Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 19 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Chapitre II. Épurer ou maintenir l’empire ?

Chapitre II

 

ÉPURER OU MAINTENIR L’EMPIRE ?

 

Aborder la question des épurations outre-mer, c’est d’abord

prendre en compte l’étendue dans le temps des ralliements de

chacun des territoires de l’Empire à la France libre. Entre

l’Afrique équatoriale française (AEF) qui, Félix Éboué à sa tête,

suivit de Gaulle dès l’été 1940 et l’Indochine où, jusqu’à l’invasion

japonaise de mars 1945, l’amiral Decoux appliqua avec zèle la

politique de Vichy, la question de l’épuration de l’administration

coloniale fut soulevée de bien des manières.

Sa chronologie souligne combien la définition de chaque

camp en présence fut complexe. La Grande-Bretagne comme plus

tard les États-Unis n’étaient pas officiellement en guerre contre la

France de Vichy, alors qu’ils participaient à des opérations à son

encontre. Les soldats des troupes coloniales sous les ordres

d’officiers hostiles à la France libre devaient-ils être considérés

comme des prisonniers de guerre, des adversaires à neutraliser

par l’internement, l’éloignement ou l’exécution sommaire, ou

plutôt des traîtres à arrêter et juger ? La réponse varia selon les

acteurs et le moment de la guerre.

FAIRE AVEC LES ANGLAIS EN AEF,

DANS L’OCÉAN INDIEN ET AU PROCHE-ORIENT

 

En AEF, le problème se posa dès novembre 1940, puisque le

gouverneur Masson, à la tête du territoire du Gabon, avait fait un

choix opposé à celui de son gouverneur général, Félix Éboué,

installé à Fort-Lamy 1. Il refusait de rejoindre la France libre et

défendait ardemment le nouveau régime dirigé par Pétain. Aussi,

dès l’automne, il dut faire face à une offensive conjointe des

Français libres et des Anglais. La campagne du Gabon fut gagnée

par ces derniers dans la première quinzaine de novembre 1940.

Interné, le gouverneur Masson se suicida. Quant aux officiers,

avec à leur tête le général Têtu, ils refusèrent pour la majorité de

rejoindre de Gaulle et furent donc faits prisonniers de guerre à

Brazzaville. Cette décision plus militaire que politique procédait

également de la présence britannique. Les Anglais en effet, après

la déconvenue de Dakar 2 quelques semaines plus tôt, avaient

décidé de limiter l’autonomie d’action de la France libre et de son

chef.

Moins d’un an plus tard, en juin 1941, Français libres et

troupes de Vichy s’affrontèrent à nouveau en Syrie et au Liban.

En effet, le haut-commissaire Dentz, nommé par Vichy, avait

permis aux Allemands de soutenir une révolte antibritannique en

Irak. Pour contrer ce soutien, une opération regroupant un corps

expéditionnaire australien et britannique de près de

30 000 hommes, aux côtés de quelque 6 000 Français libres, fut

menée à partir de la Jordanie et de l’Irak. Mais les combats furent

rudes contre les troupes commandées par le général Dentz qui

infligèrent d’importantes pertes (150 hommes) aux troupes

françaises libres en un mois de campagne. Finalement un

armistice fut signé le 14 juillet 1941 entre les seuls Britanniques (le général Wilson) et Vichy représenté par le général de

Verdilhac. Catroux pour la France libre restait sur la touche. Il

stipulait que les soldats de l’armée de Vichy pouvaient soit rentrer

en métropole, ce qu’ils firent en masse (30 000 hommes), soit,

comme le firent 5 400 d’entre eux, rejoindre la France libre 3. Cet

arrangement imposé par les Britanniques excluait les hommes de

Vichy de la captivité de guerre. Le général Dentz repartit en

métropole où il prit sa retraite en juin 1943. Sur fond de rivalité

coloniale, Churchill entendait prendre le contrôle de la Syrie et

du Liban, et de Gaulle maintenir la continuité du mandat confié

par la Société des Nations (SDN) à la France sur ces territoires en

1920. S’il ne pouvait, pour l’heure, être question d’épuration, les

gaullistes savaient qu’un jour celui dont les ordres avaient

conduit à la mort de 150 Français libres devrait rendre des

comptes.

Le déséquilibre entre une France libre toujours faible et un

allié britannique plus puissant fut encore déterminant dans les

événements qui agitèrent les possessions françaises de l’océan

Indien.

À Madagascar, après une période de flottement et avec le

soutien de la grande majorité des 30 000 coloniaux, sur 4 millions

d’insulaires, le nouveau gouverneur, Léon Cayla, installé en

juillet 1940 après l’attaque anglaise de la flotte française à Mers

el-Kébir, associa énergiquement l’île à la Révolution nationale

mise en œuvre en métropole. Ni lui ni son successeur Armand

Annet à partir d’avril 1941 n’hésitèrent à pourchasser et interner

les personnes susceptibles de sympathie envers « la dissidence »

gaulliste. Aussi, lorsque les Anglais craignant une avancée

japonaise vers l’océan Indien débarquèrent sur l’île en mai 1942,

le gouverneur et son chef des armées, le général Guillemet, résistèrent avec acharnement. Leur engagement vichyste et anti-

Alliés ne pouvait faire aucun doute lorsqu’ils se rendirent enfin à

Lhosy, dans le sud de l’île le 8 novembre 1942, jour même du

débarquement allié en Afrique du Nord.

Mais au grand dam du général de Gaulle, les Anglais avaient

mené seuls toute l’opération. Contrairement à ce qui s’était passé

en Syrie, pas question cette fois pour les Britanniques de

renvoyer leurs adversaires faits prisonniers à Vichy dont la zone

sud était désormais occupée ; pas question non plus de les confier

au représentant de la France libre. Capturé, Armand Annet fut

envoyé en résidence surveillée en Afrique du Sud, à Zefonstein.

Quant aux hommes qui avaient combattu, un certain nombre

fut transféré dans le camp de prisonniers de guerre n o 365 à

Londiani au Kenya où étaient jusque-là détenus des soldats

italiens 4. En janvier 1944, lors de la visite d’un délégué du Comité

international de la Croix-Rouge (CICR), celui-ci dénombrait « 25

officiers, 63 soldats, 75 soldats créoles français et 4 civils », pour

plus de 2 300 Italiens et 80 Allemands. Ceux de Madagascar

avaient alors été rejoints par quelques Français de Vichy capturés

lors du ralliement de Djibouti à la France libre le 28 décembre

1942. Parmi eux, le général Truffert qui s’était opposé à tout

rapprochement avec Alger. Comme plus haut gradé, il devint

l’homme de confiance du camp 5. 251 autres Français dont 12

officiers furent quant à eux transférés comme prisonniers de

guerre à Durban en Afrique du Sud 6.

Par contre, le corps expéditionnaire britannique ne se souciait

guère des administrateurs de second plan qui ne furent pas

inquiétés. La logique était celle de la captivité de guerre et non

d’une épuration politique. Une fois les opérations terminées, il

fallut d’ailleurs trois mois pour que le pouvoir fût enfin remis au représentant de la France libre, le général Paul Legentilhomme

nommé gouverneur de Madagascar. Mais là encore, à l’exception

de quelques fervents défenseurs de la Révolution nationale,

comme le trésorier-payeur d’Americo Bech, mis en résidence

surveillée à Betroka dans le sud-est de l’île 7, l’épuration n’était

pas la priorité de l’heure. Pour la France libre, il importait

surtout de faire de Madagascar une parcelle de l’Empire libéré et

de la République restaurée 8. Pour cela, l’ordre colonial devait être

rétabli pour faciliter le ralliement des élites, quitte à admettre et à

supporter leur opportunisme. Ainsi sur place, la notion

d’épuration traduisait une situation bien particulière. Ce fut par

petites touches, en de subtils glissandos, que de vichyste la

colonie dériva opportunément vers le gaullisme. Quelle que fût la

nature du régime, localement, l’essentiel était avant toute autre

considération de préserver les intérêts des colons.

Le ralliement de Madagascar entraîna dans la foulée celui de

l’île de La Réunion. Cette fois l’opération fut menée par les Forces

navales de la France libre (FNFL), le 28 novembre 1942, sous les

ordres du représentant du général de Gaulle, André Capagorry, et

75 hommes débarquèrent du contre-torpilleur Léopard. Bien

qu’ils obtinssent, sans coup férir, la reddition du gouverneur

Pierre-Émile Aubert, ce fut pourtant dans l’île voisine, mais

anglaise, de Maurice que ce dernier fut placé en résidence

surveillée au château du Réduit 9. Le nouveau gouverneur prit

soin de faire disparaître les symboles de l’ancien régime, de

dissoudre ses organismes et d’annuler les sanctions, mesures

d’exclusion ou d’internement prises depuis l’été 1940. Il

conservait cependant l’essentiel du personnel en place. Cette fois

la quasi-absence d’épuration demeura jusqu’à la fin de la guerre

un sujet de polémique, particulièrement à partir de l’été 1944, quand les échos de l’épuration en métropole arrivèrent sur l’île ;