Les Françaises, les Français et l'Épuration
Retours de justice : Barbier et la fin de l’article 75
en croit le nombre important d’articles et de dossiers spéciaux
qui lui ont été consacrés, notamment dans la presse
hebdomadaire. Mais revenons au temps judiciaire, celui des
derniers condamnés dans les années 1960 et aux débats qu’ils
provoquent.
RETOURS DE JUSTICE :
BARBIER ET LA FIN DE L’ARTICLE 75
Au plan national, l’annonce des dernières grâces
présidentielles du général de Gaulle, en 1965-1966, ne soulève
guère de tumulte. Mais il en va autrement là où leurs
bénéficiaires ont sévi comme c’est le cas pour l’affaire Barbier.
Ancien chef local du PPF de Grenoble, membre de la Waffen-SS
et de la Gestapo, Jean Barbier a été reconnu coupable de
multiples arrestations de résistants, de tortures et de crimes, et
condamné à mort par contumace le 8 mai 1945, par la cour de
justice de l’Isère. Pour échapper à la justice, il a fui à Marseille,
vécu sous un nom d’emprunt en concubinage et est devenu père
de deux enfants. Les conditions de son arrestation sont étranges :
lors d’une fugue, la fille de sa concubine interrogée par les
gendarmes le dénonce mais Barbier disparaît lorsque ceux-ci
viennent l’arrêter. C’est au mois de mai 1962 qu’il se présente de
lui-même au siège du tribunal militaire de Marseille et se
constitue prisonnier. L’extraordinaire est que, faute de dossier, le
parquet le laisse repartir libre après lui avoir remis une simple
citation à comparaître pour le mois de juin. Il est présenté en
juin 1963 à un juge d’instruction militaire, puis comparaît en
juillet 1965 devant la Cour de sûreté de l’État qui le condamne à la peine capitale, le jugement est cassé une première fois, il est à
nouveau condamné à la même peine en avril 1966. Dernier
Français condamné à mort pour faits de collaboration il est
finalement gracié par le général de Gaulle en juillet 1966.
La grâce de Jean Barbier soulève un tollé à Grenoble et dans
le monde résistant du Dauphiné. Le Comité de Résistance unie,
regroupant des personnalités de toutes tendances politiques, de
l’UNR au Parti communiste, annonce la démission du maire UNR
de Grenoble, Albert Michallon, « en raison, explique le
communiqué de presse, de la grâce accordée à Jean Barbier,
condamné à mort pour les crimes qu’il avait commis à la solde
des nazis 95 ». À la suite de quoi, lors des cérémonies
commémoratives du 22 août 1966, ledit comité impose une
minute de silence à la mémoire des victimes de Barbier. Le
président national des pionniers du Vercors se dit « littéralement
suffoqué par la décision du premier résistant de France », le
député UNR, l’Amicale des Juifs anciens résistants s’élèvent
contre la « mansuétude » dont bénéficie le « tortionnaire de la
Gestapo de Grenoble », la FNDIRP se dit « péniblement étonnée
et indignée » et « élève une protestation vigoureuse », tout
comme le Centre démocrate de l’Isère… Jusqu’à deux prisonniers
de droit commun (Giuseppe Catania et François Paiziot) dont
l’un, Catania, était juif, qui réagissent au sein même de la centrale
de Melun, le 2 juin, en prenant Barbier en otage quelques heures.
Catania et Paiziot qui livraient leur repas aux « politiques », sous
la menace de couteaux de cuisine et après une courte bagarre,
prennent quatre otages, en gardent deux dont Jean Barbier et
engagent les négociations. Ils demandent que « Jean Barbier
confesse devant la presse ses crimes, qu’il soit extradé en Israël
pour y être jugé comme Eichmann par un tribunal d’exception ». Selon les policiers, précise un article du journal Le Monde, les
deux hommes auraient demandé également et obtenu un
magnétophone pour enregistrer la « confession » de Barbier,
confession sollicitée le couteau sur la gorge. Enfin, ils réclament
la présence d’un rabbin pour les négociations 96.
Jean Barbier avec Jacques Vasseur et Joseph Cortial sont les
derniers collaborateurs à avoir été présentés devant une cour,
jugés (ou rejugés), condamnés au titre de l’article 75, graciés,
détenus et amnistiés une vingtaine d’années plus tard. Si ces
amnisties furent décriées, elles ne le furent pas par tous et à
rebours, mobilisèrent certains milieux catholiques, décidément
très soucieux des ex-tortionnaires, pourtant paisiblement reclus
dans la centrale de Melun. En mai 1975, l’association Fraternité
Notre-Dame-de-la-Merci demande ainsi cette faveur au président
de la République en invoquant les recommandations du pape
Paul VI pour l’année sainte. La même année, des membres du
très confidentiel Nouvel Ordre européen, groupe néofasciste créé
en 1951, composé de militants du MSI italien, du NPD allemand,
de l’Union Jack britannique, de la Phalange espagnole et
d’anciens membres de l’Ordre nouveau dissous, se revendiquant
comme une « école de pensée » défendant les « valeurs de
l’Occident », se réunissent à Lyon les 28 et 29 décembre. Leur but
est de stigmatiser « le crime de métissage » et exiger « la
libération immédiate de Rudolf Hess, détenu depuis plus de
trente ans pour avoir voulu rétablir la paix (sic), ainsi que celle de
nombreux camarades qui ont combattu pour l’Europe, tels Reder,
Kappeler, Jacques Vasseur et Giorgio Freda 97 ».
La condamnation de Jean Barbier, Jacques Vasseur et Joseph
Cortial marque la fin des poursuites au nom de l’article 75 et
ferme durant vingt ans, entre 1966 et 1987, la parenthèse judiciaire de l’épuration. Ces procès ne sont plus le résultat de