Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 21 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

L’Afrique du Nord, improviser et préparer l’épuration

d’épuration.

Revenons au printemps 1943. Après la Guyane, ce fut le tour

de la Guadeloupe : à partir d’une révolte d’ouvriers d’une usine

sucrière de Port-Louis, la contestation se propagea également à la

Martinique. Comme en Guyane, dans les deux îles, contestations

sociale et politique allaient de pair.

Se sentant menacés après le succès des manifestations du

18 juin 1943 et surtout le refus de l’armée et de la police de tirer

sur la foule, le gouverneur Sorin et l’amiral Robert négocièrent

des sauf-conduits vers les États-Unis. La place était libre pour

Henri Hoppenot, l’émissaire de la France libre. Pourtant, quand il

s’installa, il conserva l’administration en place et aucune

épuration ne fut menée.

 

L’AFRIQUE DU NORD, IMPROVISER ET PRÉPARER

L’ÉPURATION

 

Le 8 novembre 1942, près de 100 000 hommes pour la plupart

Américains, venus de Grande-Bretagne sur 650 navires,

débarquaient simultanément aux abords de Casablanca (Safi,

Fedala et Port-Lyautey), à Oran et Alger. Contrairement aux

espoirs du général Eisenhower, ils rencontrèrent,

particulièrement sur la côte marocaine, des résistances avant que

l’amiral Darlan soucieux de se préserver une issue ordonne de

cesser le feu. Les Alliés occupèrent donc les colonies de l’Afrique

française du Nord (AFN), mais sans que le régime de Vichy n’y

soit remplacé. Ces territoires se trouvèrent en fait à la croisée de

trois dynamiques : les impératifs militaires et diplomatiques des

Alliés principalement américains, la volonté d’épuration des mouvements locaux anti-vichyssois et enfin les enjeux nationaux

dont l’installation du CFLN et son besoin de légitimité n’étaient

pas les moindres.

Les Américains donnaient la priorité à la sécurité de leurs

troupes et à la mise hors jeu sur le terrain colonial du général de

Gaulle. Darlan au pouvoir en AFN, inutile de songer à la moindre

épuration. Les résistants locaux rongeaient leur frein,

démoralisés par le choix fait par les Américains, malgré leur rôle

dans la prise d’Alger. L’assassinat du haut-commissaire par

Fernand Bonnier de La Chapelle, le 24 décembre 1942, et son

remplacement par le général Giraud laissaient entière la question

du pouvoir entre giraudistes et gaullistes. Ces derniers exigeaient

pour tout rapprochement une rupture avec la Révolution

nationale et ses relais en AFN.

Les premiers mois de l’année 1943 se déroulèrent dans une

relative confusion. Si Giraud semblait provisoirement détenir la

légitimité du pouvoir du fait des Alliés, le balancier oscillait entre

vichyssois ralliés et gaullistes. Les premiers collaborateurs n’en

furent pas moins envoyés à partir de mars 1943 dans les camps

de Berrouaghia, Mecheria et Bossuet. Un temps, ils cohabitèrent

avec des internés politiques, placés là par Vichy et non encore

libérés, tandis qu’ordres et contrordres se succédaient quant à

savoir laquelle de ces deux catégories, prisonniers de Vichy ou

prisonniers de la France libre, il fallait le mieux traiter 14. À partir

de l’été, les choses se clarifièrent. Restent alors les collaborateurs

en compagnie toutefois de nationalistes algériens et, les plus

nombreux, de droits communs qui représentaient la moitié des

détenus 15.

Cependant, si les premières arrestations avaient commencé,

l’accord passé entre Giraud et de Gaulle, qui permit l’arrivée de ce dernier à Alger le 30 mai 1943, laissait en suspens la question des

hauts fonctionnaires vichyssois toujours en poste. Les résistants

regrettaient cette indulgence en pressant de Gaulle de s’en

prendre aux traîtres et collaborateurs.

Ce fut au début du mois d’août qu’il en fut appelé clairement

au châtiment des collaborateurs. Plutôt que répondre à la

situation algérienne, il s’agissait d’anticiper ce qui allait se passer

en métropole. Ce que ne manquait pas de souligner Jean Pierre-

Bloch, l’adjoint d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, au

commissariat à l’Intérieur : « L’épuration manquée en Algérie

permettrait aux collaborateurs de redresser immédiatement la

tête en France après la libération 16. » Dès lors, les mesures se

succédèrent autant pour s’en prendre aux collaborateurs présents

sur place que pour annoncer, à ceux encore à l’abri sous la

protection de l’occupant, ce qui les attendait.

Le 15 août 1943, fut constituée une Commission spéciale

d’enquête de Tunisie, pour examiner « les conditions dans

lesquelles les forces armées de l’Axe ont pu pénétrer en Tunisie en

novembre 1942 et déterminer les responsabilités encourues par

les autorités civiles et militaires au cours de ces événements ».

Trois jours plus tard, le 18 août 1943, le CFLN prend la première

ordonnance à portée bien plus large, en instaurant une

commission d’épuration. Celle-ci n’a pas seulement à s’occuper

des événements d’Afrique du Nord, mais de « tous ceux, qui,

dirigeants ou fonctionnaires, [ont] par leurs actes, leurs écrits ou

leur comportement encouragé l’action de l’ennemi 17 ».

Logiquement, le 3 septembre, c’est au maréchal Pétain et à

tous les membres de ses gouvernements que le CFLN promet des

poursuites. Suit alors, au cours des mois de septembre et

d’octobre, une série d’ordonnances précisant diverses modalités de l’épuration : droit de suspension des fonctionnaires, des

magistrats, d’exclusion des organismes de jeunesse, institution

d’un tribunal militaire puis élargissement de sa compétence,

mesures d’internement administratif 18. Au fur et à mesure de la

mise en place de cet arsenal, les arrestations se succèdent. Elles

concernent des militaires impliqués dans des opérations dans

l’Empire, comme l’amiral Esteva (Tunisie) le 22 septembre, le

général Bergeret (Syrie) le 21 octobre, ainsi que les amiraux

Michelier (Casablanca) et Edmond Derrien (Bizerte), puis

d’anciens gouverneurs tels Marcel Peyrouton 19 (Algérie) et Pierre

Boisson (AOF) le 11 décembre. Ce sont aussi d’anciens ministres

de Vichy sans responsabilités dans l’Empire comme Pierre-

Étienne Flandin et Pierre Pucheu. On le voit, dès Alger apparaît

la double dimension de ce que fut bien souvent l’épuration. Une

action à portée nationale, mais aussi des mesures de proximité

visant à éliminer d’une administration, d’un lieu, d’une société,

celles et ceux dont les actes assimilés à de la trahison sont perçus

comme menaçant le corps social et son devenir.

Aussi, à côté de personnalités déjà citées, 203 membres

d’organisations collaborationnistes avaient été internés ainsi que

352 citoyens français et 233 indigènes pour collaboration à la fin

de l’année 1943 20. Mais, à la différence de la période vichyste, le

CFLN mit en place à partir de l’ordonnance du 18 novembre 1943

une commission de vérification des internements, présidée par

Pierre Tissier particulièrement soucieux du respect de la légalité

républicaine retrouvée. Après une étude du dossier, chacun

devait être soit jugé, soit libéré.

Les premiers jugements concernèrent les responsables et

gardiens des camps d’internement poursuivis pour leur brutalité

dès mars 1944. Une dizaine de gardiens du groupement de travailleurs d’Hadjerat M’Guil furent condamnés à des peines