Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 154 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Les « historiens » du fantasme

de Julien Duvivier, ainsi que différentes autres adaptations 84. On

sait que René Hardy, le principal suspect, fut cependant acquitté

par deux fois au cours de deux procès, en janvier 1947 et en

mai 1950, faute de preuves. Trouver qui avait trahi le héros de la

Résistance panthéonisé, objet de l’inoubliable discours d’André

Malraux, symbole de la Résistance nationale dont tant de groupes

scolaires, collèges, lycées, avenues, en France portent le nom, fut

pour nombre d’auteurs et de journalistes une quête du Graal

jamais assouvie. Jusqu’à ce que Pierre Péan, l’auteur notamment

d 85 ’Une jeunesse française qui dévoilait le passé de François

Mitterrand au cours des années de guerre, finisse par révéler le

secret de Caluire dans un ouvrage récent, La Diabolique de

Caluire 86.

Dans ce livre, l’auteur s’étant vu confier les confessions de

Lydie Bastien, décédée en 1994, par son exécuteur testamentaire,

révélait la manière dont elle avait circonvenu René Hardy, chef

de la Résistance-Fer, devenu traître par aveuglement amoureux.

Véritable figure de roman, Lydie Bastien, 22 ans à l’époque des

faits, a suscité tous les fantasmes de la femme fatale et peut-être

aussi toutes les surenchères dans le registre des stéréotypes

sexistes. Elle apparaît dans l’autobiographie de l’un de ses

amants, 87 L’Expérience démoniaque d’Ernest Gengenbach, où elle

est décrite comme une « beauté fatale » cachant une « âme

onduleuse et glaciale de reptile ». A-t-elle pour autant dit la

vérité ? Les conditions testamentaires de son aveu prêchent

plutôt pour cette version des faits quoiqu’on ne puisse néanmoins

l’attester de façon définitive.

 

LES « HISTORIENS » DU FANTASME

Il a précédemment été question des historiens qui ont travaillé

sur la mémoire nationale. Ils n’ont pas été les seuls et n’ont pas

forcément été les plus lus. D’autres auteurs ont abordé la

question de l’épuration pour le grand public et, au vu des tirages

de leurs livres, ont sans doute bien plus influencé la mémoire

commune que les premiers. Que l’on se comprenne : les premiers

travaux ont été handicapés par des sources à l’accès limité, des

enquêtes imparfaites et, dans les premières décennies ayant suivi

la fin de la guerre, par la sensibilité du sujet qui fermait les

archives, qui entravait la liberté des témoignages alors que les

témoins, victimes et auteurs de violence étaient encore vivants.

Cette réalité, compréhensible, a permis longtemps que les chiffres

les plus extravagants, comme on l’a vu, se diffusent et alimentent

le fantasme d’un phénomène ensanglanté d’une ampleur

comparable à celle de la Terreur révolutionnaire. Mais ces

difficultés, outre qu’elles ont entravé, un temps, une approche

distanciée et scientifique du sujet, ont eu également pour

conséquence de permettre aux nostalgiques de Vichy ou aux

historiens autoproclamés ou encore à d’autres la recherche d’un

« coup » éditorial, bref de « prendre la main » en quelque sorte,

de publier brochures et ouvrages entretenant cette idée.

Après son Histoire de Vichy qui lui avait conféré un certain

rayonnement dans les années 1960, Robert Aron écrivit son

Histoire de l’épuration, première synthèse sur le sujet publiée

entre 1967 et 1975. La thèse sous-jacente de son étude était

conforme à l’époque, proposant une vision très exagérée du

phénomène et notamment du nombre de morts, estimé entre

30 000 et 40 000 selon lui, chiffre du reste qui révisait déjà

singulièrement à la baisse les premières estimations portées par

les rumeurs des premiers écrits sur le sujet (le chiffre de 100 000

circula un temps après-guerre) 88. L’auteur y expliquait que les

juges avaient épuré à tour de bras, que la justice s’était faite sous

le poids de l’arbitraire et de l’urgence, qu’on avait puni les petits

et les sans-grades (les fameux « lampistes »), que les profiteurs

avaient été épargnés, et que les communistes avaient voulu se

venger des années de répression de Vichy. L’ouvrage regorgeait

par ailleurs de faits divers et d’anecdotes accentuant cette

représentation tragique conforme à tous les poncifs collant « aux

années noires ». La primeur de ce livre dans le contexte de sa

parution favorisa sa place hégémonique dans une France encore

marquée par une mémoire résistante qui ne l’était pas moins.

Rendons ceci à Robert Aron, qu’il avait su prendre malgré tout la

mesure d’un phénomène, au moins dans son aspect quantitatif,

qui avait concerné nombre de Françaises et de Français, même

s’il n’avait pas été aussi meurtrier qu’il l’avait décrit.

 

Mais le grand best-seller qui influa les esprits fut sans aucun

doute La Grande Histoire des Français sous l’Occupation d’Henri

Amouroux, titre flamboyant pour une œuvre privilégiant plutôt

les petites histoires, les anecdotes croustillantes et les faits divers

donnant chair au quotidien. Devenue, avec son tome IX, Grande

Histoire des Français après l’Occupation, la saga de l’ex-directeur

des quotidiens 89 Sud-Ouest et France-Soir proposait un tableau de

la France à la Libération au titre très journalistique : « Les

règlements de comptes ». L’entreprise d’Henri Amouroux eut un

succès considérable du fait de sa facilité d’accès et précisément

de cette place donnée au quotidien qui lui permettait de brosser

un tableau assez conforme au souvenir qu’en avait la population

française. D’ailleurs, l’auteur, en privilégiant les témoignages et

les lettres issus de ses lecteurs, construit d’une certaine manière

un dispositif mémoriel presque « en circuit fermé » s’autoalimentant sur un fond de journalisme à sensation.

Cultivant le style journalistique, entre synthèse revendiquée

comme « objective » (et ne l’étant guère notamment à propos de

Vichy), compilation de faits divers et roman historique, l’auteur y

restitue (ou invente) des dialogues et multiplie les effets

dramatiques pour pimenter son récit. C’est cette évocation des

détails qui faisait l’intérêt des tomes précédents, d’autant qu’on

sait les difficultés de la vie quotidienne au cours de ces années.

On peut également lui savoir gré, à une époque où cela n’était pas

si fréquent, de donner quelques informations sur la place des

femmes dans le processus d’épuration 90.

D’autres dans la veine du journalisme à sensation ont fait

commerce de cette vision d’une épuration revancharde et

sanglante conduite par les communistes à qui il ne manque que

le couteau entre les dents pour que le cliché soit complet. Ainsi,

Philippe Bourdrel publie-t-il un ouvrage à la fin des années 1980

dont le titre, L’Épuration sauvage, en dit assez sur l’idée qu’il

défend 91. La méthode est simple : elle consiste à égrener les faits

divers épouvantables et les exactions ayant eu lieu un peu partout

en France et à faire de ce matériau brut un texte sans doute

excitant pour les abonnés de Paris Match, peu soucieux d’analyse

et de mise en contexte… Pour Bourdrel, les faits se suffisent à

eux-mêmes et l’épuration a donc été « sauvage ». Publié en 1988,

réédité en poche, vendu à 11 400 exemplaires 92, ce livre a sans

doute contribué à banaliser cette image du phénomène dans la

mémoire collective. La formule « épuration sauvage » est d’autant

plus nuisible que, le pouvoir des mots faisant le reste, elle a fini

par entrer dans le vocabulaire de certains historiens.

Un autre ouvrage plus récent, quoique a priori plus sérieux et

écrit par un universitaire, procède de cette même démarche en lui donnant une dimension internationale, et c’est celui que Keith

Lowe a consacré à l’après-guerre en Europe jusqu’en 1950 et aux

violences conjointes. Ce livre, encensé par la critique notamment

britannique, traduit en dix langues et dont le titre original, Savage

Continent, est dans l’édition française (vendue en juin 2017 à

15 300 exemplaires 93 94 ) L’Europe barbare. 1945-1950, reste

évocateur. Il biaise en effet d’entrée de jeu, si l’on peut dire, la

manière d’envisager la question des violences et de la barbarie. Si

l’Europe est barbare après-guerre, qu’est-elle durant la guerre ? À

cause de qui et d’où provient cette soif de vengeance des peuples

martyrisés si ce n’est du nazisme et de la guerre elle-même ? Ce

renvoi dos à dos des situations laisse une impression mitigée

quant à la rigueur de l’approche de l’auteur et surtout des sources

qu’il utilise, même si sa démarche s’inscrit dans un

renouvellement historiographique, perceptible depuis les années

2000, sur les séquelles d’après-guerre et les répliques de violences

liées à la recomposition européenne.

Ainsi Keith Lowe s’appuie essentiellement sur ce qu’a écrit

Philippe Bourdrel pour évoquer les exactions qui ont lieu en

France. Il cite également La France « virile » écrite par l’un d’entre

nous ; mais sans être le moins du monde attentif à l’analyse, il y

puise uniquement des exemples de femmes tondues, illustration à

ses yeux de cette barbarie européenne. À l’aune du constat qu’il

établit pour la France, on conviendra de la circonspection devant

entourer les sources utilisées par Keith Lowe pour le reste de

l’Europe.

Sous des formes diverses, un certain nombre de publications

sur l’épuration ont ainsi cultivé sa dimension spectaculaire,

motivant des « coups » éditoriaux, souvent lucratifs, séduisant le

chaland sans guère chercher à l’éclairer, et ont ainsi contribué à en perpétrer la mémoire. Il faut dire que le sujet fait recette si l’on