Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 129 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Les procès allemands (1958-1983)

moindres en Indochine, la sévérité y est plus grande. Cela

s’explique par une différence fondamentale de contexte. En

Europe, le châtiment des criminels de guerre ennemis s’inscrit

dans un processus d’indulgence croissante en matière d’épuration

avec, d’une part, une atténuation des verdicts et la multiplication

des lois d’amnistie (16 août 1947, 9 février 1949, 5 janvier 1951

avant celle du 6 août 1953) ; et d’autre part l’évolution du

contexte géopolitique européen vers la guerre froide et l’amorce

de la réconciliation franco-allemande. À l’inverse, les Français en

Indochine perçoivent la lutte pour l’indépendance comme le

prolongement des violences commises par les Japonais. Ils

dénoncent la participation des Annamites aux exactions en

mars 1945 et la présence de transfuges japonais dans les rangs

Vietminh depuis la capitulation. Pour cette raison, les Japonais

présents dans la colonie française sont massivement expulsés vers

leur pays, à l’exception précisément des soldats soupçonnés de

crimes de guerre maintenus en détention dans la prison centrale

de Saigon, prisonniers que l’on sépare bien vite des prisonniers

politiques Vietminh de peur d’une collusion entre les deux

groupes. Si les 26 exécutions de criminels de guerre japonais

pèsent désormais peu dans un contexte de guerre d’indépendance

et de justice coloniale, il en va différemment en métropole et en

Allemagne où les enjeux des procès allemands sont tout autres.

 

LES PROCÈS ALLEMANDS

 (1958-1983)

 

À la fin des années 1950, alors que la guerre froide et

l’anticommunisme deviennent priorité absolue, les avis sont partagés en Allemagne de l’Ouest sur la nécessité de prolonger les

poursuites contre les anciens criminels nazis. Pourtant, un

certain nombre de magistrats soutenus par quelques Länder

refusent que la justice s’interrompe. C’est dans cette perspective

qu’ils constituent en 1958, à Ludwigsburg, un service chargé de

centraliser « les documents relatifs aux crimes nationaux-

socialistes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, afin de

procéder à leur étude et de retrouver les traces des auteurs qui

avaient perpétré ces atrocités sous l’autorité du Troisième

Reich 52 ». Ainsi, alors qu’approche avec l’année 1964 l’échéance

de la prescription, les dossiers s’étoffent et les procédures se

multiplient. Le premier cas qui concerne directement des actes

commis en France ou contre des Français est celui de Georg

Hampen.

Condamné à mort par contumace par les Français en 1951,

Georg Hampen travaille comme officier de police à Oldenburg au

nord de l’Allemagne lorsqu’il est arrêté en 1962. Cet ancien

membre de la Gestapo, commandant entre 1943 et 1944 du camp

de Queuleu à Metz, en Moselle annexée, était connu pour la

brutalité de ses méthodes et son zèle de tortionnaire 53. Pour des

questions de procédure et de contradiction entre le droit français,

pour lequel une condamnation par contumace est toujours

rejugée de manière contradictoire, et les accords de Paris, signés

en 1955, qui interdisent à l’Allemagne de revenir sur des

condamnations antérieures prononcées par les tribunaux alliés, le

procès entamé à Sarrebruck en 1962 est suspendu deux ans plus

tard. En 1964, la question de la prescription devient brûlante,

aussi le Bundestag (loi du 13 avril 1965) décide-t-il non sans mal

de modifier la loi fédérale afin de continuer à poursuivre

d’éventuels criminels de guerre nazis. Le procès étant réouvert en 1969 pour des faits non poursuivis antérieurement, Georg

Hampen bénéficie finalement d’un acquittement prononcé pour

faute de preuves.

C’est seulement dix ans plus tard, à la suite de l’action du

couple Beate et Serge Klarsfeld, que trois autres anciens nazis,

Kurt Lischka, Herbert Hagen et Ernst Heinrichsohn, sont

poursuivis pour la déportation et l’assassinat des Juifs de France.

Mais eux aussi avaient bénéficié jusque-là du traité de Paris et

seul un avenant au traité pouvait permettre à la justice de

reprendre son cours. Celui-ci est très vite proposé par la France

afin que la clause du traité ne s’applique pas aux condamnés qui

n’ont pas purgé leur peine. Cependant les freins sont nombreux

au sein de la République fédérale et, si un accord est trouvé en

1971, ce n’est qu’en 1974 que le Bundestag le ratifie enfin. Les

procédures peuvent alors reprendre à l’encontre de criminels

nazis de premier plan jusque-là épargnés. Finalement, Kurt

Lischka, Herbert Hagen et Ernst Heinrichsohn sont

respectivement condamnés à dix, douze et six ans

d’emprisonnement par le tribunal de Cologne le 11 février 1980 54.

Trois ans plus tard, c’est de l’autre côté du rideau de fer, à

Berlin-Est, que les autorités est-allemandes jugent Heinz Barth

pour sa participation au massacre d’Oradour. Lui aussi avait été

condamné une première fois à mort, par contumace, lors du

fameux procès de Bordeaux en 1953. Condamné trente ans plus

tard à la réclusion criminelle à perpétuité, il vit la chute du Mur

en détention. Libéré pour raisons de santé à l’âge de 76 ans, en

1997, il meurt dix ans plus tard 55.

D’autres cas moins connus sont ceux de quatre anciens

officiers SS, responsables de la déportation de Juifs de différentes

régions de France vers les camps d’Auschwitz et de Sobibor. Retrouvés par les époux Klarsfeld, ils sont poursuivis en 1983 par

le tribunal fédéral de Bonn. Richard Freise en poste à Poitiers

pendant la guerre se suicide à l’âge de 75 ans peu avant son

procès 56. Le comte Modest Graf von Korff, responsable du SD de

Châlons-sur-Marne, acquitté une première fois en 1947 de ses

actes commis contre la Résistance, est à nouveau acquitté en

1989. Enfin, une procédure est engagée contre Rolf Bilharz pour

sa participation à la déportation des Juifs de Nice 57 et contre

Walter Nährich 58 pour celle des Juifs de Bordeaux. S’en était fini

des procès outre-Rhin, mais quelques semaines avant que Bonn

n’engage ces procédures, arrive en France de Bolivie, via la

Guyane française, le 5 février 1983, l’ancien chef de la Gestapo de

Lyon, Klaus Barbie 59.

Ni la France ni l’Allemagne n’en avaient tout à fait fini avec le

jugement des criminels du second conflit mondial. Cette histoire

qui marque si longuement les relations entre les deux pays ne

leur est néanmoins pas spécifique. Partout sur le continent, les

populations se questionnent sur le sort à réserver aux occupants

et aux traîtres. À quelle justice faut-il soumettre les traîtres et les

bourreaux ? Comment les désigner ? Quel doit être leur

châtiment ? Ces questions parmi d’autres conditionnent la

refondation et la légitimité des nouvelles démocraties. Elles sont

soumises à des enjeux nationaux spécifiques. L’élargissement au

cadre européen du phénomène de justice transitionnelle, tel

qu’on l’a décrit et analysé pour la France, permet de l’inscrire

dans son contexte plurinational et de lui assigner une dimension

comparative.

 

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