Les Françaises, les Français et l'Épuration
De l’épuration restauratrice à l’épuration révolutionnaire
la mémoire autrichienne de la guerre.
Au cœur de l’Europe, sur les ruines du Reich, l’épuration a
finalement eu une fonction de filtre. Qui n’était pas épuré se
trouvait de fait réhabilité ; la « blancheur Persil » à l’ouest, les
petits compagnons du parti à l’est, permettaient de réintégrer au
sein de la nouvelle communauté nationale de larges pans de la
société. Partout en Europe, l’on observe dans les années qui
suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale ce processus de
transition qui, après avoir puni, réintègre. Une question se pose
cependant, fort différemment selon les pays et les sociétés : à
quoi est-on réintégré ? Ou plutôt de quel processus politique
l’épuration est-elle l’outil ? Si l’on s’accorde sur le fait que partout
s’imposait la nécessité de punir ceux qui avaient conduit le
continent à l’abîme, il fallait néanmoins trouver un projet
d’avenir à ces sociétés désormais épurées. Quand, après ces
effroyables années, chaque pays ressortait meurtri, amputé d’une
part de sa population, matériellement ou économiquement
dévasté, que devait-il être ? Revenir à la situation d’avant-guerre ?
Changer radicalement ? Renaître ?
DE L’ÉPURATION RESTAURATRICE À L’ÉPURATION
RÉVOLUTIONNAIRE
Dans le cas allemand, le changement de régime s’imposait, il
avait été inscrit dans les objectifs de guerre alliés. La
dénazification, voulue par les puissances occupantes, est
progressivement adaptée à leurs projets politiques. À l’image du
système soviétique à l’est ou du capitalisme et des démocraties libérales à l’ouest. Et ailleurs ? En simplifiant l’on peut distinguer
trois cas de figure. Le rétablissement pratiquement intact des
régimes antérieurs à la guerre, une refondation politique sans
rupture radicale et, enfin, un changement complet de système
politique.
Dans le premier cas, apparaissent bien entendu les pays pour
lesquels la guerre est restée aux frontières. Les neutres d’abord,
Suisse, Suède, Irlande, Portugal, Espagne, Turquie (le pays ne
déclare la guerre à l’Allemagne qu’en février 1945). La guerre n’a
pas fondamentalement bouleversé ces États. Dans l’ensemble, ils
donnent quelques gages de bonne volonté aux vainqueurs, en
évitant par exemple d’apparaître comme des terres d’accueil pour
les vaincus en fuite. Leurs gouvernements punissent également à
l’occasion d’éventuels espions ou propagandistes de l’Axe, afin de
rappeler une souveraineté intacte. L’Espagne franquiste se
distingue des autres par sa proximité idéologique avec le
fascisme. Les quelques gestes de bonne volonté, comme
l’expulsion de Pierre Laval vers la France, ne doivent pas faire
oublier non seulement l’asile qu’elle offre à beaucoup d’autres,
mais surtout comment au cours de ces années le régime opère
une autre épuration, celle des républicains battus en 1939. À
l’ombre de la Seconde Guerre mondiale, la répression est féroce.
En Espagne, des dizaines de milliers de personnes sont fusillées,
des fosses entières remplies de cadavres et disséminées dans le
pays, des centaines de milliers d’hommes et de femmes enfermés
en prison et dans des camps pour de longues années 86. Dans ces
pays, les régimes qu’ils soient démocratiques (Irlande, Suède,
Suisse) ou autoritaires (Espagne, Portugal, Turquie) demeurent.
D’autres pays, quoique engagés dans la guerre, n’ont pas
connu l’Occupation, tout au moins de leur capitale et de leur gouvernement. L’Union soviétique et le Royaume-Uni dont les
régimes n’ont pas été renversés par le conflit restent en place,
même si ce dernier connaît une alternance politique au sortir de
la guerre, lorsque le travailliste Clement Atlee remplace, après les
élections de juillet 1945, Winston Churchill. La Finlande connaît
une situation étonnante puisque, engagée aux côtés de
l’Allemagne, elle change de système d’alliance à l’automne 1944.
Pourtant si le président Risto Ryti (condamné à dix années
d’emprisonnement en février 1946, lors du procès des
« responsables de la guerre ») est remplacé par le maréchal
Mannerheim, héros de l’indépendance, commandant en chef des
armées qui, après avoir combattu l’Armée rouge, en devient l’allié
contre la Wehrmacht, les institutions finlandaises traversent
l’épisode sans dommage.
En revanche, tous les autres pays du continent ont connu un
bouleversement politique majeur du fait de leur défaite et de leur
occupation ; par l’Axe au début de la guerre, par les Alliés à la fin.
Pour la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Danemark et la
Norvège, l’Occupation n’est en quelque sorte qu’une parenthèse
institutionnelle. Les autorités légitimes reviennent d’exil, et les
quelques soubresauts politiques occasionnés se limitent
généralement au changement de Premier ministre sans guère
aller au-delà. Au Danemark Vilhelm Buhl (travailliste) succède à
Erik Scavenius (social-libéral). En Norvège, comme aux Pays-
Bas, les monarques de retour choisissent comme Premier
ministre des hommes qui n’ont pas partagé l’exil londonien avec
eux. Le roi Haakon nomme Einar Gerhardsen, résistant, arrêté
par la Gestapo, torturé et déporté dans le camp de
Sachsenhausen, à la place de Johan Nygaardsvold : tous deux
étant par ailleurs travaillistes. La reine Wilhelmine aux Pays-Bas remplace Pieter Sjoerds Gerbrandy par Willem Schermerhorn,
plus jeune et surtout engagé dans la Résistance et ayant vécu
l’Occupation dans la clandestinité. Au Luxembourg, la grande-
duchesse Charlotte, après cinq années d’exil, se retrouve à la tête
du grand-duché libéré par l’armée américaine. Dans tous ces
pays, l’épuration eut comme principal effet de se débarrasser des
collaborateurs, sans que la nature du régime ne soit réellement
discutée. Avec une nuance pour la Belgique où s’opposent d’une
part ceux, plus modérés, qui souhaitent une reconstruction qui
ne bouleverse pas le cadre d’avant-guerre et, d’autre part, les
partisans d’une rupture plus radicale avec une monarchie
parlementaire élaborée au e 87 XIX siècle. Parmi ces derniers, le
Front de l’indépendance (Onafhankelijkheidsfront), coalition de
la gauche résistante, aspire à une véritable refondation du pays
autour d’un nouvel ordre politique et social. La revendication
d’une épuration en profondeur et d’une abdication du roi
Léopold III fortement compromis est révélatrice de cette
opposition. La question royale divise vivement le pays, mais la
régence de Charles de Belgique en place de Léopold III (en exil en
Suisse jusqu’en 1950), puis la succession de Baudouin en 1950,
sauve la couronne et confirme l’échec d’une refondation en
profondeur du pays.
En France également, se pose la question de l’ampleur du
changement à opérer après quatre années d’occupation mais
surtout du fait de l’exception qu’a représenté Vichy à l’échelle
européenne. La création de ce régime, dit « État français », sur
les décombres d’une IIIe République en lambeaux, mais instauré
par le vote, le 10 juillet 1940, d’un parlement élu en 1936 et dont
la majorité avait été celle du Front populaire, complique
sérieusement la situation. Le conflit en légitimité impose une refondation et toute la Résistance, à l’intérieur comme à Londres
ou Alger, s’y emploie. Si, comme le déclare le général de Gaulle
en août 1944, la République n’a jamais cessé d’exister, la
troisième du nom est bien morte avec la défaite, enterrée par tous
à l’exception des radicaux toutefois peu audibles. La dimension
régénératrice est omniprésente, qu’il s’agisse des discours dans
l’expression forte et prolongée de sa nécessité politique et morale,
mais aussi des actes et du renouvellement générationnel qui
s’opère. Une incertitude, momentanée, réside dans l’ampleur de
ce changement. Certains, en particulier à l’extrême gauche et
autour de la Résistance communiste plus qu’à la direction du
parti, voient une opportunité révolutionnaire au cours de la
période de la Libération. Les réquisitions, les autorités sorties de
la clandestinité, les Milices patriotiques constitueraient les
structures embryonnaires d’un double pouvoir prometteur d’un
changement radical. D’autres, sans en partager l’objectif
communiste, souhaitent une profonde renaissance démocratique
et sociale. À l’inverse, nombreux sont ceux qui aspirent aussi à
l’accalmie, à des temps meilleurs retrouvés dans un équilibre à
construire entre retour à l’ordre et prospérité. Si les tensions sont
fortes jusqu’à l’automne 1944, l’application par le Parti
communiste de la ligne décidée à Moscou met un terme aux
espérances révolutionnaires. Demeurent celles d’une renaissance
appuyée sur l’esprit de la Résistance et la fraternité d’armes
comme ciment d’une IV e République. Comme le souligne Philippe
Buton, les élections municipales d’avril-mai 1945 ratifient très
largement le travail fait par la Résistance et l’épuration des
municipalités, mais nulle part la Résistance en tant que telle ne se
présente unie 88. Les « États généraux de la Renaissance
française » organisés par le Conseil national de la Résistance au palais de Chaillot, à Paris, en juillet 1945, constituent en quelque
sorte son chant du cygne politique. Cela n’empêche pas une
refondation républicaine par l’extension du droit de vote aux
femmes, par la mise en œuvre du programme social de la
Résistance, ni un renouvellement non négligeable des élites. Ce à
quoi on pourrait ajouter l’illusion d’avoir retrouvé sa place de
grande puissance continentale, par l’occupation de l’Allemagne,
et impériale, malgré les grondements montants d’Algérie et
d’Indochine qui résonnent déjà.
Restauration, refondation, il est plus difficile de faire entrer
les autres pays européens dans ces catégories.
Comme pour les zones d’occupation en Allemagne, le sort de
plusieurs pays européens a dépendu de l’armée étrangère
présente sur leur sol. Pour Staline, il allait de soi que les
territoires nouvellement annexés (septembre 1939 pour la
Pologne à l’est de la ligne Curzon, mars 1940 pour la Carélie,
juin 1940 pour les pays Baltes) et reconquis par l’offensive
allemande en juin 1941 redevenaient « naturellement »
soviétiques une fois la guerre terminée. Les choses étaient moins
claires pour les autres pays d’Europe centrale, orientale et
balkanique. Trois de ces pays, la Bulgarie, la Roumanie et la
Hongrie, où désormais stationnait l’Armée rouge, avaient
commencé la guerre comme puissances de l’Axe, bien que les
deux premiers aient changé d’alliance au cours de l’été 1944. En
revanche, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, l’Albanie et la
Grèce avaient, avant l’URSS, subi l’agression nazie. La Pologne
s’était trouvée simultanément occupée par ses deux grands
voisins. Dans un premier temps, les communistes locaux, sortis
de la clandestinité ou de retour d’URSS où certains s’étaient
abrités pendant la guerre, adoptent sur consigne soviétique une politique de front antifasciste. L’épuration est alors une nécessité
commune aux yeux de tous, celle de se débarrasser d’élites à la
fois archaïques et totalement compromises avec l’occupant
allemand. Les communistes jouent alors la double carte d’une
épuration énergique conjuguée au renouveau et à la modernité 89.
Néanmoins, cette politique et ses premiers succès, avec l’afflux
des sympathies et des adhésions (800 000 adhérents au PC
roumain fin 1945 ; 1,2 millions au PC tchécoslovaque en 1946),
montrent leurs limites. Car quand des élections ont lieu, ce sont
les partis libéraux, agrariens et sociaux-démocrates traditionnels
qui l’emportent.
Alors que la Bulgarie avait radicalement et précocement
éliminé les dirigeants impliqués dans le régime pronazi en
février 1945, l’épuration devient rapidement un instrument
politique, non plus de justice et de renouvellement, mais bien de
conquête du pouvoir et de changement de la structure socio-
politique du pays. Une série de lois, dont celle du 5 avril 1946,
donne au gouvernement, sous couvert de châtiment de la
collaboration, un instrument de modification de la structure
socio-économique du pays sans qu’une loi de nationalisation
générale de l’économie soit nécessaire 90. Dans le même temps,
une nouvelle campagne contre « les éléments fascistes » a lieu
dont la finalité est d’éliminer l’opposition démocratique. Le
principal opposant, Nikola Petkov, leader du parti agrarien, est
arrêté en juin 1947 et condamné deux mois plus tard pour avoir
encouragé l’organisation d’une formation militaire clandestine. Il
est exécuté le 23 septembre 1947 malgré les multiples
interventions occidentales. Une fois les adversaires des partis
« bourgeois » éliminés ou emprisonnés, les socialistes sont
partout contraints de fusionner dans de nouveaux partis unitaires sous contrôle communiste (en février 1948 en Roumanie, en juin
en Hongrie, août en Bulgarie, décembre en Pologne). Les lois
adoptées pour poursuivre les collaborateurs sont ainsi utilisées
pour éliminer les adversaires politiques. L’exclusion des listes
électorales roumaines des personnes suspectées de collaboration
avec le fascisme (loi du 15 juin 1946) permet par exemple de
réduire considérablement le nombre d’électeurs non
communistes. Les arrestations des chefs de l’opposition, la veille
des élections, font le reste et en décembre 1947 le roi Michel est
contraint d’abdiquer, remplacé le jour même par la République
populaire de Roumanie 91. Le processus est un peu plus long en
Hongrie où les communistes doivent manœuvrer jusqu’en 1949
pour parvenir à diriger le pays sans contradicteur.
La Tchécoslovaquie se distingue des autres pays qui passent
sous le joug soviétique, car un Parti communiste (KSČ) y était
particulièrement actif et populaire, obtenant plus de 40 % des
voix en Bohême-Moravie et 30 % en Slovaquie. Depuis la
libération du pays au printemps 1945, Edvard Beneš, président
avant-guerre, puis en exil à Londres, assure la continuité du
régime, malgré la dislocation qu’il a connue pendant la guerre.
Un gouvernement provisoire pluraliste (communistes, socialistes,
agrariens, démocrates slovaques et socialistes-nationaux), avec à
sa tête le social-démocrate Zden ěk Fierlinger et le communiste
Klement Gottwald comme vice-président, dirige alors le pays.
L’épuration des collaborateurs y avait été active, en particulier
envers les Sudètes (décret Beneš) et les partisans de Tiso en
Slovaquie. Néanmoins, afin d’assurer au KS Č sans aucun doute
possible la conquête du pouvoir, une crise éclate en février 1948
au sein du gouvernement encore pluraliste à propos de la
nomination de commissaires de police exclusivement communistes. Profitant de la démission de leurs adversaires, les
communistes parviennent à imposer leur gouvernement.
L’épisode, connu sous le terme de « coup de Prague », transforme
en juin 1948 le pays en République populaire de Tchécoslovaquie.
Comme en Tchécoslovaquie, les communistes sont fortement
présents en Grèce, en Albanie, en Yougoslavie et en Italie. Dans
ces pays, ils sont de plus en plus largement auréolés du prestige
de la lutte armée qu’ils ont menée contre l’occupant. Partout leur
détermination, le courage de leurs partisans, leur capacité à
organiser les territoires libérés, le nombre de leurs pertes aussi
leur assurent une place de premier plan dans la libération du
pays. Ces quatre pays méditerranéens connaissent tous la guerre
civile. Les Partisans, Andartes, Partigiani s’affrontent d’abord aux
occupants et à leurs collaborateurs, parfois aussi à d’autres forces
de la résistance, en particulier les groupes nationalistes et
conservateurs, puis finalement à tous les adversaires politiques.
Quatre guerres civiles aux issues fort différentes.
En Italie, l’épisode est le plus bref ; la lutte contre les
nazifascistes de la République de Salo, si elle prend une
dimension sociale et révolutionnaire en particulier en Émilie-
Romagne, reste cantonnée à sa dimension initiale. La présence
des troupes alliées américaine, britannique et française, le choix
de Staline de freiner les tentations révolutionnaires des partis
communistes occidentaux ne se traduisent ni par une guerre
civile généralisée, ni par une révolution sociale. Le changement
de régime a bien lieu. Il est double, d’abord en mettant un terme
au Ventanno du fascisme, puis en refondant l’Italie démocratique
par l’instauration de la République. En juin 1946, 54,3 % des
Italiens, et pour la première fois des Italiennes, se prononcent par référendum, contrairement aux Belges, en faveur de la
République.
Sur l’autre rive de l’Adriatique, le sort des armes est différent
selon les pays. En Grèce, la présence anglaise aux côtés du camp
monarchiste et, à l’inverse, le soutien timoré de l’URSS aux
communistes grecs plongent le pays dans une longue et
meurtrière guerre civile. Les anciens collaborateurs se recyclent
sans difficulté dans la lutte contre les Andartes, lutte qu’ils
avaient déjà menée, au profit des Italiens ou des Allemands.
Finalement, en juillet 1949, la perte du soutien yougoslave est
fatale aux communistes grecs. Ils sont défaits militairement,
condamnés à l’exil (près de 100 000 réfugiés essaiment dans toute
l’Europe de l’Est) ou sont voués à l’internement, pour une dizaine
de milliers, dans les camps des îles de Makronisos et d’Ikaria
(surnommée le Rocher rouge). Le régime autoritaire d’avant-
guerre, installé dans la foulée du rétablissement de la monarchie
en 1935, se trouve de fait rétabli. L’échec de la révolution n’a en
Grèce conduit à aucune refondation politique du pays.
Le sort des armes est tout autre chez les deux voisins
septentrionaux yougoslave et albanais. Là, les partisans
communistes sortent victorieux, d’une part de leur combat contre
l’occupant, d’autre part des affrontements avec les organisations
de résistance nationalistes et anticommunistes, Tchetniks
monarchistes en Yougoslavie, ballistes du Balli Kombëtar (Front
national) en Albanie. Là, dès janvier 1944, le sud du pays passe
sous le contrôle de la Résistance communiste. Lorsque, à
l’automne, les Allemands ont quitté le pays, les ballistes sont
défaits par les Partisans. En novembre, le pays est entièrement
libéré et un gouvernement provisoire avec Enver Hoxha à sa tête
se met en place. Il bénéficie à la fois du soutien de la Yougoslavie de Tito et de la neutralité britannique qui, comme en Yougoslavie