Les Françaises, les Français et l'Épuration
Les Français et Nuremberg (octobre 1945 - novembre 1946)
Les quatre parties s’accordent également sur une liste de vingt-
quatre dirigeants nazis qui sont déférés devant cette cour.
LES FRANÇAIS ET NUREMBERG
(OCTOBRE 1945 - NOVEMBRE 1946)
Dix jours après son ouverture le 20 novembre 1945, les
spectateurs français découvrent les premières images du Tribunal
militaire international siégeant à Nuremberg. Huitième sujet des
actualités françaises de la dernière semaine de novembre, celui-ci
s’ouvre sur un carton, « Le procès de Nuremberg ». Aux images
de la ville détruite et des vestiges du nazisme succèdent celles du
palais de justice et de la salle d’audience : « La France siège à ce
tribunal où les nations libérées jugeront les responsables de cinq
années de crimes 14. » Les images de procès sont devenues
habituelles dans les salles obscures, celles de l’épuration en
France — Dentz le 27 avril 1945, ou Pétain les semaines des
27 juillet, 3 et 10 août 1945, Darnand et Laval celle du 12 octobre
1945 — ou à l’étranger (Quisling en Norvège, semaine du 29 juin
1945, Josef Pfitzner en Tchécoslovaquie le 19 octobre 1945). Le
commentaire insiste sur l’événement que constitue « le procès
géant » pour lequel « 400 journalistes sont venus du monde
entier ». Des vingt et un accusés assis sur leur banc dans la salle
du tribunal, l’image en retient cinq plaidant en allemand Nicht
schuldig (« non coupable ») : Hermann Goering, Rudolf Hess,
Joachim von Ribbentrop, Wilhelm Keitel, Franz von Papen.
Presque onze mois et trois cents audiences plus tard, les
actualités annoncent enfin le verdict, le 10 octobre 1946, jour où
l’on entend le juge Henri Donnedieu de Vabres déclarer coupable Karl Dönitz, l’amiral en chef de la Kriegsmarine, condamné à dix
ans de prison, avant que le Death by hanging (« mort par
pendaison ») soit prononcé pour les condamnés à mort :
Ribbentrop, Keitel, Goering 15 (les autres condamnés à mort sont
Alfred Jodl, Ernst Kaltenbrunner, Alfred Rosenberg, Fritz
Sauckel, Arthur Seyss-Inquart et Julius Streicher).
Comme le retracent les actualités filmées à chacun de leurs
reportages la France est présente à Nuremberg et les souffrances
infligées par l’ennemi y sont longuement détaillées. Les deux
premiers mois du procès sont consacrés aux complots et crimes
contre la paix. Puis vient le tour des crimes de guerre, avec ceux
contre l’humanité, qui avaient été commis en Europe de l’Ouest
et dont la délégation française est chargée. Le 17 janvier 1946,
François de Menthon, premier ministre de la Justice du
Gouvernement provisoire avant d’être nommé par de Gaulle
procureur à Nuremberg, présente pour la première fois
l’accusation française. Pendant les trois semaines qui suivent, la
délégation française énumère, avec force détails, les atrocités
commises par l’ennemi. Plus d’un tiers des 2 100 documents
fournis par l’accusation sont apportés par la France qui appelle
également à la barre onze témoins, exclusivement des victimes,
entre le 25 janvier et le 4 février 16 : Marie-Claude Vaillant-
Couturier, résistante communiste, arrêtée par la police française
en février 1942 avant d’être livrée aux Allemands, détenue à la
Santé puis déportée à Auschwitz dans le convoi dit « des 31 000 »
en janvier 1943 ; Maurice Lampe, militant communiste, Jean-
Frédéric Veith, prisonnier de guerre, et Francis Boix tous trois
déportés dans le camp de concentration de Mauthausen ; Victor
Dupont, membre du groupe Vengeance, revient quant à lui de
celui de Buchenwald comme Alfred Balachowsky qui a connu aussi le camp de Dora. Paul Roser, prisonnier de guerre cinq fois
évadé et finalement interné dans le stalag disciplinaire 325 de
Rawa Ruska en Galicie, témoigne de l’exécution de prisonniers de
guerre français, et un Norvégien, Hans Cappelen, déporté avec
d’autres compatriotes en tant que Nacht und Nebel dans le camp
de Natzweiller, en Alsace annexée, fait le récit des
expérimentations médicales et d’essais de gaz sur des détenus
tziganes 17. Témoignent enfin de la politique de germanisation de
leurs trois pays le Luxembourgeois Émile Reuter, le Néerlandais
Jacobus Vorrink et le Belge Léon van der Essen.
Mais la volonté française de faire entendre les souffrances
endurées par les peuples de l’Europe de l’Ouest occupée n’atteint
que très partiellement son but. Longue et répétitive, la démarche
agace à plusieurs reprises les autres juges lassés de cette litanie
des horreurs. Ce parti pris contribue à l’allongement du procès où
progressivement l’ennui s’empare de tous, public, juges, jusqu’aux
accusés eux-mêmes, selon Marie-Claude Vaillant-Couturier.
« Morne et interminable lenteur » également déplorée par le
journal Le Peuple à la mi-mars, alors qu’il reste encore sept mois
d’audiences jusqu’au verdict 18. En France, alors que les
cérémonies d’hommage et d’enterrements se poursuivent et
scandent le quotidien de la population, se manifeste pourtant un
désintérêt progressif vis-à-vis du procès. Une lassitude et une
impatience liées à une procédure, laquelle, sur le modèle anglo-
saxon où le tribunal est le lieu de l’instruction, paraît
interminable et en décalage avec les habitudes judiciaires
françaises. Un regain d’intérêt survient néanmoins avec l’énoncé
du verdict le 1er octobre 1946. C’est peu dire qu’il scandalise.
Alors que le sentiment largement majoritaire en France est que
l’ensemble des accusés ne mérite que la mort, la colère l’emporte lorsque trois acquittements (Hans Fritzsche, Franz von Papen et
Hjalmar Schacht) et sept condamnations à l’emprisonnement
(Rudolf Hess, Albert Speer, Walther Funk, Konstantin von
Neurath, Baldur von Schirach, Erich Raeder, Karl Dönitz) sont
prononcés.
L’organisation quadripartite du procès se prolonge jusque
dans la désignation des huit journalistes accrédités pour suivre
l’exécution des dix condamnés à mort, le onzième, Hermann
Goering, s’étant suicidé. C’est ainsi que deux Américains, deux
Britanniques, deux Soviétiques et deux Français, Sacha Simon
pour L’Est républicain et Louis Deroche pour l’Agence France-
Presse, peuvent en témoigner. Leurs récits font connaître au pays
tout entier le déroulement des exécutions dans la nuit du 15 au
16 octobre 1946. Sacha Simon termine par ces mots : « Peut-être
certains regretteront-ils que la mort de ces criminels nazis fût,
plutôt qu’un supplice, une sorte d’opération chirurgicale
empreinte de gravité… Mais non, je suis convaincu que le monde
respirera plus librement en apprenant qu’il s’est accompli ce
matin 16 octobre, à Nuremberg, non pas un geste de vengeance,
mais un acte de justice 19. » Sentiment probablement partagé par
de nombreux Français. Cependant, lorsque se termine le procès
de Nuremberg, Hitler, Goebbels, Himmler, Mussolini sont morts
depuis bientôt dix-huit mois 20, tandis que Darnand et Laval ont
été fusillés un an auparavant. À ce moment, la France débat de la
nouvelle constitution ratifiée par référendum le 13 octobre.
Et puis, tant d’autres criminels de guerre restent à juger, sans
doute moins célèbres, qui ne comptent pas parmi les dirigeants
du IIIe Reich, mais ont été responsables des atrocités commises
dans sa région, contre des proches ou contre soi-même si l’on a
survécu. 10 000 criminels de guerre allemands figurent sur les listes de l’UNWCC établies en 1947. Finalement, ils sont près du