Les Françaises, les Français et l'Épuration
Les procès allemands (1958-1983)
moindres en Indochine, la sévérité y est plus grande. Cela
s’explique par une différence fondamentale de contexte. En
Europe, le châtiment des criminels de guerre ennemis s’inscrit
dans un processus d’indulgence croissante en matière d’épuration
avec, d’une part, une atténuation des verdicts et la multiplication
des lois d’amnistie (16 août 1947, 9 février 1949, 5 janvier 1951
avant celle du 6 août 1953) ; et d’autre part l’évolution du
contexte géopolitique européen vers la guerre froide et l’amorce
de la réconciliation franco-allemande. À l’inverse, les Français en
Indochine perçoivent la lutte pour l’indépendance comme le
prolongement des violences commises par les Japonais. Ils
dénoncent la participation des Annamites aux exactions en
mars 1945 et la présence de transfuges japonais dans les rangs
Vietminh depuis la capitulation. Pour cette raison, les Japonais
présents dans la colonie française sont massivement expulsés vers
leur pays, à l’exception précisément des soldats soupçonnés de
crimes de guerre maintenus en détention dans la prison centrale
de Saigon, prisonniers que l’on sépare bien vite des prisonniers
politiques Vietminh de peur d’une collusion entre les deux
groupes. Si les 26 exécutions de criminels de guerre japonais
pèsent désormais peu dans un contexte de guerre d’indépendance
et de justice coloniale, il en va différemment en métropole et en
Allemagne où les enjeux des procès allemands sont tout autres.
LES PROCÈS ALLEMANDS
(1958-1983)
À la fin des années 1950, alors que la guerre froide et
l’anticommunisme deviennent priorité absolue, les avis sont partagés en Allemagne de l’Ouest sur la nécessité de prolonger les
poursuites contre les anciens criminels nazis. Pourtant, un
certain nombre de magistrats soutenus par quelques Länder
refusent que la justice s’interrompe. C’est dans cette perspective
qu’ils constituent en 1958, à Ludwigsburg, un service chargé de
centraliser « les documents relatifs aux crimes nationaux-
socialistes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, afin de
procéder à leur étude et de retrouver les traces des auteurs qui
avaient perpétré ces atrocités sous l’autorité du Troisième
Reich 52 ». Ainsi, alors qu’approche avec l’année 1964 l’échéance
de la prescription, les dossiers s’étoffent et les procédures se
multiplient. Le premier cas qui concerne directement des actes
commis en France ou contre des Français est celui de Georg
Hampen.
Condamné à mort par contumace par les Français en 1951,
Georg Hampen travaille comme officier de police à Oldenburg au
nord de l’Allemagne lorsqu’il est arrêté en 1962. Cet ancien
membre de la Gestapo, commandant entre 1943 et 1944 du camp
de Queuleu à Metz, en Moselle annexée, était connu pour la
brutalité de ses méthodes et son zèle de tortionnaire 53. Pour des
questions de procédure et de contradiction entre le droit français,
pour lequel une condamnation par contumace est toujours
rejugée de manière contradictoire, et les accords de Paris, signés
en 1955, qui interdisent à l’Allemagne de revenir sur des
condamnations antérieures prononcées par les tribunaux alliés, le
procès entamé à Sarrebruck en 1962 est suspendu deux ans plus
tard. En 1964, la question de la prescription devient brûlante,
aussi le Bundestag (loi du 13 avril 1965) décide-t-il non sans mal
de modifier la loi fédérale afin de continuer à poursuivre
d’éventuels criminels de guerre nazis. Le procès étant réouvert en 1969 pour des faits non poursuivis antérieurement, Georg
Hampen bénéficie finalement d’un acquittement prononcé pour
faute de preuves.
C’est seulement dix ans plus tard, à la suite de l’action du
couple Beate et Serge Klarsfeld, que trois autres anciens nazis,
Kurt Lischka, Herbert Hagen et Ernst Heinrichsohn, sont
poursuivis pour la déportation et l’assassinat des Juifs de France.
Mais eux aussi avaient bénéficié jusque-là du traité de Paris et
seul un avenant au traité pouvait permettre à la justice de
reprendre son cours. Celui-ci est très vite proposé par la France
afin que la clause du traité ne s’applique pas aux condamnés qui
n’ont pas purgé leur peine. Cependant les freins sont nombreux
au sein de la République fédérale et, si un accord est trouvé en
1971, ce n’est qu’en 1974 que le Bundestag le ratifie enfin. Les
procédures peuvent alors reprendre à l’encontre de criminels
nazis de premier plan jusque-là épargnés. Finalement, Kurt
Lischka, Herbert Hagen et Ernst Heinrichsohn sont
respectivement condamnés à dix, douze et six ans
d’emprisonnement par le tribunal de Cologne le 11 février 1980 54.
Trois ans plus tard, c’est de l’autre côté du rideau de fer, à
Berlin-Est, que les autorités est-allemandes jugent Heinz Barth
pour sa participation au massacre d’Oradour. Lui aussi avait été
condamné une première fois à mort, par contumace, lors du
fameux procès de Bordeaux en 1953. Condamné trente ans plus
tard à la réclusion criminelle à perpétuité, il vit la chute du Mur
en détention. Libéré pour raisons de santé à l’âge de 76 ans, en
1997, il meurt dix ans plus tard 55.
D’autres cas moins connus sont ceux de quatre anciens
officiers SS, responsables de la déportation de Juifs de différentes
régions de France vers les camps d’Auschwitz et de Sobibor. Retrouvés par les époux Klarsfeld, ils sont poursuivis en 1983 par
le tribunal fédéral de Bonn. Richard Freise en poste à Poitiers
pendant la guerre se suicide à l’âge de 75 ans peu avant son
procès 56. Le comte Modest Graf von Korff, responsable du SD de
Châlons-sur-Marne, acquitté une première fois en 1947 de ses
actes commis contre la Résistance, est à nouveau acquitté en
1989. Enfin, une procédure est engagée contre Rolf Bilharz pour
sa participation à la déportation des Juifs de Nice 57 et contre
Walter Nährich 58 pour celle des Juifs de Bordeaux. S’en était fini
des procès outre-Rhin, mais quelques semaines avant que Bonn
n’engage ces procédures, arrive en France de Bolivie, via la
Guyane française, le 5 février 1983, l’ancien chef de la Gestapo de
Lyon, Klaus Barbie 59.
Ni la France ni l’Allemagne n’en avaient tout à fait fini avec le
jugement des criminels du second conflit mondial. Cette histoire
qui marque si longuement les relations entre les deux pays ne
leur est néanmoins pas spécifique. Partout sur le continent, les
populations se questionnent sur le sort à réserver aux occupants
et aux traîtres. À quelle justice faut-il soumettre les traîtres et les
bourreaux ? Comment les désigner ? Quel doit être leur
châtiment ? Ces questions parmi d’autres conditionnent la
refondation et la légitimité des nouvelles démocraties. Elles sont
soumises à des enjeux nationaux spécifiques. L’élargissement au
cadre européen du phénomène de justice transitionnelle, tel
qu’on l’a décrit et analysé pour la France, permet de l’inscrire
dans son contexte plurinational et de lui assigner une dimension
comparative.
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