leur engagement
associée à leur brutalité en font des adversaires aussi craints que
haïs. Il s’agissait tout autant de punir leurs membres que de
dissuader les adhésions. Les appels de Radio Londres à liquider
les traîtres sont relayés, et des coups de main sont organisés ici et
là. Paul de Gassowski, chef adjoint de la milice des Bouches-du-
Rhône, est abattu le 28 avril 1943. Un autre milicien, Henri
Burgnat, est également assassiné deux mois plus tard à Grenoble.
Un an après, Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne, relève dans
un rapport que 300 miliciens sont ainsi tombés sous les coups de
la Résistance 11.
DES LISTES NOIRES ANNONCIATRICES
Éparses à leur début, les actions envers les collaborateurs en
s’intensifiant firent système. Il ne s’agissait plus uniquement de
punir untel ou untel, mais de définir nommément le camp des
traîtres, d’en établir la liste. Le Parti communiste d’abord s’y
attacha, adaptant à l’Occupation la méthode des listes noires déjà
employée entre 1931 et 1939 pour dénoncer les « ennemis de la
classe ouvrière ». Avec l’entrée du PCF dans la clandestinité en
septembre 1939, à la suite de son approbation du pacte germano-
soviétique, les listes nationales s’étaient interrompues mais sans
que cela n’empêche localement des désignations individuelles de collaborateurs. À partir de 1941, notamment à l’occasion du
11 novembre, le Front national dieppois annonce le marquage de
certains commerces par la lettre « K » pour « kollaborateurs 12 ».
En janvier 1943 réapparaissent les grandes listes nationales,
véritables inventaires « d’espions, traîtres, renégats, suspects et
agents de la Gestapo 13 ». Ces listes regroupent toutes sortes
« d’ennemis du parti », qu’ils aient dénoncé le pacte germano-
soviétique, aient été accusés de trotskisme ou eu une conduite
morale « indigne d’un communiste » ; ou encore qu’ils aient été
indicateurs de la police, de la Gestapo ou aient rejoint des
organisations collaborationnistes. Certaines listes sont largement
diffusées, d’autres réservées à l’appareil du parti. Actualisées,
elles intègrent parfois l’application du châtiment, comme pour
l’ancien communiste André Clément qui avait rejoint le PPF de
Jacques Doriot. Sur la liste de 1943, en face de son nom figure la
mention : « a reçu le juste châtiment de ses crimes 14 ».
Mais la pratique n’est pas le seul apanage du Parti
communiste. Les lettres de menace, les cercueils, balles et autres
billets déposés dans les boîtes aux lettres constituent des armes
précieuses pour insuffler la peur chez l’adversaire. D’autres listes
noires apparaissent dans des journaux clandestins de différentes
obédiences. Comme le gaulliste Bir Hakeim qui annonce dans son
numéro du 14 juillet 1943 sa première liste noire avec ce
commentaire : « Français, conservez précieusement ces listes de
“traîtres” et de “caméléons” pour le jour du jugement et des
fessées en place publique 15 ». En Ardèche, en décembre 1943, le
mouvement France d’abord publiait Le Pilori : « Le Pilori n’est ni
un tract ni un journal clandestin. C’est un acte d’accusation établi
après de sérieuses enquêtes. […] À tour de rôle, chaque foyer
d’infection sera révélé, ce qui demain facilitera la tâche des chirurgiens », et en janvier 1944, au Havre, Le Patriote tient une
rubrique régulière intitulée « Collaborateurs » avec le dessin d’un
cercueil en illustration 16. Dans l’organe des Mouvements Unis de
Résistance (MUR) de Saône-et-Loire 17 la rubrique est intitulée
« Salopard et Cie » et « dans la koll… » pour celle du Front
national de l’Oise 18. À l’approche de la libération, ce recensement
des traîtres se fit plus pressant. La Résistance en appelait alors à
chacun, pour repérer les suspects, accumuler les preuves et
signaler les individus à punir. En Bretagne un tract de l’Union
des femmes françaises (VFF) y voyait clairement une des formes
du combat à mener : « Engagez le combat contre les
collaboratrices qui bientôt, comme à Rennes, vont payer leurs
complaisances à l’ennemi, leurs délations et leurs crimes.
Dressez-en la liste dans vos maisons, vos quartiers, vos usines,
vos bureaux : demain le Tribunal Populaire aura à statuer sur
leur sort. Aidez, dès maintenant, la justice du peuple ! 19 » Les
listes noires touchaient tous les secteurs de la société française,
même la Sorbonne eut droit à la sienne publiée par le Front
national universitaire en juillet 1943 20.
Sur le territoire français, le traître pour lequel on appelait le
châtiment pouvait être un collègue, un voisin, ou une
personnalité locale. Parce qu’ils étaient des proches, leurs
sentiments germanophiles comme leur engagement
collaborationniste et leur fréquentation de l’ennemi n’étaient un
mystère pour personne. Cependant, la volonté de s’en prendre
aux traîtres était partagée par ceux qui prolongeaient la lutte en
dehors du territoire national. À Londres, puis à Alger, dans les
rangs de la France libre, l’on aspirait aussi à leur faire expier leur
trahison et leur engagement.
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