Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 105 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Le tournant de l’été 1945

une maison et tuer ses deux habitantes comme à Piray dans l’Ain,

des rafales de mitraillettes ne laissant selon les cas que quelques

impacts… C’est ainsi qu’un membre supposé de la LVF,

demeurant à Viviez (Aveyron), est abattu alors qu’il était attablé

le dos à la fenêtre. Ses enfants qui jouaient sous la table et sa

concubine assise à ses côtés sont indemnes. Parfois enfin, il s’agit

seulement d’intimidation par simple bris de vitres avec des

pierres comme sur la demeure d’un ancien Ortsgruppenleiter à

Béning en Moselle 85.

Chaque fois, ces attentats apparaissent comme des correctifs à

l’épuration légale. Et lorsqu’en Dordogne le préfet fait arrêter les

deux auteurs, pour une fois identifiés, d’une série d’attentats,

« [l’]opinion publique [réagit] immédiatement non contre

l’attentat mais contre l’arrestation, rapporte le préfet, et j’ai déjà

été saisi de pétitions et j’ai reçu des délégations de Résistants

venues me demander leur mise en liberté 86 ».

 

LE TOURNANT DE L’ÉTÉ 1945

 

Au début du mois d’août 1945, le ministre de l’Intérieur

Adrien Tixier, confronté au prolongement de ces violences et à

l’insuffisance de résultats de la part de la police et de la

gendarmerie, « invite les commissaires de la République et les

préfets à prendre personnellement la direction de la répression

des agressions et attentats ». Les arguments en faveur d’une

action plus résolue sont d’une part de répondre aux critiques de

la population mais également d’étrangers, en particulier de

journalistes, sur la carence des autorités et leur incapacité à

assurer l’ordre public ; d’autre part de considérer les auteurs de ces actes comme des « malfaiteurs de droit commun » ou « des

miliciens et agents de la cinquième colonne ». L’été 1945

constitue de ce point de vue un tournant, non dans la

condamnation des violences par l’État, bien antérieure, mais dans

leur criminalisation. Il est ainsi demandé aux commissaires de la

République et aux préfets de provoquer chaque fois le désaveu

public de ces violences par les partis, associations et

groupements. L’objectif est clairement de rétablir le monopole

étatique de la violence légitime et d’achever ainsi le processus de

restauration engagé avec la libération, « au moment où va

s’ouvrir la période électorale » comme ne manque pas de le

signaler le ministre 87. La réaction de Tixier et du pouvoir central

se comprend mieux quand on sait que, derrière les affirmations

d’autorité et les assurances de la part des commandements des

différentes forces de l’ordre, se cache en bien des lieux une

complicité discrète entre certains gendarmes et policiers avec les

résistants.

L’historien anglais Harry Roderick Kedward 88 a montré

combien pendant l’Occupation, en parallèle du zèle de certains

services ou brigades dans la lutte contre la Résistance, d’autres

avaient à l’inverse développé « une lenteur calculée » qui se

concrétisait par une remarquable inefficacité quand il s’agissait

de poursuivre les activités anti-allemandes et anti-

collaborationnistes. Il y voit une des manifestations de la

« culture hors-la-loi » formée dans la clandestinité de l’action

résistante. Manifestement la « lenteur calculée » était toujours

d’usage et les auteurs d’attentats, d’attaques de prison, des

diverses violences épuratrices échappaient sans difficulté à des

recherches rarement orientées dans leur direction.