Les Françaises, les Français et l'Épuration
Le tournant de l’été 1945
une maison et tuer ses deux habitantes comme à Piray dans l’Ain,
des rafales de mitraillettes ne laissant selon les cas que quelques
impacts… C’est ainsi qu’un membre supposé de la LVF,
demeurant à Viviez (Aveyron), est abattu alors qu’il était attablé
le dos à la fenêtre. Ses enfants qui jouaient sous la table et sa
concubine assise à ses côtés sont indemnes. Parfois enfin, il s’agit
seulement d’intimidation par simple bris de vitres avec des
pierres comme sur la demeure d’un ancien Ortsgruppenleiter à
Béning en Moselle 85.
Chaque fois, ces attentats apparaissent comme des correctifs à
l’épuration légale. Et lorsqu’en Dordogne le préfet fait arrêter les
deux auteurs, pour une fois identifiés, d’une série d’attentats,
« [l’]opinion publique [réagit] immédiatement non contre
l’attentat mais contre l’arrestation, rapporte le préfet, et j’ai déjà
été saisi de pétitions et j’ai reçu des délégations de Résistants
venues me demander leur mise en liberté 86 ».
LE TOURNANT DE L’ÉTÉ 1945
Au début du mois d’août 1945, le ministre de l’Intérieur
Adrien Tixier, confronté au prolongement de ces violences et à
l’insuffisance de résultats de la part de la police et de la
gendarmerie, « invite les commissaires de la République et les
préfets à prendre personnellement la direction de la répression
des agressions et attentats ». Les arguments en faveur d’une
action plus résolue sont d’une part de répondre aux critiques de
la population mais également d’étrangers, en particulier de
journalistes, sur la carence des autorités et leur incapacité à
assurer l’ordre public ; d’autre part de considérer les auteurs de ces actes comme des « malfaiteurs de droit commun » ou « des
miliciens et agents de la cinquième colonne ». L’été 1945
constitue de ce point de vue un tournant, non dans la
condamnation des violences par l’État, bien antérieure, mais dans
leur criminalisation. Il est ainsi demandé aux commissaires de la
République et aux préfets de provoquer chaque fois le désaveu
public de ces violences par les partis, associations et
groupements. L’objectif est clairement de rétablir le monopole
étatique de la violence légitime et d’achever ainsi le processus de
restauration engagé avec la libération, « au moment où va
s’ouvrir la période électorale » comme ne manque pas de le
signaler le ministre 87. La réaction de Tixier et du pouvoir central
se comprend mieux quand on sait que, derrière les affirmations
d’autorité et les assurances de la part des commandements des
différentes forces de l’ordre, se cache en bien des lieux une
complicité discrète entre certains gendarmes et policiers avec les
résistants.
L’historien anglais Harry Roderick Kedward 88 a montré
combien pendant l’Occupation, en parallèle du zèle de certains
services ou brigades dans la lutte contre la Résistance, d’autres
avaient à l’inverse développé « une lenteur calculée » qui se
concrétisait par une remarquable inefficacité quand il s’agissait
de poursuivre les activités anti-allemandes et anti-
collaborationnistes. Il y voit une des manifestations de la
« culture hors-la-loi » formée dans la clandestinité de l’action
résistante. Manifestement la « lenteur calculée » était toujours
d’usage et les auteurs d’attentats, d’attaques de prison, des
diverses violences épuratrices échappaient sans difficulté à des
recherches rarement orientées dans leur direction.