Les Françaises, les Français et l'Épuration
Chapitre II. Épurer ou maintenir l’empire ?
Chapitre II
ÉPURER OU MAINTENIR L’EMPIRE ?
Aborder la question des épurations outre-mer, c’est d’abord
prendre en compte l’étendue dans le temps des ralliements de
chacun des territoires de l’Empire à la France libre. Entre
l’Afrique équatoriale française (AEF) qui, Félix Éboué à sa tête,
suivit de Gaulle dès l’été 1940 et l’Indochine où, jusqu’à l’invasion
japonaise de mars 1945, l’amiral Decoux appliqua avec zèle la
politique de Vichy, la question de l’épuration de l’administration
coloniale fut soulevée de bien des manières.
Sa chronologie souligne combien la définition de chaque
camp en présence fut complexe. La Grande-Bretagne comme plus
tard les États-Unis n’étaient pas officiellement en guerre contre la
France de Vichy, alors qu’ils participaient à des opérations à son
encontre. Les soldats des troupes coloniales sous les ordres
d’officiers hostiles à la France libre devaient-ils être considérés
comme des prisonniers de guerre, des adversaires à neutraliser
par l’internement, l’éloignement ou l’exécution sommaire, ou
plutôt des traîtres à arrêter et juger ? La réponse varia selon les
acteurs et le moment de la guerre.
FAIRE AVEC LES ANGLAIS EN AEF,
DANS L’OCÉAN INDIEN ET AU PROCHE-ORIENT
En AEF, le problème se posa dès novembre 1940, puisque le
gouverneur Masson, à la tête du territoire du Gabon, avait fait un
choix opposé à celui de son gouverneur général, Félix Éboué,
installé à Fort-Lamy 1. Il refusait de rejoindre la France libre et
défendait ardemment le nouveau régime dirigé par Pétain. Aussi,
dès l’automne, il dut faire face à une offensive conjointe des
Français libres et des Anglais. La campagne du Gabon fut gagnée
par ces derniers dans la première quinzaine de novembre 1940.
Interné, le gouverneur Masson se suicida. Quant aux officiers,
avec à leur tête le général Têtu, ils refusèrent pour la majorité de
rejoindre de Gaulle et furent donc faits prisonniers de guerre à
Brazzaville. Cette décision plus militaire que politique procédait
également de la présence britannique. Les Anglais en effet, après
la déconvenue de Dakar 2 quelques semaines plus tôt, avaient
décidé de limiter l’autonomie d’action de la France libre et de son
chef.
Moins d’un an plus tard, en juin 1941, Français libres et
troupes de Vichy s’affrontèrent à nouveau en Syrie et au Liban.
En effet, le haut-commissaire Dentz, nommé par Vichy, avait
permis aux Allemands de soutenir une révolte antibritannique en
Irak. Pour contrer ce soutien, une opération regroupant un corps
expéditionnaire australien et britannique de près de
30 000 hommes, aux côtés de quelque 6 000 Français libres, fut
menée à partir de la Jordanie et de l’Irak. Mais les combats furent
rudes contre les troupes commandées par le général Dentz qui
infligèrent d’importantes pertes (150 hommes) aux troupes
françaises libres en un mois de campagne. Finalement un
armistice fut signé le 14 juillet 1941 entre les seuls Britanniques (le général Wilson) et Vichy représenté par le général de
Verdilhac. Catroux pour la France libre restait sur la touche. Il
stipulait que les soldats de l’armée de Vichy pouvaient soit rentrer
en métropole, ce qu’ils firent en masse (30 000 hommes), soit,
comme le firent 5 400 d’entre eux, rejoindre la France libre 3. Cet
arrangement imposé par les Britanniques excluait les hommes de
Vichy de la captivité de guerre. Le général Dentz repartit en
métropole où il prit sa retraite en juin 1943. Sur fond de rivalité
coloniale, Churchill entendait prendre le contrôle de la Syrie et
du Liban, et de Gaulle maintenir la continuité du mandat confié
par la Société des Nations (SDN) à la France sur ces territoires en
1920. S’il ne pouvait, pour l’heure, être question d’épuration, les
gaullistes savaient qu’un jour celui dont les ordres avaient
conduit à la mort de 150 Français libres devrait rendre des
comptes.
Le déséquilibre entre une France libre toujours faible et un
allié britannique plus puissant fut encore déterminant dans les
événements qui agitèrent les possessions françaises de l’océan
Indien.
À Madagascar, après une période de flottement et avec le
soutien de la grande majorité des 30 000 coloniaux, sur 4 millions
d’insulaires, le nouveau gouverneur, Léon Cayla, installé en
juillet 1940 après l’attaque anglaise de la flotte française à Mers
el-Kébir, associa énergiquement l’île à la Révolution nationale
mise en œuvre en métropole. Ni lui ni son successeur Armand
Annet à partir d’avril 1941 n’hésitèrent à pourchasser et interner
les personnes susceptibles de sympathie envers « la dissidence »
gaulliste. Aussi, lorsque les Anglais craignant une avancée
japonaise vers l’océan Indien débarquèrent sur l’île en mai 1942,
le gouverneur et son chef des armées, le général Guillemet, résistèrent avec acharnement. Leur engagement vichyste et anti-
Alliés ne pouvait faire aucun doute lorsqu’ils se rendirent enfin à
Lhosy, dans le sud de l’île le 8 novembre 1942, jour même du
débarquement allié en Afrique du Nord.
Mais au grand dam du général de Gaulle, les Anglais avaient
mené seuls toute l’opération. Contrairement à ce qui s’était passé
en Syrie, pas question cette fois pour les Britanniques de
renvoyer leurs adversaires faits prisonniers à Vichy dont la zone
sud était désormais occupée ; pas question non plus de les confier
au représentant de la France libre. Capturé, Armand Annet fut
envoyé en résidence surveillée en Afrique du Sud, à Zefonstein.
Quant aux hommes qui avaient combattu, un certain nombre
fut transféré dans le camp de prisonniers de guerre n o 365 à
Londiani au Kenya où étaient jusque-là détenus des soldats
italiens 4. En janvier 1944, lors de la visite d’un délégué du Comité
international de la Croix-Rouge (CICR), celui-ci dénombrait « 25
officiers, 63 soldats, 75 soldats créoles français et 4 civils », pour
plus de 2 300 Italiens et 80 Allemands. Ceux de Madagascar
avaient alors été rejoints par quelques Français de Vichy capturés
lors du ralliement de Djibouti à la France libre le 28 décembre
1942. Parmi eux, le général Truffert qui s’était opposé à tout
rapprochement avec Alger. Comme plus haut gradé, il devint
l’homme de confiance du camp 5. 251 autres Français dont 12
officiers furent quant à eux transférés comme prisonniers de
guerre à Durban en Afrique du Sud 6.
Par contre, le corps expéditionnaire britannique ne se souciait
guère des administrateurs de second plan qui ne furent pas
inquiétés. La logique était celle de la captivité de guerre et non
d’une épuration politique. Une fois les opérations terminées, il
fallut d’ailleurs trois mois pour que le pouvoir fût enfin remis au représentant de la France libre, le général Paul Legentilhomme
nommé gouverneur de Madagascar. Mais là encore, à l’exception
de quelques fervents défenseurs de la Révolution nationale,
comme le trésorier-payeur d’Americo Bech, mis en résidence
surveillée à Betroka dans le sud-est de l’île 7, l’épuration n’était
pas la priorité de l’heure. Pour la France libre, il importait
surtout de faire de Madagascar une parcelle de l’Empire libéré et
de la République restaurée 8. Pour cela, l’ordre colonial devait être
rétabli pour faciliter le ralliement des élites, quitte à admettre et à
supporter leur opportunisme. Ainsi sur place, la notion
d’épuration traduisait une situation bien particulière. Ce fut par
petites touches, en de subtils glissandos, que de vichyste la
colonie dériva opportunément vers le gaullisme. Quelle que fût la
nature du régime, localement, l’essentiel était avant toute autre
considération de préserver les intérêts des colons.
Le ralliement de Madagascar entraîna dans la foulée celui de
l’île de La Réunion. Cette fois l’opération fut menée par les Forces
navales de la France libre (FNFL), le 28 novembre 1942, sous les
ordres du représentant du général de Gaulle, André Capagorry, et
75 hommes débarquèrent du contre-torpilleur Léopard. Bien
qu’ils obtinssent, sans coup férir, la reddition du gouverneur
Pierre-Émile Aubert, ce fut pourtant dans l’île voisine, mais
anglaise, de Maurice que ce dernier fut placé en résidence
surveillée au château du Réduit 9. Le nouveau gouverneur prit
soin de faire disparaître les symboles de l’ancien régime, de
dissoudre ses organismes et d’annuler les sanctions, mesures
d’exclusion ou d’internement prises depuis l’été 1940. Il
conservait cependant l’essentiel du personnel en place. Cette fois
la quasi-absence d’épuration demeura jusqu’à la fin de la guerre
un sujet de polémique, particulièrement à partir de l’été 1944, quand les échos de l’épuration en métropole arrivèrent sur l’île ;