Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 14 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

« T » pour traîtres sur Radio Londres

 

On sait que la radio fut au cœur des actions de propagande

durant la Seconde Guerre mondiale. Très vite les émetteurs de la

BBC fonctionnèrent jour et nuit et transmettaient en 23 langues

160 000 mots par jour. Les services anglais écoutaient les radios

ennemies où elles trouvaient le matériau nécessaire pour

alimenter la propagande. La France libre possédait également

son propre service d’écoute au commissariat à l’Intérieur qui

employait 59 agents auxquels s’ajoutaient d’autres personnels

chargés de décoder les télégrammes et qui lisaient le courrier

clandestin provenant de la Résistance en France et en Europe.

Mais c’est surtout dans le lien qu’elle tisse avec la France occupée

que la France libre, et son « général micro », gagne sa légitimité.

 

Trois jours après le vote accordant les pouvoirs

constitutionnels au maréchal Pétain, le général de Gaulle évoque

sur Radio Londres, pour la première fois, le jour où « la France

libérée punira les responsables de ses désastres et les artisans de

sa servitude ». Il ajoute toutefois : « Mais pour l’instant il ne s’agit

pas de cela. » La priorité est au combat et à l’affirmation d’une

légitimité qui n’allait pas alors de soi. Car le 2 août suivant, c’était

bien de Gaulle qui était condamné à mort par contumace par le

Tribunal militaire permanent pour « trahison, atteinte à la sûreté

extérieure de l’État, désertion à l’étranger en temps de guerre sur

un territoire en état de guerre et de siège ».

Aussi, après le discours du 8 août 1940 où le général de Gaulle

annonce, à propos du procès de Riom 21, que la victoire apportera

la justice, plus aucune allusion à l’épuration ou presque n’est faite

l’année suivante par la France libre sur les ondes de la radio

anglaise. Dans la guerre des ondes qui est livrée depuis Londres, la dénonciation de la collaboration relève surtout d’une

propagande de discrédit de l’adversaire. On oppose au choix de la

trahison celui de l’honneur et de la patrie comme dans l’émission

au titre éponyme de la BBC, Honneur et Patrie ; ou encore, on

maintient l’espoir vacillant en martelant, dans le programme Les

Français parlent aux Français, que le cœur de la vraie France, « la

France éternelle » de l’allocution du 18 juin, continue de battre

outre-Manche.

C’est à partir du mois d’août 1941 que Maurice Schumann

évoquant les « V » ou « RAF » tracés sur les murs de la France

occupée signale également d’autres sortes de graffitis accusateurs

du type « Ici habite un traître ». Partant, il propose qu’un

« simple T [montre] aux agents avérés de l’ennemi qu’ils sont

connus, qu’ils sont repérés et que — le jour venu — ils ne seront

pas oubliés 22 ».

Plus la guerre et l’Occupation durent et les représailles se font

brutales, plus Radio Londres va relayer crescendo la menace de

châtiment des traîtres. À partir d’avril 1942, la campagne des

« T » est relancée à la BBC et des listes de collaborateurs avec

leur adresse et les faits qui leur sont reprochés régulièrement

énumérées au micro. Le 22 mars 1943, Maurice Schumann

dénonce solennellement plusieurs commissaires de la Brigade

spéciale du « Service juif 23 » et des Renseignements généraux. Ce

pilori radiophonique se poursuit jusqu’à la Libération, selon la

tactique visant à effrayer les collaborateurs, à faire renoncer les

plus tièdes et à décourager d’éventuels nouveaux engagés.

D’autant qu’à plusieurs reprises le message est relayé sous

différentes formes. Il est par exemple rappelé lors du discours du

général de Gaulle à Casablanca le 8 août 1943, discours accueilli

avec satisfaction par la Résistance. De Gaulle y proclame en effet que « le pays n’émoussera pas le glaive de la justice sous

d’énervants prétextes de pardons. […] L’Union nationale ne peut

se faire et ne peut durer que si l’État sait distinguer les bons

serviteurs et punir les criminels ». Cependant déjà la radio de la

France libre par la voix de Pierre Laroque, quelques jours plus

tard, prend en compte les dérapages possibles et invite à la

retenue : « Dans l’ivresse de la victoire et de la libération,

explique-t-il, beaucoup seront peut-être tentés d’assouvir des

colères souvent trop légitimes, de frapper eux-mêmes les traîtres

par crainte de la défaillance des juges officiels. Il faudra résister à

ces mouvements naturels 24. »

Se profilait déjà ce qui va devenir un des points de divergence

majeurs entre la France libre et la Résistance intérieure : la

première, à distance, minorait sans doute la réalité quotidienne

humiliante et violente de l’Occupation et surtout intégrait

l’épuration comme un passage obligé dans un projet plus vaste de

refonte et de reconstruction du pays ; la seconde, plus

révolutionnaire, s’attachait à considérer l’épuration comme un

préalable absolu à tout projet d’avenir.

 

Le 23 septembre 1943, Maurice Schumann accuse sur les

ondes la servilité sanguinaire des magistrats des sections

spéciales. Deux semaines plus tard, le 10 octobre à Toulouse, sans

qu’on puisse à coup sûr établir un lien de causalité directe, la

35 e brigade des Francs-tireurs et partisans-Main-d’œuvre

immigrée (FTP-MOI) abat le procureur Lespinasse qui avait

requis la peine capitale contre un de ses camarades, Mendel

Langer, condamné à mort et guillotiné en juillet 1943 parce

qu’« étranger, juif et communiste ». La mort de Lespinasse n’avait

pas été sans conséquences. La dénonciation s’accentuant dans

l’ombre ou sur les ondes, le sentiment d’impunité avait disparu pour les collaborateurs et c’est sur la musique d’Ah ça ira que

Pierre Dac chantait : « Amis chantons avec ferveur / Le chanvre

purificateur / Tressons-le bien en cadence / Car il en faudra

bientôt / Pour suspendre à la potence / Les traîtres et les

salauds 25. »

Les promesses de châtiment répondaient-elles davantage aux

souhaits de la Résistance intérieure qu’à la volonté de la France

libre ? La question mérite d’être posée si l’on compare

l’intransigeance radiophonique à la bien plus grande indulgence

pratiquée dans l’Empire au fur et à mesure du basculement du

camp de Vichy dans celui de Londres puis d’Alger.

Les mises en garde ne manquent pas comme celle de Maurice

Schumann dans l’émission Honneur et Patrie du 28 décembre

1943 à propos des arrestations de Boisson, Flandin et Peyrouton,

respectivement ancien gouverneur général de l’Afrique

occidentale française (AOF), ministre des Affaires étrangères et

ministre de l’Intérieur. Il explique ainsi la position du Comité

français de libération nationale (CFLN) et commence par ces

mots avant de rappeler le rôle de chacun : « Tout Français qui en

temps de guerre entretiendra des intelligences avec une puissance

étrangère ou avec des agents en vue de favoriser les entreprises de

cette puissance contre la France… » : c’est en ces termes que le

paragraphe 5 de l’article 75 du Code pénal définit le personnage

communément appelé « traître ».

Les chansons et autres pastiches demeurent le mode de

prévention préféré des humoristes de la France libre et l’on peut

supposer que leur effet auprès des intéressés est inversement

proportionnel à leur légèreté de ton. D’autant que les comptines

ou les pamphlets mis en musique collent aux préoccupations des

principaux concernés 26. Ainsi la peur (de l’avenir) du collaborateur par exemple, « la trouille », peut devenir un

sujet sous la plume goguenarde de Pierre Dac : « C’est ton av’nir

qui t’ préoccupe / Ça s’comprend, mais faut pas t’ frapper /

Tranquillis’-toi, on s’en occupe / Et on n’ te laiss’ra pas tomber /

On t’ soutiendra, bien au contraire / Avec un’ cord’

réglementaire 27. »

 

D’autres avertissements radiophoniques mettent en garde les

jeunes requis espérant échapper au STO en passant les concours

des écoles supérieures de la police. C’est la dernière trouvaille de

Vichy : une fois reçus, les candidats sont exemptés à condition de

signer un contrat de trois ans. « Signer ce contrat avec Hitler,

prévient le speaker de l’émission Le Quart d’heure français du soir,

c’est le signer avec la mort… à plus ou moins brève échéance.

Rien que pour la semaine dernière voici quelques exemples

propres à faire réfléchir les malheureux qui voudraient s’engager

dans la police.

« À Grenoble, deux inspecteurs de police qui traquaient les

patriotes sont grièvement blessés. À Brive, c’est un membre des

Groupes mobiles de réserve qui tombe. À Saint-Claude, c’est le

tour du secrétaire de la Légion des combattants […]. Quant à la

milice, se gaussait le speaker, de tous les organes de répression,

c’est celui où la durée du service pour Hitler est la plus courte 28. »

Pierre Dac, toujours lui, anticipe système et arguments de

défense des « collabos » et notamment l’idée partagée par la

plupart d’entre eux de se défendre en faisant valoir la théorie du

double jeu : « Et ceux qui envoient nos camarades au poteau

d’exécution devant le peloton du même nom, le 27 avril 1944,

qu’est-ce que vous croyez donc qu’ils font, en procédant de la

sorte ? Du double jeu 29, tout simplement et tout doublement.

C’est tout juste si, en prononçant l’arrêt de mort, ils ne font pas à ceux qu’ils condamnent à la peine capitale un petit clin d’œil