Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 114 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Œuvrer et manœuvrer

s’acharnent les francs-maçons, les Juifs, les communistes, les

démocrates et d’une manière générale tous les ennemis de la

vraie foi : l’anti-France.

 

ŒUVRER ET MANŒUVRER

 

Tous les grands collaborateurs ne partent pas. Non parce

qu’ils n’ont été que peu impliqués dans la collaboration et pas

plus par manque de moyens ou de réseaux. Bien au contraire,

beaucoup disposent probablement des meilleurs soutiens. Si une

partie des accusés jugés par la Haute Cour sont acquittés ou

relevés immédiatement de leur condamnation pour « services

rendus à la Résistance », c’est qu’outre la grande indulgence dont

la justice républicaine fait preuve à leur égard, leur défense a été

efficace. De bons avocats, des mesures dilatoires permettant de

laisser couler le temps et d’apaiser les passions, d’opportuns

témoignages collectionnés assez tôt attestant le rôle de protection

de l’intéressé envers un Juif pourchassé ou une aide à la

Résistance — dont on sait pourtant qu’elle fut longue à venir

notamment dans le milieu des banques et de la finance —, la liste

est longue des manœuvres utilisées par les plus habiles ou les

plus aisés des accusés.

Durant l’Occupation, le secrétariat général de la police

travaillait main dans la main avec le commissaire aux Questions

juives. Deux de leurs anciens responsables, Xavier Vallat entre

mars 1941 et mai 1942, et René Bousquet entre avril 1942 et

décembre 1943, parviennent à affronter la justice tout en ayant

pris soin de s’entourer des meilleures protections. L’exemple de

René Bousquet est de ce point de vue un cas d’école : ancien secrétaire général de la police, il est condamné en 1949 à cinq ans

de dégradation nationale, peine légère dont il est immédiatement

relevé pour « avoir participé de façon active et soutenue à la

résistance contre l’occupant ».

À son procès, en décembre 1947, Xavier Vallat, qui fut

pourtant un acteur de premier plan dans le processus de

persécution, non seulement assume ses responsabilités mais

revendique son antisémitisme en faisant même de celui-ci un

argument de défense au nom de ses convictions profondes. Pour

lui, en effet, mais d’autres utilisent l’argument, une distinction

fondamentale existe entre l’antisémitisme racial et païen

allemand et l’antisémitisme français inspiré par la religion

chrétienne. Cette défense, en exonérant l’intéressé de tout acte de

collaboration, est très efficace. Associée aux indulgences

politiques dont il bénéficie, elle lui permet, après avoir été

condamné à dix ans de prison, de jouir d’une libération

conditionnelle deux ans plus tard et de recouvrer sa totale liberté

en septembre 1952. La question de la collaboration et de son

jugement au cours de procès, biaisés et bâclés pour la plupart, se

pose moins en termes de justice que de contexte, d’urgence puis

de perception, comme l’ont montré les études sur les

transformations mémorielles suscitées par Vichy et la politique

de collaboration dans la société française 38. Ces deux hommes

illustrent la grande mansuétude dont bénéficia le personnel du

gouvernement de Vichy et en particulier les plus hauts

responsables de sa police qui géraient directement le « problème

juif ».

D’autres accusés moins prestigieux ont su également

s’inventer un parcours de résistant comme c’est le cas dans

l’affaire des faux certificats de résistance, en mars 1949. « C’est après une longue et difficile enquête que le commissaire

Bacciochi, des délégations judiciaires de la Sûreté nationale, et

l’inspecteur principal Tremouimmas viennent de mettre un terme

aux agissements du Comité secret militaire », peut-on lire dans

une dépêche de l’Agence France-Presse du 23 mars 1949. Ce

Comité créé à la Libération avait pour but de faciliter aux

résistants l’obtention des certificats d’homologation de leurs états

de service et de venir en aide aux familles des résistants décédés

ou déportés. Le recrutement des membres du Comité secret

militaire, transparent à l’origine, intrigue jusqu’à devenir suspect

en raison du nombre considérable des certificats délivrés à des

individus comparaissant en cour de justice. Une enquête est

ouverte, qui conduit à l’arrestation de cinq personnes chargées de

rechercher des collaborateurs passibles de la cour de justice afin

de leur proposer, « contre des sommes variant de 10 000 à

20 000 francs, des attestations certifiant que les intéressés avaient

appartenu à des mouvements clandestins durant l’Occupation 39 ».

Une autre solution est offerte par l’armée. Du fait de la

campagne d’Indochine, il devient plus facile de se porter

volontaire, sans que l’état-major soit trop regardant sur les

antécédents des recrues. Combattre le Vietminh communiste

devient non seulement une alternative à la prison, mais permet à

certains de prolonger leur combat outre-mer. Dans l’armée de

terre, en plus grand nombre qu’ailleurs, sont ainsi réincorporés

des militaires qui avaient été « dégagés 40 » après la Libération.

Dès le début de l’année 1948, une loi précise les modalités selon

lesquelles peuvent être réintégrés ces volontaires pour l’Extrême-

Orient ou Madagascar. Les hommes de troupe qui ont été

condamnés à des peines d’emprisonnement doivent avoir

bénéficié d’une remise de peine pour pouvoir s’engager et « des anciens de la LVF se souviennent du passage à la centrale de

Clairvaux de recruteurs leur proposant de partir pour

l’Indochine 41 ». Ce qui se pratique dans l’armée l’est a fortiori de

façon internationale dans la Légion étrangère où l’allemand

devient la langue couramment utilisée, nécessitant des

interprètes tant les anciens de la Wehrmacht y sont nombreux

comme, dans un second temps, certains anciens membres

musclés des partis de collaboration. Christian Simenon par

exemple, le frère de l’écrivain Georges Simenon, très engagé dans

le mouvement rexiste belge et condamné à mort par contumace,

doit son salut à cette échappatoire 42.

Enfin, certains collaborateurs bénéficient, au sein d’anciens

réseaux établis avant-guerre, de la protection que peut offrir le

monde des affaires. Eugène Schueller, chimiste et industriel de

talent, est le fondateur dès avant la Grande Guerre d’une société,

qui prendra ensuite le nom de L’Oréal. Très engagé à l’extrême

droite, il avait été le soutien actif d’Eugène Deloncle dans la

fondation du Comité secret d’action révolutionnaire, surnommé

la Cagoule, dont une tentative de complot contre le Front

populaire avait été déjouée en 1937. Les deux Eugène, avec

quelques autres, fondent en septembre 1940 le Mouvement social

révolutionnaire (MSR) 43. Deloncle directement impliqué dans les

rivalités entre services allemands est abattu par la Gestapo en

janvier 1944. Schueller, pourtant également membre du RNP de

Déat, parvient à la Libération, grâce à de nombreuses

interventions en sa faveur, dont celle de François Mitterrand, non

seulement à échapper aux mailles de l’épuration mais à être

décoré de la Légion d’honneur et de la croix de guerre. Il n’en

oublie pas pour autant ses anciens amis dont beaucoup vont être

employés par la société L’Oréal : le milicien Jean Filliol, André Bettencourt, directeur de l’hebdomadaire antisémite La Terre