Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 140 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

De l’épuration restauratrice à l’épuration révolutionnaire

la mémoire autrichienne de la guerre.

 

Au cœur de l’Europe, sur les ruines du Reich, l’épuration a

finalement eu une fonction de filtre. Qui n’était pas épuré se

trouvait de fait réhabilité ; la « blancheur Persil » à l’ouest, les

petits compagnons du parti à l’est, permettaient de réintégrer au

sein de la nouvelle communauté nationale de larges pans de la

société. Partout en Europe, l’on observe dans les années qui

suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale ce processus de

transition qui, après avoir puni, réintègre. Une question se pose

cependant, fort différemment selon les pays et les sociétés : à

quoi est-on réintégré ? Ou plutôt de quel processus politique

l’épuration est-elle l’outil ? Si l’on s’accorde sur le fait que partout

s’imposait la nécessité de punir ceux qui avaient conduit le

continent à l’abîme, il fallait néanmoins trouver un projet

d’avenir à ces sociétés désormais épurées. Quand, après ces

effroyables années, chaque pays ressortait meurtri, amputé d’une

part de sa population, matériellement ou économiquement

dévasté, que devait-il être ? Revenir à la situation d’avant-guerre ?

Changer radicalement ? Renaître ?

 

DE L’ÉPURATION RESTAURATRICE À L’ÉPURATION

RÉVOLUTIONNAIRE

 

Dans le cas allemand, le changement de régime s’imposait, il

avait été inscrit dans les objectifs de guerre alliés. La

dénazification, voulue par les puissances occupantes, est

progressivement adaptée à leurs projets politiques. À l’image du

système soviétique à l’est ou du capitalisme et des démocraties libérales à l’ouest. Et ailleurs ? En simplifiant l’on peut distinguer

trois cas de figure. Le rétablissement pratiquement intact des

régimes antérieurs à la guerre, une refondation politique sans

rupture radicale et, enfin, un changement complet de système

politique.

Dans le premier cas, apparaissent bien entendu les pays pour

lesquels la guerre est restée aux frontières. Les neutres d’abord,

Suisse, Suède, Irlande, Portugal, Espagne, Turquie (le pays ne

déclare la guerre à l’Allemagne qu’en février 1945). La guerre n’a

pas fondamentalement bouleversé ces États. Dans l’ensemble, ils

donnent quelques gages de bonne volonté aux vainqueurs, en

évitant par exemple d’apparaître comme des terres d’accueil pour

les vaincus en fuite. Leurs gouvernements punissent également à

l’occasion d’éventuels espions ou propagandistes de l’Axe, afin de

rappeler une souveraineté intacte. L’Espagne franquiste se

distingue des autres par sa proximité idéologique avec le

fascisme. Les quelques gestes de bonne volonté, comme

l’expulsion de Pierre Laval vers la France, ne doivent pas faire

oublier non seulement l’asile qu’elle offre à beaucoup d’autres,

mais surtout comment au cours de ces années le régime opère

une autre épuration, celle des républicains battus en 1939. À

l’ombre de la Seconde Guerre mondiale, la répression est féroce.

En Espagne, des dizaines de milliers de personnes sont fusillées,

des fosses entières remplies de cadavres et disséminées dans le

pays, des centaines de milliers d’hommes et de femmes enfermés

en prison et dans des camps pour de longues années 86. Dans ces

pays, les régimes qu’ils soient démocratiques (Irlande, Suède,

Suisse) ou autoritaires (Espagne, Portugal, Turquie) demeurent.

D’autres pays, quoique engagés dans la guerre, n’ont pas

connu l’Occupation, tout au moins de leur capitale et de leur gouvernement. L’Union soviétique et le Royaume-Uni dont les

régimes n’ont pas été renversés par le conflit restent en place,

même si ce dernier connaît une alternance politique au sortir de

la guerre, lorsque le travailliste Clement Atlee remplace, après les

élections de juillet 1945, Winston Churchill. La Finlande connaît

une situation étonnante puisque, engagée aux côtés de

l’Allemagne, elle change de système d’alliance à l’automne 1944.

Pourtant si le président Risto Ryti (condamné à dix années

d’emprisonnement en février 1946, lors du procès des

« responsables de la guerre ») est remplacé par le maréchal

Mannerheim, héros de l’indépendance, commandant en chef des

armées qui, après avoir combattu l’Armée rouge, en devient l’allié

contre la Wehrmacht, les institutions finlandaises traversent

l’épisode sans dommage.

En revanche, tous les autres pays du continent ont connu un

bouleversement politique majeur du fait de leur défaite et de leur

occupation ; par l’Axe au début de la guerre, par les Alliés à la fin.

Pour la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Danemark et la

Norvège, l’Occupation n’est en quelque sorte qu’une parenthèse

institutionnelle. Les autorités légitimes reviennent d’exil, et les

quelques soubresauts politiques occasionnés se limitent

généralement au changement de Premier ministre sans guère

aller au-delà. Au Danemark Vilhelm Buhl (travailliste) succède à

Erik Scavenius (social-libéral). En Norvège, comme aux Pays-

Bas, les monarques de retour choisissent comme Premier

ministre des hommes qui n’ont pas partagé l’exil londonien avec

eux. Le roi Haakon nomme Einar Gerhardsen, résistant, arrêté

par la Gestapo, torturé et déporté dans le camp de

Sachsenhausen, à la place de Johan Nygaardsvold : tous deux

étant par ailleurs travaillistes. La reine Wilhelmine aux Pays-Bas remplace Pieter Sjoerds Gerbrandy par Willem Schermerhorn,

plus jeune et surtout engagé dans la Résistance et ayant vécu

l’Occupation dans la clandestinité. Au Luxembourg, la grande-

duchesse Charlotte, après cinq années d’exil, se retrouve à la tête

du grand-duché libéré par l’armée américaine. Dans tous ces

pays, l’épuration eut comme principal effet de se débarrasser des

collaborateurs, sans que la nature du régime ne soit réellement

discutée. Avec une nuance pour la Belgique où s’opposent d’une

part ceux, plus modérés, qui souhaitent une reconstruction qui

ne bouleverse pas le cadre d’avant-guerre et, d’autre part, les

partisans d’une rupture plus radicale avec une monarchie

parlementaire élaborée au e 87 XIX siècle. Parmi ces derniers, le

Front de l’indépendance (Onafhankelijkheidsfront), coalition de

la gauche résistante, aspire à une véritable refondation du pays

autour d’un nouvel ordre politique et social. La revendication

d’une épuration en profondeur et d’une abdication du roi

Léopold III fortement compromis est révélatrice de cette

opposition. La question royale divise vivement le pays, mais la

régence de Charles de Belgique en place de Léopold III (en exil en

Suisse jusqu’en 1950), puis la succession de Baudouin en 1950,

sauve la couronne et confirme l’échec d’une refondation en

profondeur du pays.

En France également, se pose la question de l’ampleur du

changement à opérer après quatre années d’occupation mais

surtout du fait de l’exception qu’a représenté Vichy à l’échelle

européenne. La création de ce régime, dit « État français », sur

les décombres d’une IIIe République en lambeaux, mais instauré

par le vote, le 10 juillet 1940, d’un parlement élu en 1936 et dont

la majorité avait été celle du Front populaire, complique

sérieusement la situation. Le conflit en légitimité impose une refondation et toute la Résistance, à l’intérieur comme à Londres

ou Alger, s’y emploie. Si, comme le déclare le général de Gaulle

en août 1944, la République n’a jamais cessé d’exister, la

troisième du nom est bien morte avec la défaite, enterrée par tous

à l’exception des radicaux toutefois peu audibles. La dimension

régénératrice est omniprésente, qu’il s’agisse des discours dans

l’expression forte et prolongée de sa nécessité politique et morale,

mais aussi des actes et du renouvellement générationnel qui

s’opère. Une incertitude, momentanée, réside dans l’ampleur de

ce changement. Certains, en particulier à l’extrême gauche et

autour de la Résistance communiste plus qu’à la direction du

parti, voient une opportunité révolutionnaire au cours de la

période de la Libération. Les réquisitions, les autorités sorties de

la clandestinité, les Milices patriotiques constitueraient les

structures embryonnaires d’un double pouvoir prometteur d’un

changement radical. D’autres, sans en partager l’objectif

communiste, souhaitent une profonde renaissance démocratique

et sociale. À l’inverse, nombreux sont ceux qui aspirent aussi à

l’accalmie, à des temps meilleurs retrouvés dans un équilibre à

construire entre retour à l’ordre et prospérité. Si les tensions sont

fortes jusqu’à l’automne 1944, l’application par le Parti

communiste de la ligne décidée à Moscou met un terme aux

espérances révolutionnaires. Demeurent celles d’une renaissance

appuyée sur l’esprit de la Résistance et la fraternité d’armes

comme ciment d’une IV e République. Comme le souligne Philippe

Buton, les élections municipales d’avril-mai 1945 ratifient très

largement le travail fait par la Résistance et l’épuration des

municipalités, mais nulle part la Résistance en tant que telle ne se

présente unie 88. Les « États généraux de la Renaissance

française » organisés par le Conseil national de la Résistance au palais de Chaillot, à Paris, en juillet 1945, constituent en quelque

sorte son chant du cygne politique. Cela n’empêche pas une

refondation républicaine par l’extension du droit de vote aux

femmes, par la mise en œuvre du programme social de la

Résistance, ni un renouvellement non négligeable des élites. Ce à

quoi on pourrait ajouter l’illusion d’avoir retrouvé sa place de

grande puissance continentale, par l’occupation de l’Allemagne,

et impériale, malgré les grondements montants d’Algérie et

d’Indochine qui résonnent déjà.

Restauration, refondation, il est plus difficile de faire entrer

les autres pays européens dans ces catégories.

Comme pour les zones d’occupation en Allemagne, le sort de

plusieurs pays européens a dépendu de l’armée étrangère

présente sur leur sol. Pour Staline, il allait de soi que les

territoires nouvellement annexés (septembre 1939 pour la

Pologne à l’est de la ligne Curzon, mars 1940 pour la Carélie,

juin 1940 pour les pays Baltes) et reconquis par l’offensive

allemande en juin 1941 redevenaient « naturellement »

soviétiques une fois la guerre terminée. Les choses étaient moins

claires pour les autres pays d’Europe centrale, orientale et

balkanique. Trois de ces pays, la Bulgarie, la Roumanie et la

Hongrie, où désormais stationnait l’Armée rouge, avaient

commencé la guerre comme puissances de l’Axe, bien que les

deux premiers aient changé d’alliance au cours de l’été 1944. En

revanche, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, l’Albanie et la

Grèce avaient, avant l’URSS, subi l’agression nazie. La Pologne

s’était trouvée simultanément occupée par ses deux grands

voisins. Dans un premier temps, les communistes locaux, sortis

de la clandestinité ou de retour d’URSS où certains s’étaient

abrités pendant la guerre, adoptent sur consigne soviétique une politique de front antifasciste. L’épuration est alors une nécessité

commune aux yeux de tous, celle de se débarrasser d’élites à la

fois archaïques et totalement compromises avec l’occupant

allemand. Les communistes jouent alors la double carte d’une

épuration énergique conjuguée au renouveau et à la modernité 89.

Néanmoins, cette politique et ses premiers succès, avec l’afflux

des sympathies et des adhésions (800 000 adhérents au PC

roumain fin 1945 ; 1,2 millions au PC tchécoslovaque en 1946),

montrent leurs limites. Car quand des élections ont lieu, ce sont

les partis libéraux, agrariens et sociaux-démocrates traditionnels

qui l’emportent.

Alors que la Bulgarie avait radicalement et précocement

éliminé les dirigeants impliqués dans le régime pronazi en

février 1945, l’épuration devient rapidement un instrument

politique, non plus de justice et de renouvellement, mais bien de

conquête du pouvoir et de changement de la structure socio-

politique du pays. Une série de lois, dont celle du 5 avril 1946,

donne au gouvernement, sous couvert de châtiment de la

collaboration, un instrument de modification de la structure

socio-économique du pays sans qu’une loi de nationalisation

générale de l’économie soit nécessaire 90. Dans le même temps,

une nouvelle campagne contre « les éléments fascistes » a lieu

dont la finalité est d’éliminer l’opposition démocratique. Le

principal opposant, Nikola Petkov, leader du parti agrarien, est

arrêté en juin 1947 et condamné deux mois plus tard pour avoir

encouragé l’organisation d’une formation militaire clandestine. Il

est exécuté le 23 septembre 1947 malgré les multiples

interventions occidentales. Une fois les adversaires des partis

« bourgeois » éliminés ou emprisonnés, les socialistes sont

partout contraints de fusionner dans de nouveaux partis unitaires sous contrôle communiste (en février 1948 en Roumanie, en juin

en Hongrie, août en Bulgarie, décembre en Pologne). Les lois

adoptées pour poursuivre les collaborateurs sont ainsi utilisées

pour éliminer les adversaires politiques. L’exclusion des listes

électorales roumaines des personnes suspectées de collaboration

avec le fascisme (loi du 15 juin 1946) permet par exemple de

réduire considérablement le nombre d’électeurs non

communistes. Les arrestations des chefs de l’opposition, la veille

des élections, font le reste et en décembre 1947 le roi Michel est

contraint d’abdiquer, remplacé le jour même par la République

populaire de Roumanie 91. Le processus est un peu plus long en

Hongrie où les communistes doivent manœuvrer jusqu’en 1949

pour parvenir à diriger le pays sans contradicteur.

La Tchécoslovaquie se distingue des autres pays qui passent

sous le joug soviétique, car un Parti communiste (KSČ) y était

particulièrement actif et populaire, obtenant plus de 40 % des

voix en Bohême-Moravie et 30 % en Slovaquie. Depuis la

libération du pays au printemps 1945, Edvard Beneš, président

avant-guerre, puis en exil à Londres, assure la continuité du

régime, malgré la dislocation qu’il a connue pendant la guerre.

Un gouvernement provisoire pluraliste (communistes, socialistes,

agrariens, démocrates slovaques et socialistes-nationaux), avec à

sa tête le social-démocrate Zden ěk Fierlinger et le communiste

Klement Gottwald comme vice-président, dirige alors le pays.

L’épuration des collaborateurs y avait été active, en particulier

envers les Sudètes (décret Beneš) et les partisans de Tiso en

Slovaquie. Néanmoins, afin d’assurer au KS Č sans aucun doute

possible la conquête du pouvoir, une crise éclate en février 1948

au sein du gouvernement encore pluraliste à propos de la

nomination de commissaires de police exclusivement communistes. Profitant de la démission de leurs adversaires, les

communistes parviennent à imposer leur gouvernement.

L’épisode, connu sous le terme de « coup de Prague », transforme

en juin 1948 le pays en République populaire de Tchécoslovaquie.

Comme en Tchécoslovaquie, les communistes sont fortement

présents en Grèce, en Albanie, en Yougoslavie et en Italie. Dans

ces pays, ils sont de plus en plus largement auréolés du prestige

de la lutte armée qu’ils ont menée contre l’occupant. Partout leur

détermination, le courage de leurs partisans, leur capacité à

organiser les territoires libérés, le nombre de leurs pertes aussi

leur assurent une place de premier plan dans la libération du

pays. Ces quatre pays méditerranéens connaissent tous la guerre

civile. Les Partisans, Andartes, Partigiani s’affrontent d’abord aux

occupants et à leurs collaborateurs, parfois aussi à d’autres forces

de la résistance, en particulier les groupes nationalistes et

conservateurs, puis finalement à tous les adversaires politiques.

Quatre guerres civiles aux issues fort différentes.

En Italie, l’épisode est le plus bref ; la lutte contre les

nazifascistes de la République de Salo, si elle prend une

dimension sociale et révolutionnaire en particulier en Émilie-

Romagne, reste cantonnée à sa dimension initiale. La présence

des troupes alliées américaine, britannique et française, le choix

de Staline de freiner les tentations révolutionnaires des partis

communistes occidentaux ne se traduisent ni par une guerre

civile généralisée, ni par une révolution sociale. Le changement

de régime a bien lieu. Il est double, d’abord en mettant un terme

au Ventanno du fascisme, puis en refondant l’Italie démocratique

par l’instauration de la République. En juin 1946, 54,3 % des

Italiens, et pour la première fois des Italiennes, se prononcent par référendum, contrairement aux Belges, en faveur de la

République.

Sur l’autre rive de l’Adriatique, le sort des armes est différent

selon les pays. En Grèce, la présence anglaise aux côtés du camp

monarchiste et, à l’inverse, le soutien timoré de l’URSS aux

communistes grecs plongent le pays dans une longue et

meurtrière guerre civile. Les anciens collaborateurs se recyclent

sans difficulté dans la lutte contre les Andartes, lutte qu’ils

avaient déjà menée, au profit des Italiens ou des Allemands.

Finalement, en juillet 1949, la perte du soutien yougoslave est

fatale aux communistes grecs. Ils sont défaits militairement,

condamnés à l’exil (près de 100 000 réfugiés essaiment dans toute

l’Europe de l’Est) ou sont voués à l’internement, pour une dizaine

de milliers, dans les camps des îles de Makronisos et d’Ikaria

(surnommée le Rocher rouge). Le régime autoritaire d’avant-

guerre, installé dans la foulée du rétablissement de la monarchie

en 1935, se trouve de fait rétabli. L’échec de la révolution n’a en

Grèce conduit à aucune refondation politique du pays.

Le sort des armes est tout autre chez les deux voisins

septentrionaux yougoslave et albanais. Là, les partisans

communistes sortent victorieux, d’une part de leur combat contre

l’occupant, d’autre part des affrontements avec les organisations

de résistance nationalistes et anticommunistes, Tchetniks

monarchistes en Yougoslavie, ballistes du Balli Kombëtar (Front

national) en Albanie. Là, dès janvier 1944, le sud du pays passe

sous le contrôle de la Résistance communiste. Lorsque, à

l’automne, les Allemands ont quitté le pays, les ballistes sont

défaits par les Partisans. En novembre, le pays est entièrement

libéré et un gouvernement provisoire avec Enver Hoxha à sa tête

se met en place. Il bénéficie à la fois du soutien de la Yougoslavie de Tito et de la neutralité britannique qui, comme en Yougoslavie