Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 111 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Chez les voisins neutres

nazis l’est aussi pour les plus compromis des Français qui avaient

fui en Allemagne en même temps que les troupes de la

Wehrmacht. Et ils ont emprunté ces mêmes circuits d’évasion.

 

CHEZ LES VOISINS NEUTRES

 

« Ces réfugiés de la Libération » comme les appelait François

Piétri, qui le fut lui-même en Espagne où il avait été quatre

années l’ambassadeur de Vichy auprès du général Franco 16,

partent plus ou moins tôt car les circonstances et les mobiles sont

différents pour les uns et les autres, et il n’est guère aisé de les

dénombrer plus précisément qu’entre cinq et dix mille selon qu’ils

sont ou non accompagnés de leur famille ou qu’ils se cachent

sous une fausse identité.

A priori les destinations les plus accessibles sont d’abord la

Suisse et l’Espagne, c’est-à-dire les deux pays à la fois limitrophes

et dont la neutralité a été respectée pendant la guerre et le

demeure. D’où la présence sur place des anciens ambassadeurs

ou consuls désormais actifs pour accueillir leurs compatriotes,

plusieurs milliers probablement, inquiétés par l’épuration.

La première vague des tentatives de fuite vers la Suisse a lieu

au printemps 1945, car la sévérité des condamnations des cours

de justice ne laisse guère d’espoir à ceux qui sont alors en

Allemagne. Beaucoup tentent de passer la frontière : « Dans

l’après-midi j’ai accompagné Oltramare [journaliste suisse actif

dans les milieux collaborationnistes parisiens et en particulier sur

les ondes de Radio Paris, connu sous le nom de Georges

Dieudonné] jusqu’à 200 mètres du poste de douane et c’est là que

j’ai croisé un défilé de collaborationnistes français qui

cherchaient à gagner la Suisse », raconte un de ces fugitifs 17. En

1945, hormis ceux qui y parviennent, comme Pierre-Antoine

Cousteau ou Jean Hérold-Paquis, nombre d’entre eux sont

expulsés vers la France. D’autres pays neutres, comme l’Espagne

ou la Suède, adaptent leur politique aux nouveaux rapports de

force. Après avoir été des partenaires économiques actifs du

Reich, quand ce n’était pas des voisins bienveillants, ils répondent

désormais aux demandes alliées sans vouloir se compromettre en

abritant les criminels de guerre et les collaborateurs. Ainsi les

membres alliés des commissions d’enquête sur les crimes de

guerre sont autorisés à se rendre en Suisse où la police helvétique

met à leur disposition toutes ses ressources 18.

 

Deux ans plus tard, en 1947, les mailles du filet sont sans

aucun doute plus lâches. Arrivent alors un certain nombre de

figures intellectuelles de la collaboration demeurées cachées en

France. Il leur est maintenant plus facile d’entrer en Suisse,

surtout grâce aux conseils et aux réseaux d’anciens représentants

de Vichy, tels Henry du Moulin de Labarthète, directeur de

cabinet du maréchal Pétain et nommé attaché d’ambassade à

Berne depuis 1942, et surtout Jean Jardin, qui le rejoint en 1943

après avoir été le directeur de cabinet de Pierre Laval, et devient,

selon la formule de Pierre Assouline, « le consul des émigrés ».

Jean Jardin se dépense beaucoup, avec l’aide de l’écrivain,

directeur de collection chez Gallimard et diplomate Paul Morand,

qu’il avait fait nommer ambassadeur à Berne par Pétain, pour

accueillir du mieux qu’il pouvait les arrivages de pétainistes à la

conscience lourde 19. Aussi sont-ils nombreux à profiter de ses

services, des membres de l’appareil d’État vichyssois comme

René Belin (ancien ministre du travail), Georges Bonnet

(membre du Conseil national et de l’Assemblée consultative du régime de Vichy) ou encore Georges Hilaire (secrétaire général de

l’administration en 1942). Figurent aussi, parmi ces exilés des

bords du lac Léman, des propagandistes et idéologues du

collaborationnisme parisien : Georges Soulès qui se cache sous le

pseudonyme de Raymond Abellio (dirigeant du Mouvement

social-révolutionnaire d’Eugène Deloncle), Horace de Carbuccia,

le fondateur du journal Gringoire, Georges Daudet, directeur du

journal La France socialiste, ou encore Jacques Roujon,

éditorialiste au Petit Parisien. Certains sont assignés à résidence,

interdits de toute activité politique mais néanmoins autorisés à

travailler pour subvenir à leurs besoins 20. Chacun prépare sa

défense ou, pour les catégories supérieures, profite des réseaux

culturels helvétiques ou de la presse qui s’ouvre aux plumes des

dignitaires. Ceux-ci peuvent ainsi justifier publiquement leur

engagement et dessiner hors de l’Hexagone les premiers

linéaments de « la presse néo-vichyste 21 ». L’éditeur suisse

Constant Bourquin en est également un des principaux relais

éditoriaux, qui fait de sa maison d’édition Au cheval ailé le

spécialiste du livre de collaborateurs, et ce avec succès à en juger

par les 50 000 exemplaires tirés des Mémoires de Pierre Laval 22.

 

Ce n’est cependant pas la Suisse qui est prisée par les plus

compromis des collaborateurs mais plutôt l’Espagne franquiste

d’autant plus hospitalière avec ceux qui fuient l’épuration qu’il

existe des réseaux d’accueil éprouvés à l’ambassade de Madrid et

au consulat de Barcelone. « Nous voyons défiler… tout ce que

Madrid et l’Espagne comptent encore de victimes de l’épuration,

anciens pétainistes ou anciens collaborateurs. Ils demeurent

totalement enfermés dans leur passé, rabâchant leurs souvenirs »,

écrit en 1969 un ancien de l’OAS, Jean Ferrandi, autre exilé plus

tardif, lui aussi banni par la République 23.

Quoique encore mal connu, le passage des collaborateurs vers

la péninsule ibérique est, après la fuite des réprouvés durant la

guerre, une filière largement utilisée. Son plus célèbre (et

malheureux) utilisateur est sans doute Pierre Laval dont on a

précédemment évoqué le parcours entre Sigmaringen et Paris,

mais d’autres avant lui prirent ce chemin, comme Pierre Pucheu

et plus tard Abel Bonnard (ex-ministre de l’Enseignement),

Georges Scapini (ex-délégué aux Prisonniers en Allemagne),

François Gaucher (ex-chef de cabinet du ministère de

l’Information), Louis Darquier de Pellepoix (ex-commissaire

général aux Questions juives), le général Bridoux ou Maurice

Gabolde, l’ancien garde des Sceaux de mars 1943 à août 1944

surnommé « von Gabold » tant était réputée sa proximité avec les

Allemands, ou encore Jean Marquès-Rivière, l’un des principaux

propagandistes antimaçonniques, scénariste du film Forces

occultes sorti en salle en 1943. L’empruntent également, tout

comme un certain nombre de hauts fonctionnaires, Jacques

Guérard et Charles de Jonchay du cabinet de Pierre Laval.

Certains sont détenus provisoirement dans la forteresse de

Montjuich à Barcelone, avant d’être rarement expulsés, comme

Pierre Laval, ou plus souvent libérés comme Maurice Gabolde ou

Abel Bonnard qui obtient le statut de réfugié politique. On y

trouve également des hauts fonctionnaires, notamment quelques

professeurs d’université des instituts français en Espagne,

révoqués et interdits d’enseignement, qui laissent couler le temps

en caressant l’espoir d’une réintégration. Ces figures de l’élite

vichyste ne doivent cependant pas occulter le flux bien plus

important de fuyards, militants des partis collaborateurs,

miliciens ou proscrits aux mains plus ou moins sales, estimé à

plusieurs milliers d’individus dont la plupart ne sont qu’en transit généralement vers l’Amérique du Sud. Leur nombre est jugé

suffisamment important pour que les Pyrénées soient déclarées

« zone d’opération » par l’état-major français qui ordonne aux

FFI dans un premier temps, durant l’été 1944, de fermer la

frontière. Une des filières clandestines permettant aux

collaborateurs de traverser les Pyrénées connaît un certain

retentissement quelques années plus tard, en 1949, dans ce que la

presse appelle alors « l’affaire Coissard 24 ». Dans le contexte de la

multiplication des poursuites envers d’anciens résistants-

épurateurs, Lucien Coissard, ancien chef départemental des FFI

des Hautes-Pyrénées, est arrêté car accusé d’avoir ordonné

l’exécution en juillet 1945 de Mme Soulans, tenancière de

l’hospice de Rioumajou, un refuge d’altitude situé à quelques

kilomètres seulement de la frontière. Pour les résistants, elle était

l’organisatrice d’une chaîne d’évasion pour miliciens vers

l’Espagne franquiste. Mais manifestement cette filière n’existait

pas et la victime avait en fait été abattue au seul motif d’avoir

signalé à la gendarmerie la présence d’un cadavre dans les

environs. L’affaire dure jusqu’en août 1952 et l’acquittement de

Lucien Coissard 25. Elle rappelle cependant que la frontière

demeure une zone à risques, tant pour les collaborationnistes en

fuite que pour les guérilleros républicains espagnols ayant pris le

Maquis dans le but d’une hypothétique libération de leur pays du

franquisme.

Revenons à ceux qui passent. Certains, s’ils s’adressent au

Secours national français, une structure mise en place par

l’ancien consul de France à Barcelone, réussissent généralement

à obtenir les papiers leur permettant de vivre en Espagne. Les

autres sont hébergés au camp de Miranda où ils sont 211 en

avril 1945 mais on en compte seulement 116 en janvier 1946, un quart d’entre eux, les moins compromis, reviennent alors en

France, encouragés par le gouvernement français qui craint que

ne se développe un foyer collaborationniste outre-Pyrénées. Mais

ces chiffres ne rendent aucunement compte de la réalité du

nombre des passages par l’Espagne. Fin 1946, le consul de France

à Madrid répertorie les exilés de Vichy en différentes catégories

allant des collaborateurs les plus engagés comme les miliciens

aux sympathisants, « généralement des petits-bourgeois apeurés

à la Libération », de 2 000 à 5 000 selon les rares estimations

disponibles écrit Michel Catala 26.

Les mieux lotis dans ce petit monde d’exilés jouissent parfois

d’une reconnaissance et de conditions de vie tout à fait

confortables. François Piétri en est le symbole : invité du comte

de Mayalde, fréquentant le cercle fermé de la Gran Pena, il est élu

comme membre étranger à l’Académie royale d’histoire. Tous ne

sont pas aussi bien accueillis mais la proximité idéologique du

régime franquiste explique la tolérance dont bénéficie

« l’ambassade de Vichy » durant les quelques mois qui séparent la

libération française de la défaite nazie 27. On comprend mieux

l’excellente insertion du cercle collaborationniste dans la société

ibérique, surtout si l’on songe aux cérémonies où se bouscule la

haute société espagnole en hommage à Jacques Doriot, début

1945, ou au maréchal Pétain six ans plus tard. En 1951, en effet,

plusieurs cérémonies funèbres sont organisées simultanément

par Maurice Gabolde, toujours lui, et Georges Scapini, ex-chef du

Service diplomatique des prisonniers de guerre à Berlin, tous

deux résidant désormais à Barcelone. Les collaborateurs qui se

pressent à la messe sont honorés de la présence du gouverneur de

la province, du maire, du chef de la police et du responsable des

jeunesses phalangistes. Il en est de même à Madrid où œuvrent le général Bridoux (secrétaire d’État à la Défense à partir