Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 61 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Le sabre : refonder l’armée

De nombreux gendarmes sont désarmés et internés, ceux qui ont

perdu la confiance de la population sont mutés ou placés en non-

activité. En octobre 1944, la nouvelle direction de la gendarmerie

reprend la main pour procéder de l’intérieur à cette épuration-

réorganisation : est mise en place la Commission d’épuration et

de réintégration des personnels de l’armée de terre (CERAT). En

un an, elle traite 11 000 dossiers dont 1 158 d’officiers de

gendarmerie qu’elle classe en cinq catégories, dont les deux

extrêmes exigent des mesures immédiates, les réintégrer ou les

chasser, et les autres attendant des mesures proportionnelles à

l’étude plus détaillée de leur dossier. À partir de 1946, une

troisième étape permet une réorganisation de l’arme et répond à

la fois à des exigences budgétaires et à l’achèvement du processus

d’épuration. Elle est menée par une nouvelle structure, la

commission d’appel qui, d’une part, réintègre les agents parfois

injustement sanctionnés et d’autre part confirme nombre de

sanctions, mises à pied ou à la retraite. En visant en premier lieu

les officiers dont près d’un tiers ont été écartés (20 % épurés et

15 % rayés des cadres), le gouvernement de la Libération s’assure

du renouvellement profond de la gendarmerie, instrument

indispensable au maillage du pays.

 

LE SABRE : REFONDER L’ARMÉE

 

Comme la justice, la police et la gendarmerie, l’armée, souvent

considérée dans l’opinion comme responsable de la défaite, se

trouvait également aux premières loges. Contrairement aux idées

reçues, ses effectifs avaient été bien supérieurs aux

100 000 hommes autorisés par l’Allemagne à la France, en miroir de ce que lui avait imposé le traité de Versailles. L’armée de terre

comptait à elle seule en 1941 environ 195 000 hommes en

métropole et 125 000 hommes en Afrique, auxquels s’ajoutaient

plus de 100 000 hommes répartis dans les autres colonies. Battus,

soumis à l’occupant en France ou prisonniers en Allemagne, de

toute façon désarmés donc humiliés, les militaires baissaient la

tête. Avec la libération des colonies puis de la métropole,

l’épuration fut à la fois un instrument de justice et un outil de

réorganisation pour une nouvelle armée française.

La première série de mesures consista à intégrer

simultanément les Français libres et les FFI en même temps que

dégager les effectifs concernés par la circulaire 10.010 du

ministère de la Guerre du 27 août 1944 permettant d’exclure de

l’armée tous les non-résistants. Ainsi, « tous les officiers de

carrière n’appartenant pas aux forces armées du Gouvernement

provisoire de la République, c’est-à-dire ne servant régulièrement

ni dans les unités constituées en Corse ou sur le sol de l’Empire,

ni dans les FFL, [devaient] être considérés comme placés d’office

en position de disponibilité 13 ». Trois Commissions d’épuration et

de réintégration (CER) sont constituées et présidées par trois

officiers généraux : Paul Matter pour les forces terrestres, Gabriel

Cochet pour l’armée de l’air et Louis Sablé pour la marine.

Chacune a dû traiter en moins d’un an respectivement 12 000,

2 300 et 3 200 dossiers. Un travail énorme qui interdit de faire

comparaître chaque individu. Les officiers demeurés en

métropole sous Vichy doivent demander leur réintégration en

expliquant quel a été exactement leur rôle durant la période

d’occupation. Nécessité faisant loi, il y eut cependant loin entre

les écrits et les actes. Car la guerre se poursuivant, le pays avait

besoin d’hommes et d’officiers expérimentés. Face à cette situation, le nombre d’officiers licenciés demeure marginal

puisqu’on compte à peine 841 exclus pour les trois armes.

La seconde phase a lieu une fois la paix revenue avec d’autres

contraintes, parmi lesquelles l’interruption de l’aide militaire

alliée qui oblige à réduire drastiquement les effectifs. Mais quelle

doctrine adopter ? La vision gaullienne, développée dans son

célèbre livre éponyme paru avant-guerre 14, d’une armée de métier

reposant sur des professionnels éventuellement épaulés par la

mobilisation d’appelés ? Ou à l’inverse la conception, défendue

par les communistes, d’une armée du peuple se suffisant à elle-

même, sans encadrement permanent ? De leur côté, les socialistes

et une partie des démocrates-chrétiens penchaient pour une

défense nationale avant tout appuyée sur les forces alliées. Quoi

qu’il en soit, les effectifs, alors d’un peu plus d’un million

d’hommes et de quelques dizaines de milliers de femmes,

devaient être drastiquement réduits de plus de la moitié. En 1946,

les trois commissions reprennent leurs activités dans un grand

plan de dégagement des cadres. Les listes des commissions

d’épuration sont reprises et tous les officiers alors mal notés

écartés. La baisse des effectifs, qui atteint 54 % à la fin de l’année

1946, se prolonge jusqu’au début de 1948. Épuration

considérable en apparence mais en trompe-l’œil si l’on considère

que ce qu’il est convenu d’appeler « le dégagement » a touché non

seulement les officiers trop proches de Vichy, mais aussi ceux

venus des FFI lors de l’Amalgame, c’est-à-dire qui avaient été

intégrés provisoirement dans la 1 re armée française pour finir la

guerre. Dès 1949, la tendance s’inverse. Entre guerre coloniale et

guerre froide, l’heure est au réarmement : nombre de

réintégrations sont en effet rendues possibles grâce aux multiples

recours puis à l’amnistie du 6 août 1953. Celle-ci effaçant toutes les sanctions administratives, est ainsi entériné leur « oubli »