Les Françaises, les Français et l'Épuration
L’Afrique du Nord, improviser et préparer l’épuration
d’épuration.
Revenons au printemps 1943. Après la Guyane, ce fut le tour
de la Guadeloupe : à partir d’une révolte d’ouvriers d’une usine
sucrière de Port-Louis, la contestation se propagea également à la
Martinique. Comme en Guyane, dans les deux îles, contestations
sociale et politique allaient de pair.
Se sentant menacés après le succès des manifestations du
18 juin 1943 et surtout le refus de l’armée et de la police de tirer
sur la foule, le gouverneur Sorin et l’amiral Robert négocièrent
des sauf-conduits vers les États-Unis. La place était libre pour
Henri Hoppenot, l’émissaire de la France libre. Pourtant, quand il
s’installa, il conserva l’administration en place et aucune
épuration ne fut menée.
L’AFRIQUE DU NORD, IMPROVISER ET PRÉPARER
L’ÉPURATION
Le 8 novembre 1942, près de 100 000 hommes pour la plupart
Américains, venus de Grande-Bretagne sur 650 navires,
débarquaient simultanément aux abords de Casablanca (Safi,
Fedala et Port-Lyautey), à Oran et Alger. Contrairement aux
espoirs du général Eisenhower, ils rencontrèrent,
particulièrement sur la côte marocaine, des résistances avant que
l’amiral Darlan soucieux de se préserver une issue ordonne de
cesser le feu. Les Alliés occupèrent donc les colonies de l’Afrique
française du Nord (AFN), mais sans que le régime de Vichy n’y
soit remplacé. Ces territoires se trouvèrent en fait à la croisée de
trois dynamiques : les impératifs militaires et diplomatiques des
Alliés principalement américains, la volonté d’épuration des mouvements locaux anti-vichyssois et enfin les enjeux nationaux
dont l’installation du CFLN et son besoin de légitimité n’étaient
pas les moindres.
Les Américains donnaient la priorité à la sécurité de leurs
troupes et à la mise hors jeu sur le terrain colonial du général de
Gaulle. Darlan au pouvoir en AFN, inutile de songer à la moindre
épuration. Les résistants locaux rongeaient leur frein,
démoralisés par le choix fait par les Américains, malgré leur rôle
dans la prise d’Alger. L’assassinat du haut-commissaire par
Fernand Bonnier de La Chapelle, le 24 décembre 1942, et son
remplacement par le général Giraud laissaient entière la question
du pouvoir entre giraudistes et gaullistes. Ces derniers exigeaient
pour tout rapprochement une rupture avec la Révolution
nationale et ses relais en AFN.
Les premiers mois de l’année 1943 se déroulèrent dans une
relative confusion. Si Giraud semblait provisoirement détenir la
légitimité du pouvoir du fait des Alliés, le balancier oscillait entre
vichyssois ralliés et gaullistes. Les premiers collaborateurs n’en
furent pas moins envoyés à partir de mars 1943 dans les camps
de Berrouaghia, Mecheria et Bossuet. Un temps, ils cohabitèrent
avec des internés politiques, placés là par Vichy et non encore
libérés, tandis qu’ordres et contrordres se succédaient quant à
savoir laquelle de ces deux catégories, prisonniers de Vichy ou
prisonniers de la France libre, il fallait le mieux traiter 14. À partir
de l’été, les choses se clarifièrent. Restent alors les collaborateurs
en compagnie toutefois de nationalistes algériens et, les plus
nombreux, de droits communs qui représentaient la moitié des
détenus 15.
Cependant, si les premières arrestations avaient commencé,
l’accord passé entre Giraud et de Gaulle, qui permit l’arrivée de ce dernier à Alger le 30 mai 1943, laissait en suspens la question des
hauts fonctionnaires vichyssois toujours en poste. Les résistants
regrettaient cette indulgence en pressant de Gaulle de s’en
prendre aux traîtres et collaborateurs.
Ce fut au début du mois d’août qu’il en fut appelé clairement
au châtiment des collaborateurs. Plutôt que répondre à la
situation algérienne, il s’agissait d’anticiper ce qui allait se passer
en métropole. Ce que ne manquait pas de souligner Jean Pierre-
Bloch, l’adjoint d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, au
commissariat à l’Intérieur : « L’épuration manquée en Algérie
permettrait aux collaborateurs de redresser immédiatement la
tête en France après la libération 16. » Dès lors, les mesures se
succédèrent autant pour s’en prendre aux collaborateurs présents
sur place que pour annoncer, à ceux encore à l’abri sous la
protection de l’occupant, ce qui les attendait.
Le 15 août 1943, fut constituée une Commission spéciale
d’enquête de Tunisie, pour examiner « les conditions dans
lesquelles les forces armées de l’Axe ont pu pénétrer en Tunisie en
novembre 1942 et déterminer les responsabilités encourues par
les autorités civiles et militaires au cours de ces événements ».
Trois jours plus tard, le 18 août 1943, le CFLN prend la première
ordonnance à portée bien plus large, en instaurant une
commission d’épuration. Celle-ci n’a pas seulement à s’occuper
des événements d’Afrique du Nord, mais de « tous ceux, qui,
dirigeants ou fonctionnaires, [ont] par leurs actes, leurs écrits ou
leur comportement encouragé l’action de l’ennemi 17 ».
Logiquement, le 3 septembre, c’est au maréchal Pétain et à
tous les membres de ses gouvernements que le CFLN promet des
poursuites. Suit alors, au cours des mois de septembre et
d’octobre, une série d’ordonnances précisant diverses modalités de l’épuration : droit de suspension des fonctionnaires, des
magistrats, d’exclusion des organismes de jeunesse, institution
d’un tribunal militaire puis élargissement de sa compétence,
mesures d’internement administratif 18. Au fur et à mesure de la
mise en place de cet arsenal, les arrestations se succèdent. Elles
concernent des militaires impliqués dans des opérations dans
l’Empire, comme l’amiral Esteva (Tunisie) le 22 septembre, le
général Bergeret (Syrie) le 21 octobre, ainsi que les amiraux
Michelier (Casablanca) et Edmond Derrien (Bizerte), puis
d’anciens gouverneurs tels Marcel Peyrouton 19 (Algérie) et Pierre
Boisson (AOF) le 11 décembre. Ce sont aussi d’anciens ministres
de Vichy sans responsabilités dans l’Empire comme Pierre-
Étienne Flandin et Pierre Pucheu. On le voit, dès Alger apparaît
la double dimension de ce que fut bien souvent l’épuration. Une
action à portée nationale, mais aussi des mesures de proximité
visant à éliminer d’une administration, d’un lieu, d’une société,
celles et ceux dont les actes assimilés à de la trahison sont perçus
comme menaçant le corps social et son devenir.
Aussi, à côté de personnalités déjà citées, 203 membres
d’organisations collaborationnistes avaient été internés ainsi que
352 citoyens français et 233 indigènes pour collaboration à la fin
de l’année 1943 20. Mais, à la différence de la période vichyste, le
CFLN mit en place à partir de l’ordonnance du 18 novembre 1943
une commission de vérification des internements, présidée par
Pierre Tissier particulièrement soucieux du respect de la légalité
républicaine retrouvée. Après une étude du dossier, chacun
devait être soit jugé, soit libéré.
Les premiers jugements concernèrent les responsables et
gardiens des camps d’internement poursuivis pour leur brutalité
dès mars 1944. Une dizaine de gardiens du groupement de travailleurs d’Hadjerat M’Guil furent condamnés à des peines