Les Françaises, les Français et l'Épuration
« T » pour traîtres sur Radio Londres
On sait que la radio fut au cœur des actions de propagande
durant la Seconde Guerre mondiale. Très vite les émetteurs de la
BBC fonctionnèrent jour et nuit et transmettaient en 23 langues
160 000 mots par jour. Les services anglais écoutaient les radios
ennemies où elles trouvaient le matériau nécessaire pour
alimenter la propagande. La France libre possédait également
son propre service d’écoute au commissariat à l’Intérieur qui
employait 59 agents auxquels s’ajoutaient d’autres personnels
chargés de décoder les télégrammes et qui lisaient le courrier
clandestin provenant de la Résistance en France et en Europe.
Mais c’est surtout dans le lien qu’elle tisse avec la France occupée
que la France libre, et son « général micro », gagne sa légitimité.
Trois jours après le vote accordant les pouvoirs
constitutionnels au maréchal Pétain, le général de Gaulle évoque
sur Radio Londres, pour la première fois, le jour où « la France
libérée punira les responsables de ses désastres et les artisans de
sa servitude ». Il ajoute toutefois : « Mais pour l’instant il ne s’agit
pas de cela. » La priorité est au combat et à l’affirmation d’une
légitimité qui n’allait pas alors de soi. Car le 2 août suivant, c’était
bien de Gaulle qui était condamné à mort par contumace par le
Tribunal militaire permanent pour « trahison, atteinte à la sûreté
extérieure de l’État, désertion à l’étranger en temps de guerre sur
un territoire en état de guerre et de siège ».
Aussi, après le discours du 8 août 1940 où le général de Gaulle
annonce, à propos du procès de Riom 21, que la victoire apportera
la justice, plus aucune allusion à l’épuration ou presque n’est faite
l’année suivante par la France libre sur les ondes de la radio
anglaise. Dans la guerre des ondes qui est livrée depuis Londres, la dénonciation de la collaboration relève surtout d’une
propagande de discrédit de l’adversaire. On oppose au choix de la
trahison celui de l’honneur et de la patrie comme dans l’émission
au titre éponyme de la BBC, Honneur et Patrie ; ou encore, on
maintient l’espoir vacillant en martelant, dans le programme Les
Français parlent aux Français, que le cœur de la vraie France, « la
France éternelle » de l’allocution du 18 juin, continue de battre
outre-Manche.
C’est à partir du mois d’août 1941 que Maurice Schumann
évoquant les « V » ou « RAF » tracés sur les murs de la France
occupée signale également d’autres sortes de graffitis accusateurs
du type « Ici habite un traître ». Partant, il propose qu’un
« simple T [montre] aux agents avérés de l’ennemi qu’ils sont
connus, qu’ils sont repérés et que — le jour venu — ils ne seront
pas oubliés 22 ».
Plus la guerre et l’Occupation durent et les représailles se font
brutales, plus Radio Londres va relayer crescendo la menace de
châtiment des traîtres. À partir d’avril 1942, la campagne des
« T » est relancée à la BBC et des listes de collaborateurs avec
leur adresse et les faits qui leur sont reprochés régulièrement
énumérées au micro. Le 22 mars 1943, Maurice Schumann
dénonce solennellement plusieurs commissaires de la Brigade
spéciale du « Service juif 23 » et des Renseignements généraux. Ce
pilori radiophonique se poursuit jusqu’à la Libération, selon la
tactique visant à effrayer les collaborateurs, à faire renoncer les
plus tièdes et à décourager d’éventuels nouveaux engagés.
D’autant qu’à plusieurs reprises le message est relayé sous
différentes formes. Il est par exemple rappelé lors du discours du
général de Gaulle à Casablanca le 8 août 1943, discours accueilli
avec satisfaction par la Résistance. De Gaulle y proclame en effet que « le pays n’émoussera pas le glaive de la justice sous
d’énervants prétextes de pardons. […] L’Union nationale ne peut
se faire et ne peut durer que si l’État sait distinguer les bons
serviteurs et punir les criminels ». Cependant déjà la radio de la
France libre par la voix de Pierre Laroque, quelques jours plus
tard, prend en compte les dérapages possibles et invite à la
retenue : « Dans l’ivresse de la victoire et de la libération,
explique-t-il, beaucoup seront peut-être tentés d’assouvir des
colères souvent trop légitimes, de frapper eux-mêmes les traîtres
par crainte de la défaillance des juges officiels. Il faudra résister à
ces mouvements naturels 24. »
Se profilait déjà ce qui va devenir un des points de divergence
majeurs entre la France libre et la Résistance intérieure : la
première, à distance, minorait sans doute la réalité quotidienne
humiliante et violente de l’Occupation et surtout intégrait
l’épuration comme un passage obligé dans un projet plus vaste de
refonte et de reconstruction du pays ; la seconde, plus
révolutionnaire, s’attachait à considérer l’épuration comme un
préalable absolu à tout projet d’avenir.
Le 23 septembre 1943, Maurice Schumann accuse sur les
ondes la servilité sanguinaire des magistrats des sections
spéciales. Deux semaines plus tard, le 10 octobre à Toulouse, sans
qu’on puisse à coup sûr établir un lien de causalité directe, la
35 e brigade des Francs-tireurs et partisans-Main-d’œuvre
immigrée (FTP-MOI) abat le procureur Lespinasse qui avait
requis la peine capitale contre un de ses camarades, Mendel
Langer, condamné à mort et guillotiné en juillet 1943 parce
qu’« étranger, juif et communiste ». La mort de Lespinasse n’avait
pas été sans conséquences. La dénonciation s’accentuant dans
l’ombre ou sur les ondes, le sentiment d’impunité avait disparu pour les collaborateurs et c’est sur la musique d’Ah ça ira que
Pierre Dac chantait : « Amis chantons avec ferveur / Le chanvre
purificateur / Tressons-le bien en cadence / Car il en faudra
bientôt / Pour suspendre à la potence / Les traîtres et les
salauds 25. »
Les promesses de châtiment répondaient-elles davantage aux
souhaits de la Résistance intérieure qu’à la volonté de la France
libre ? La question mérite d’être posée si l’on compare
l’intransigeance radiophonique à la bien plus grande indulgence
pratiquée dans l’Empire au fur et à mesure du basculement du
camp de Vichy dans celui de Londres puis d’Alger.
Les mises en garde ne manquent pas comme celle de Maurice
Schumann dans l’émission Honneur et Patrie du 28 décembre
1943 à propos des arrestations de Boisson, Flandin et Peyrouton,
respectivement ancien gouverneur général de l’Afrique
occidentale française (AOF), ministre des Affaires étrangères et
ministre de l’Intérieur. Il explique ainsi la position du Comité
français de libération nationale (CFLN) et commence par ces
mots avant de rappeler le rôle de chacun : « Tout Français qui en
temps de guerre entretiendra des intelligences avec une puissance
étrangère ou avec des agents en vue de favoriser les entreprises de
cette puissance contre la France… » : c’est en ces termes que le
paragraphe 5 de l’article 75 du Code pénal définit le personnage
communément appelé « traître ».
Les chansons et autres pastiches demeurent le mode de
prévention préféré des humoristes de la France libre et l’on peut
supposer que leur effet auprès des intéressés est inversement
proportionnel à leur légèreté de ton. D’autant que les comptines
ou les pamphlets mis en musique collent aux préoccupations des
principaux concernés 26. Ainsi la peur (de l’avenir) du collaborateur par exemple, « la trouille », peut devenir un
sujet sous la plume goguenarde de Pierre Dac : « C’est ton av’nir
qui t’ préoccupe / Ça s’comprend, mais faut pas t’ frapper /
Tranquillis’-toi, on s’en occupe / Et on n’ te laiss’ra pas tomber /
On t’ soutiendra, bien au contraire / Avec un’ cord’
réglementaire 27. »
D’autres avertissements radiophoniques mettent en garde les
jeunes requis espérant échapper au STO en passant les concours
des écoles supérieures de la police. C’est la dernière trouvaille de
Vichy : une fois reçus, les candidats sont exemptés à condition de
signer un contrat de trois ans. « Signer ce contrat avec Hitler,
prévient le speaker de l’émission Le Quart d’heure français du soir,
c’est le signer avec la mort… à plus ou moins brève échéance.
Rien que pour la semaine dernière voici quelques exemples
propres à faire réfléchir les malheureux qui voudraient s’engager
dans la police.
« À Grenoble, deux inspecteurs de police qui traquaient les
patriotes sont grièvement blessés. À Brive, c’est un membre des
Groupes mobiles de réserve qui tombe. À Saint-Claude, c’est le
tour du secrétaire de la Légion des combattants […]. Quant à la
milice, se gaussait le speaker, de tous les organes de répression,
c’est celui où la durée du service pour Hitler est la plus courte 28. »
Pierre Dac, toujours lui, anticipe système et arguments de
défense des « collabos » et notamment l’idée partagée par la
plupart d’entre eux de se défendre en faisant valoir la théorie du
double jeu : « Et ceux qui envoient nos camarades au poteau
d’exécution devant le peloton du même nom, le 27 avril 1944,
qu’est-ce que vous croyez donc qu’ils font, en procédant de la
sorte ? Du double jeu 29, tout simplement et tout doublement.
C’est tout juste si, en prononçant l’arrêt de mort, ils ne font pas à ceux qu’ils condamnent à la peine capitale un petit clin d’œil