Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 155 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Retours de justice : Barbier et la fin de l’article 75

en croit le nombre important d’articles et de dossiers spéciaux

qui lui ont été consacrés, notamment dans la presse

hebdomadaire. Mais revenons au temps judiciaire, celui des

derniers condamnés dans les années 1960 et aux débats qu’ils

provoquent.

 

RETOURS DE JUSTICE :

BARBIER ET LA FIN DE L’ARTICLE 75

 

Au plan national, l’annonce des dernières grâces

présidentielles du général de Gaulle, en 1965-1966, ne soulève

guère de tumulte. Mais il en va autrement là où leurs

bénéficiaires ont sévi comme c’est le cas pour l’affaire Barbier.

Ancien chef local du PPF de Grenoble, membre de la Waffen-SS

et de la Gestapo, Jean Barbier a été reconnu coupable de

multiples arrestations de résistants, de tortures et de crimes, et

condamné à mort par contumace le 8 mai 1945, par la cour de

justice de l’Isère. Pour échapper à la justice, il a fui à Marseille,

vécu sous un nom d’emprunt en concubinage et est devenu père

de deux enfants. Les conditions de son arrestation sont étranges :

lors d’une fugue, la fille de sa concubine interrogée par les

gendarmes le dénonce mais Barbier disparaît lorsque ceux-ci

viennent l’arrêter. C’est au mois de mai 1962 qu’il se présente de

lui-même au siège du tribunal militaire de Marseille et se

constitue prisonnier. L’extraordinaire est que, faute de dossier, le

parquet le laisse repartir libre après lui avoir remis une simple

citation à comparaître pour le mois de juin. Il est présenté en

juin 1963 à un juge d’instruction militaire, puis comparaît en

juillet 1965 devant la Cour de sûreté de l’État qui le condamne à la peine capitale, le jugement est cassé une première fois, il est à

nouveau condamné à la même peine en avril 1966. Dernier

Français condamné à mort pour faits de collaboration il est

finalement gracié par le général de Gaulle en juillet 1966.

La grâce de Jean Barbier soulève un tollé à Grenoble et dans

le monde résistant du Dauphiné. Le Comité de Résistance unie,

regroupant des personnalités de toutes tendances politiques, de

l’UNR au Parti communiste, annonce la démission du maire UNR

de Grenoble, Albert Michallon, « en raison, explique le

communiqué de presse, de la grâce accordée à Jean Barbier,

condamné à mort pour les crimes qu’il avait commis à la solde

des nazis 95 ». À la suite de quoi, lors des cérémonies

commémoratives du 22 août 1966, ledit comité impose une

minute de silence à la mémoire des victimes de Barbier. Le

président national des pionniers du Vercors se dit « littéralement

suffoqué par la décision du premier résistant de France », le

député UNR, l’Amicale des Juifs anciens résistants s’élèvent

contre la « mansuétude » dont bénéficie le « tortionnaire de la

Gestapo de Grenoble », la FNDIRP se dit « péniblement étonnée

et indignée » et « élève une protestation vigoureuse », tout

comme le Centre démocrate de l’Isère… Jusqu’à deux prisonniers

de droit commun (Giuseppe Catania et François Paiziot) dont

l’un, Catania, était juif, qui réagissent au sein même de la centrale

de Melun, le 2 juin, en prenant Barbier en otage quelques heures.

Catania et Paiziot qui livraient leur repas aux « politiques », sous

la menace de couteaux de cuisine et après une courte bagarre,

prennent quatre otages, en gardent deux dont Jean Barbier et

engagent les négociations. Ils demandent que « Jean Barbier

confesse devant la presse ses crimes, qu’il soit extradé en Israël

pour y être jugé comme Eichmann par un tribunal d’exception ». Selon les policiers, précise un article du journal Le Monde, les

deux hommes auraient demandé également et obtenu un

magnétophone pour enregistrer la « confession » de Barbier,

confession sollicitée le couteau sur la gorge. Enfin, ils réclament

la présence d’un rabbin pour les négociations 96.

Jean Barbier avec Jacques Vasseur et Joseph Cortial sont les

derniers collaborateurs à avoir été présentés devant une cour,

jugés (ou rejugés), condamnés au titre de l’article 75, graciés,

détenus et amnistiés une vingtaine d’années plus tard. Si ces

amnisties furent décriées, elles ne le furent pas par tous et à

rebours, mobilisèrent certains milieux catholiques, décidément

très soucieux des ex-tortionnaires, pourtant paisiblement reclus

dans la centrale de Melun. En mai 1975, l’association Fraternité

Notre-Dame-de-la-Merci demande ainsi cette faveur au président

de la République en invoquant les recommandations du pape

Paul VI pour l’année sainte. La même année, des membres du

très confidentiel Nouvel Ordre européen, groupe néofasciste créé

en 1951, composé de militants du MSI italien, du NPD allemand,

de l’Union Jack britannique, de la Phalange espagnole et

d’anciens membres de l’Ordre nouveau dissous, se revendiquant

comme une « école de pensée » défendant les « valeurs de

l’Occident », se réunissent à Lyon les 28 et 29 décembre. Leur but

est de stigmatiser « le crime de métissage » et exiger « la

libération immédiate de Rudolf Hess, détenu depuis plus de

trente ans pour avoir voulu rétablir la paix (sic), ainsi que celle de

nombreux camarades qui ont combattu pour l’Europe, tels Reder,

Kappeler, Jacques Vasseur et Giorgio Freda 97 ».

La condamnation de Jean Barbier, Jacques Vasseur et Joseph

Cortial marque la fin des poursuites au nom de l’article 75 et

ferme durant vingt ans, entre 1966 et 1987, la parenthèse judiciaire de l’épuration. Ces procès ne sont plus le résultat de