Les Françaises, les Français et l'Épuration
Punir au travail
Les commissions d’épuration administrative et professionnelle
couvrent un domaine particulièrement vaste. Le monde du travail
est régi par de très nombreuses ordonnances prises plus
tardivement, jusqu’à la mi-septembre 1945. Elles ont pour objet
d’encadrer les épurations déjà en cours et de traiter les cas
d’individus ne relevant ni des cours de justice ni des chambres
civiques. Elles précisent ainsi les conditions de l’épuration selon
les institutions et entreprises en complément de textes plus
généraux appliqués aux différentes branches d’activités. C’est par
exemple le cas pour les organismes d’assurances sociales, de
mutualité et de prévoyance, les caisses d’allocations familiales ou
de congés payés, ou encore pour les entreprises de presse, les
coopératives, les syndicats, le monde agricole… Les conséquences
de la collaboration économique font également l’objet d’un texte
sur la confiscation des profits illicites, de même que la répression
du commerce avec l’ennemi, tandis que d’autres ordonnances
s’attachent plus précisément aux professions libérales et
intellectuelles comme les avocats, les professions médicales, les
étudiants, les artistes dramatiques ou lyriques et les musiciens
exécutants, les agréés près les tribunaux de commerce, les
experts-comptables et comptables agréés, les gens de lettres et les
architectes. Les membres des assemblées départementales ou
municipales sont également visés par des ordonnances
particulières 50. Cet appareil juridique imposant est complété par
des textes permettant de réviser les décorations civiles décernées
par Vichy ou les nominations de fonctionnaires ou d’agents
publics réalisées depuis le 16 juin 1940. Enfin, d’autres textes non
directement liés à l’épuration sont utilisés par exemple pour
prononcer la mise à la retraite d’office d’un fonctionnaire, effectuer plus facilement certaines mutations ou mettre en
retraite en priorité des fonctionnaires défaillants ayant fait l’objet
d’une sanction « pour leur attitude antipatriotique ». On trouve
donc des commissions d’épuration professionnelles dans tous les
domaines d’activités du secteur privé mais également dans la
fonction publique.
Ainsi, chaque ministère organise de façon relativement
autonome sa propre épuration. Selon l’importance des
administrations, les commissions sont mises en place à l’échelle
régionale, départementale, voire par centre d’activités quand ils
sont d’importance comme les grands centres de tris pour les PTT,
les lycées, universités ou rectorats dans l’Éducation nationale.
Leurs liens avec les Comités départementaux de libération (CDL)
peuvent être directs ou indirects, parfois même difficiles à établir.
Si un fonctionnaire est arrêté par un groupe de résistants il relève
logiquement de la commission d’épuration du CDL mais quand,
c’est le cas le plus fréquent, il est mis en cause par des collègues,
c’est devant la commission de son entreprise d’État ou de son
administration. Son arrestation, si elle est confirmée par une
mesure d’internement, entraîne généralement une suspension de
son emploi dans la fonction publique et une privation de la
moitié, plus rarement de la totalité, de son traitement. Il arrive
que les dossiers, parfois fondés sur la base de témoignages avérés
ou au contraire simples produits d’une rumeur malveillante,
circulent d’une structure à l’autre pour se révéler finalement vides
de toute consistance.
Parce qu’ils recouvrent l’ensemble du territoire, les dossiers
d’épuration de la fonction publique restituent un florilège
représentatif de tous les actes réprimés d’autant que les
accusations font l’objet d’enquêtes administratives sérieuses amenant, du fait de la structure pyramidale du dispositif