Les Françaises, les Français et l'Épuration
Le sabre : refonder l’armée
De nombreux gendarmes sont désarmés et internés, ceux qui ont
perdu la confiance de la population sont mutés ou placés en non-
activité. En octobre 1944, la nouvelle direction de la gendarmerie
reprend la main pour procéder de l’intérieur à cette épuration-
réorganisation : est mise en place la Commission d’épuration et
de réintégration des personnels de l’armée de terre (CERAT). En
un an, elle traite 11 000 dossiers dont 1 158 d’officiers de
gendarmerie qu’elle classe en cinq catégories, dont les deux
extrêmes exigent des mesures immédiates, les réintégrer ou les
chasser, et les autres attendant des mesures proportionnelles à
l’étude plus détaillée de leur dossier. À partir de 1946, une
troisième étape permet une réorganisation de l’arme et répond à
la fois à des exigences budgétaires et à l’achèvement du processus
d’épuration. Elle est menée par une nouvelle structure, la
commission d’appel qui, d’une part, réintègre les agents parfois
injustement sanctionnés et d’autre part confirme nombre de
sanctions, mises à pied ou à la retraite. En visant en premier lieu
les officiers dont près d’un tiers ont été écartés (20 % épurés et
15 % rayés des cadres), le gouvernement de la Libération s’assure
du renouvellement profond de la gendarmerie, instrument
indispensable au maillage du pays.
LE SABRE : REFONDER L’ARMÉE
Comme la justice, la police et la gendarmerie, l’armée, souvent
considérée dans l’opinion comme responsable de la défaite, se
trouvait également aux premières loges. Contrairement aux idées
reçues, ses effectifs avaient été bien supérieurs aux
100 000 hommes autorisés par l’Allemagne à la France, en miroir de ce que lui avait imposé le traité de Versailles. L’armée de terre
comptait à elle seule en 1941 environ 195 000 hommes en
métropole et 125 000 hommes en Afrique, auxquels s’ajoutaient
plus de 100 000 hommes répartis dans les autres colonies. Battus,
soumis à l’occupant en France ou prisonniers en Allemagne, de
toute façon désarmés donc humiliés, les militaires baissaient la
tête. Avec la libération des colonies puis de la métropole,
l’épuration fut à la fois un instrument de justice et un outil de
réorganisation pour une nouvelle armée française.
La première série de mesures consista à intégrer
simultanément les Français libres et les FFI en même temps que
dégager les effectifs concernés par la circulaire 10.010 du
ministère de la Guerre du 27 août 1944 permettant d’exclure de
l’armée tous les non-résistants. Ainsi, « tous les officiers de
carrière n’appartenant pas aux forces armées du Gouvernement
provisoire de la République, c’est-à-dire ne servant régulièrement
ni dans les unités constituées en Corse ou sur le sol de l’Empire,
ni dans les FFL, [devaient] être considérés comme placés d’office
en position de disponibilité 13 ». Trois Commissions d’épuration et
de réintégration (CER) sont constituées et présidées par trois
officiers généraux : Paul Matter pour les forces terrestres, Gabriel
Cochet pour l’armée de l’air et Louis Sablé pour la marine.
Chacune a dû traiter en moins d’un an respectivement 12 000,
2 300 et 3 200 dossiers. Un travail énorme qui interdit de faire
comparaître chaque individu. Les officiers demeurés en
métropole sous Vichy doivent demander leur réintégration en
expliquant quel a été exactement leur rôle durant la période
d’occupation. Nécessité faisant loi, il y eut cependant loin entre
les écrits et les actes. Car la guerre se poursuivant, le pays avait
besoin d’hommes et d’officiers expérimentés. Face à cette situation, le nombre d’officiers licenciés demeure marginal
puisqu’on compte à peine 841 exclus pour les trois armes.
La seconde phase a lieu une fois la paix revenue avec d’autres
contraintes, parmi lesquelles l’interruption de l’aide militaire
alliée qui oblige à réduire drastiquement les effectifs. Mais quelle
doctrine adopter ? La vision gaullienne, développée dans son
célèbre livre éponyme paru avant-guerre 14, d’une armée de métier
reposant sur des professionnels éventuellement épaulés par la
mobilisation d’appelés ? Ou à l’inverse la conception, défendue
par les communistes, d’une armée du peuple se suffisant à elle-
même, sans encadrement permanent ? De leur côté, les socialistes
et une partie des démocrates-chrétiens penchaient pour une
défense nationale avant tout appuyée sur les forces alliées. Quoi
qu’il en soit, les effectifs, alors d’un peu plus d’un million
d’hommes et de quelques dizaines de milliers de femmes,
devaient être drastiquement réduits de plus de la moitié. En 1946,
les trois commissions reprennent leurs activités dans un grand
plan de dégagement des cadres. Les listes des commissions
d’épuration sont reprises et tous les officiers alors mal notés
écartés. La baisse des effectifs, qui atteint 54 % à la fin de l’année
1946, se prolonge jusqu’au début de 1948. Épuration
considérable en apparence mais en trompe-l’œil si l’on considère
que ce qu’il est convenu d’appeler « le dégagement » a touché non
seulement les officiers trop proches de Vichy, mais aussi ceux
venus des FFI lors de l’Amalgame, c’est-à-dire qui avaient été
intégrés provisoirement dans la 1 re armée française pour finir la
guerre. Dès 1949, la tendance s’inverse. Entre guerre coloniale et
guerre froide, l’heure est au réarmement : nombre de
réintégrations sont en effet rendues possibles grâce aux multiples
recours puis à l’amnistie du 6 août 1953. Celle-ci effaçant toutes les sanctions administratives, est ainsi entériné leur « oubli »