Les Françaises, les Français et l'Épuration
Les « historiens » du fantasme
de Julien Duvivier, ainsi que différentes autres adaptations 84. On
sait que René Hardy, le principal suspect, fut cependant acquitté
par deux fois au cours de deux procès, en janvier 1947 et en
mai 1950, faute de preuves. Trouver qui avait trahi le héros de la
Résistance panthéonisé, objet de l’inoubliable discours d’André
Malraux, symbole de la Résistance nationale dont tant de groupes
scolaires, collèges, lycées, avenues, en France portent le nom, fut
pour nombre d’auteurs et de journalistes une quête du Graal
jamais assouvie. Jusqu’à ce que Pierre Péan, l’auteur notamment
d 85 ’Une jeunesse française qui dévoilait le passé de François
Mitterrand au cours des années de guerre, finisse par révéler le
secret de Caluire dans un ouvrage récent, La Diabolique de
Caluire 86.
Dans ce livre, l’auteur s’étant vu confier les confessions de
Lydie Bastien, décédée en 1994, par son exécuteur testamentaire,
révélait la manière dont elle avait circonvenu René Hardy, chef
de la Résistance-Fer, devenu traître par aveuglement amoureux.
Véritable figure de roman, Lydie Bastien, 22 ans à l’époque des
faits, a suscité tous les fantasmes de la femme fatale et peut-être
aussi toutes les surenchères dans le registre des stéréotypes
sexistes. Elle apparaît dans l’autobiographie de l’un de ses
amants, 87 L’Expérience démoniaque d’Ernest Gengenbach, où elle
est décrite comme une « beauté fatale » cachant une « âme
onduleuse et glaciale de reptile ». A-t-elle pour autant dit la
vérité ? Les conditions testamentaires de son aveu prêchent
plutôt pour cette version des faits quoiqu’on ne puisse néanmoins
l’attester de façon définitive.
LES « HISTORIENS » DU FANTASME
Il a précédemment été question des historiens qui ont travaillé
sur la mémoire nationale. Ils n’ont pas été les seuls et n’ont pas
forcément été les plus lus. D’autres auteurs ont abordé la
question de l’épuration pour le grand public et, au vu des tirages
de leurs livres, ont sans doute bien plus influencé la mémoire
commune que les premiers. Que l’on se comprenne : les premiers
travaux ont été handicapés par des sources à l’accès limité, des
enquêtes imparfaites et, dans les premières décennies ayant suivi
la fin de la guerre, par la sensibilité du sujet qui fermait les
archives, qui entravait la liberté des témoignages alors que les
témoins, victimes et auteurs de violence étaient encore vivants.
Cette réalité, compréhensible, a permis longtemps que les chiffres
les plus extravagants, comme on l’a vu, se diffusent et alimentent
le fantasme d’un phénomène ensanglanté d’une ampleur
comparable à celle de la Terreur révolutionnaire. Mais ces
difficultés, outre qu’elles ont entravé, un temps, une approche
distanciée et scientifique du sujet, ont eu également pour
conséquence de permettre aux nostalgiques de Vichy ou aux
historiens autoproclamés ou encore à d’autres la recherche d’un
« coup » éditorial, bref de « prendre la main » en quelque sorte,
de publier brochures et ouvrages entretenant cette idée.
Après son Histoire de Vichy qui lui avait conféré un certain
rayonnement dans les années 1960, Robert Aron écrivit son
Histoire de l’épuration, première synthèse sur le sujet publiée
entre 1967 et 1975. La thèse sous-jacente de son étude était
conforme à l’époque, proposant une vision très exagérée du
phénomène et notamment du nombre de morts, estimé entre
30 000 et 40 000 selon lui, chiffre du reste qui révisait déjà
singulièrement à la baisse les premières estimations portées par
les rumeurs des premiers écrits sur le sujet (le chiffre de 100 000
circula un temps après-guerre) 88. L’auteur y expliquait que les
juges avaient épuré à tour de bras, que la justice s’était faite sous
le poids de l’arbitraire et de l’urgence, qu’on avait puni les petits
et les sans-grades (les fameux « lampistes »), que les profiteurs
avaient été épargnés, et que les communistes avaient voulu se
venger des années de répression de Vichy. L’ouvrage regorgeait
par ailleurs de faits divers et d’anecdotes accentuant cette
représentation tragique conforme à tous les poncifs collant « aux
années noires ». La primeur de ce livre dans le contexte de sa
parution favorisa sa place hégémonique dans une France encore
marquée par une mémoire résistante qui ne l’était pas moins.
Rendons ceci à Robert Aron, qu’il avait su prendre malgré tout la
mesure d’un phénomène, au moins dans son aspect quantitatif,
qui avait concerné nombre de Françaises et de Français, même
s’il n’avait pas été aussi meurtrier qu’il l’avait décrit.
Mais le grand best-seller qui influa les esprits fut sans aucun
doute La Grande Histoire des Français sous l’Occupation d’Henri
Amouroux, titre flamboyant pour une œuvre privilégiant plutôt
les petites histoires, les anecdotes croustillantes et les faits divers
donnant chair au quotidien. Devenue, avec son tome IX, Grande
Histoire des Français après l’Occupation, la saga de l’ex-directeur
des quotidiens 89 Sud-Ouest et France-Soir proposait un tableau de
la France à la Libération au titre très journalistique : « Les
règlements de comptes ». L’entreprise d’Henri Amouroux eut un
succès considérable du fait de sa facilité d’accès et précisément
de cette place donnée au quotidien qui lui permettait de brosser
un tableau assez conforme au souvenir qu’en avait la population
française. D’ailleurs, l’auteur, en privilégiant les témoignages et
les lettres issus de ses lecteurs, construit d’une certaine manière
un dispositif mémoriel presque « en circuit fermé » s’autoalimentant sur un fond de journalisme à sensation.
Cultivant le style journalistique, entre synthèse revendiquée
comme « objective » (et ne l’étant guère notamment à propos de
Vichy), compilation de faits divers et roman historique, l’auteur y
restitue (ou invente) des dialogues et multiplie les effets
dramatiques pour pimenter son récit. C’est cette évocation des
détails qui faisait l’intérêt des tomes précédents, d’autant qu’on
sait les difficultés de la vie quotidienne au cours de ces années.
On peut également lui savoir gré, à une époque où cela n’était pas
si fréquent, de donner quelques informations sur la place des
femmes dans le processus d’épuration 90.
D’autres dans la veine du journalisme à sensation ont fait
commerce de cette vision d’une épuration revancharde et
sanglante conduite par les communistes à qui il ne manque que
le couteau entre les dents pour que le cliché soit complet. Ainsi,
Philippe Bourdrel publie-t-il un ouvrage à la fin des années 1980
dont le titre, L’Épuration sauvage, en dit assez sur l’idée qu’il
défend 91. La méthode est simple : elle consiste à égrener les faits
divers épouvantables et les exactions ayant eu lieu un peu partout
en France et à faire de ce matériau brut un texte sans doute
excitant pour les abonnés de Paris Match, peu soucieux d’analyse
et de mise en contexte… Pour Bourdrel, les faits se suffisent à
eux-mêmes et l’épuration a donc été « sauvage ». Publié en 1988,
réédité en poche, vendu à 11 400 exemplaires 92, ce livre a sans
doute contribué à banaliser cette image du phénomène dans la
mémoire collective. La formule « épuration sauvage » est d’autant
plus nuisible que, le pouvoir des mots faisant le reste, elle a fini
par entrer dans le vocabulaire de certains historiens.
Un autre ouvrage plus récent, quoique a priori plus sérieux et
écrit par un universitaire, procède de cette même démarche en lui donnant une dimension internationale, et c’est celui que Keith
Lowe a consacré à l’après-guerre en Europe jusqu’en 1950 et aux
violences conjointes. Ce livre, encensé par la critique notamment
britannique, traduit en dix langues et dont le titre original, Savage
Continent, est dans l’édition française (vendue en juin 2017 à
15 300 exemplaires 93 94 ) L’Europe barbare. 1945-1950, reste
évocateur. Il biaise en effet d’entrée de jeu, si l’on peut dire, la
manière d’envisager la question des violences et de la barbarie. Si
l’Europe est barbare après-guerre, qu’est-elle durant la guerre ? À
cause de qui et d’où provient cette soif de vengeance des peuples
martyrisés si ce n’est du nazisme et de la guerre elle-même ? Ce
renvoi dos à dos des situations laisse une impression mitigée
quant à la rigueur de l’approche de l’auteur et surtout des sources
qu’il utilise, même si sa démarche s’inscrit dans un
renouvellement historiographique, perceptible depuis les années
2000, sur les séquelles d’après-guerre et les répliques de violences
liées à la recomposition européenne.
Ainsi Keith Lowe s’appuie essentiellement sur ce qu’a écrit
Philippe Bourdrel pour évoquer les exactions qui ont lieu en
France. Il cite également La France « virile » écrite par l’un d’entre
nous ; mais sans être le moins du monde attentif à l’analyse, il y
puise uniquement des exemples de femmes tondues, illustration à
ses yeux de cette barbarie européenne. À l’aune du constat qu’il
établit pour la France, on conviendra de la circonspection devant
entourer les sources utilisées par Keith Lowe pour le reste de
l’Europe.
Sous des formes diverses, un certain nombre de publications
sur l’épuration ont ainsi cultivé sa dimension spectaculaire,
motivant des « coups » éditoriaux, souvent lucratifs, séduisant le
chaland sans guère chercher à l’éclairer, et ont ainsi contribué à en perpétrer la mémoire. Il faut dire que le sujet fait recette si l’on