Les Françaises, les Français et l'Épuration
Œuvrer et manœuvrer
s’acharnent les francs-maçons, les Juifs, les communistes, les
démocrates et d’une manière générale tous les ennemis de la
vraie foi : l’anti-France.
ŒUVRER ET MANŒUVRER
Tous les grands collaborateurs ne partent pas. Non parce
qu’ils n’ont été que peu impliqués dans la collaboration et pas
plus par manque de moyens ou de réseaux. Bien au contraire,
beaucoup disposent probablement des meilleurs soutiens. Si une
partie des accusés jugés par la Haute Cour sont acquittés ou
relevés immédiatement de leur condamnation pour « services
rendus à la Résistance », c’est qu’outre la grande indulgence dont
la justice républicaine fait preuve à leur égard, leur défense a été
efficace. De bons avocats, des mesures dilatoires permettant de
laisser couler le temps et d’apaiser les passions, d’opportuns
témoignages collectionnés assez tôt attestant le rôle de protection
de l’intéressé envers un Juif pourchassé ou une aide à la
Résistance — dont on sait pourtant qu’elle fut longue à venir
notamment dans le milieu des banques et de la finance —, la liste
est longue des manœuvres utilisées par les plus habiles ou les
plus aisés des accusés.
Durant l’Occupation, le secrétariat général de la police
travaillait main dans la main avec le commissaire aux Questions
juives. Deux de leurs anciens responsables, Xavier Vallat entre
mars 1941 et mai 1942, et René Bousquet entre avril 1942 et
décembre 1943, parviennent à affronter la justice tout en ayant
pris soin de s’entourer des meilleures protections. L’exemple de
René Bousquet est de ce point de vue un cas d’école : ancien secrétaire général de la police, il est condamné en 1949 à cinq ans
de dégradation nationale, peine légère dont il est immédiatement
relevé pour « avoir participé de façon active et soutenue à la
résistance contre l’occupant ».
À son procès, en décembre 1947, Xavier Vallat, qui fut
pourtant un acteur de premier plan dans le processus de
persécution, non seulement assume ses responsabilités mais
revendique son antisémitisme en faisant même de celui-ci un
argument de défense au nom de ses convictions profondes. Pour
lui, en effet, mais d’autres utilisent l’argument, une distinction
fondamentale existe entre l’antisémitisme racial et païen
allemand et l’antisémitisme français inspiré par la religion
chrétienne. Cette défense, en exonérant l’intéressé de tout acte de
collaboration, est très efficace. Associée aux indulgences
politiques dont il bénéficie, elle lui permet, après avoir été
condamné à dix ans de prison, de jouir d’une libération
conditionnelle deux ans plus tard et de recouvrer sa totale liberté
en septembre 1952. La question de la collaboration et de son
jugement au cours de procès, biaisés et bâclés pour la plupart, se
pose moins en termes de justice que de contexte, d’urgence puis
de perception, comme l’ont montré les études sur les
transformations mémorielles suscitées par Vichy et la politique
de collaboration dans la société française 38. Ces deux hommes
illustrent la grande mansuétude dont bénéficia le personnel du
gouvernement de Vichy et en particulier les plus hauts
responsables de sa police qui géraient directement le « problème
juif ».
D’autres accusés moins prestigieux ont su également
s’inventer un parcours de résistant comme c’est le cas dans
l’affaire des faux certificats de résistance, en mars 1949. « C’est après une longue et difficile enquête que le commissaire
Bacciochi, des délégations judiciaires de la Sûreté nationale, et
l’inspecteur principal Tremouimmas viennent de mettre un terme
aux agissements du Comité secret militaire », peut-on lire dans
une dépêche de l’Agence France-Presse du 23 mars 1949. Ce
Comité créé à la Libération avait pour but de faciliter aux
résistants l’obtention des certificats d’homologation de leurs états
de service et de venir en aide aux familles des résistants décédés
ou déportés. Le recrutement des membres du Comité secret
militaire, transparent à l’origine, intrigue jusqu’à devenir suspect
en raison du nombre considérable des certificats délivrés à des
individus comparaissant en cour de justice. Une enquête est
ouverte, qui conduit à l’arrestation de cinq personnes chargées de
rechercher des collaborateurs passibles de la cour de justice afin
de leur proposer, « contre des sommes variant de 10 000 à
20 000 francs, des attestations certifiant que les intéressés avaient
appartenu à des mouvements clandestins durant l’Occupation 39 ».
Une autre solution est offerte par l’armée. Du fait de la
campagne d’Indochine, il devient plus facile de se porter
volontaire, sans que l’état-major soit trop regardant sur les
antécédents des recrues. Combattre le Vietminh communiste
devient non seulement une alternative à la prison, mais permet à
certains de prolonger leur combat outre-mer. Dans l’armée de
terre, en plus grand nombre qu’ailleurs, sont ainsi réincorporés
des militaires qui avaient été « dégagés 40 » après la Libération.
Dès le début de l’année 1948, une loi précise les modalités selon
lesquelles peuvent être réintégrés ces volontaires pour l’Extrême-
Orient ou Madagascar. Les hommes de troupe qui ont été
condamnés à des peines d’emprisonnement doivent avoir
bénéficié d’une remise de peine pour pouvoir s’engager et « des anciens de la LVF se souviennent du passage à la centrale de
Clairvaux de recruteurs leur proposant de partir pour
l’Indochine 41 ». Ce qui se pratique dans l’armée l’est a fortiori de
façon internationale dans la Légion étrangère où l’allemand
devient la langue couramment utilisée, nécessitant des
interprètes tant les anciens de la Wehrmacht y sont nombreux
comme, dans un second temps, certains anciens membres
musclés des partis de collaboration. Christian Simenon par
exemple, le frère de l’écrivain Georges Simenon, très engagé dans
le mouvement rexiste belge et condamné à mort par contumace,
doit son salut à cette échappatoire 42.
Enfin, certains collaborateurs bénéficient, au sein d’anciens
réseaux établis avant-guerre, de la protection que peut offrir le
monde des affaires. Eugène Schueller, chimiste et industriel de
talent, est le fondateur dès avant la Grande Guerre d’une société,
qui prendra ensuite le nom de L’Oréal. Très engagé à l’extrême
droite, il avait été le soutien actif d’Eugène Deloncle dans la
fondation du Comité secret d’action révolutionnaire, surnommé
la Cagoule, dont une tentative de complot contre le Front
populaire avait été déjouée en 1937. Les deux Eugène, avec
quelques autres, fondent en septembre 1940 le Mouvement social
révolutionnaire (MSR) 43. Deloncle directement impliqué dans les
rivalités entre services allemands est abattu par la Gestapo en
janvier 1944. Schueller, pourtant également membre du RNP de
Déat, parvient à la Libération, grâce à de nombreuses
interventions en sa faveur, dont celle de François Mitterrand, non
seulement à échapper aux mailles de l’épuration mais à être
décoré de la Légion d’honneur et de la croix de guerre. Il n’en
oublie pas pour autant ses anciens amis dont beaucoup vont être
employés par la société L’Oréal : le milicien Jean Filliol, André Bettencourt, directeur de l’hebdomadaire antisémite La Terre