Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 125 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

… Et en France devant les Tribunaux militaires permanents (1945-1955)

faits de brutalités extrêmes, coups de cravache, de bâton ou de

barre de fer répétés sur les déportées, y compris les plus fragiles,

affaiblies par la maladie. Cependant en appel — il existait une

possibilité de recours devant le tribunal supérieur —, leurs peines

sont commuées en travaux forcés. Aucune femme n’est exécutée

par les Français à l’inverse de Fritz Suhren et de Hans Pflaum

tous deux fusillés le 12 juin 1950. Ils sont les deux derniers

individus à passer devant le peloton d’exécution en Allemagne,

après le rejet de leurs recours en grâce par André François-

Poncet, le haut-commissaire de la République française en

Allemagne.

La loi n o 10 est levée par les puissances occupantes

occidentales en 1951. Plus aucune poursuite n’a été depuis

engagée à l’ouest sur ce chef d’inculpation et, le 5 mars 1956, le

tribunal supérieur de Rastatt se déclare dissous 24. Cependant, il

n’y eut jamais ni amnistie, ni arrêt total des poursuites car l’effet

d’une telle mesure vis-à-vis des alliés de l’Allemagne paraissait

trop risqué à la jeune RFA. La loi n o 10 s’appliquait exclusivement

en Allemagne pour les actes qui y avaient été commis. Par

conséquent, les auteurs des crimes commis ailleurs en Europe,

donc en France, devaient être jugés dans chacun des pays

concernés en fonction de leur loi respective.

 

… ET EN FRANCE DEVANT LES TRIBUNAUX MILITAIRES

PERMANENTS (1945-1955)

 

Claudia Moisel, auteure de la seule véritable étude

(malheureusement non traduite en français 25) sur le jugement

des criminels de guerre allemands par les tribunaux militaires français, souligne combien cette question a été longtemps

délaissée par les historiens, qui lui préféraient, en France, l’étude

de l’épuration, et en Allemagne celle du processus de

dénazification. Quant à ceux qui « se sont intéressés au “couple

franco-allemand” d’après-guerre, ils l’ont souvent fait, précise

l’auteure, dans le but de retracer l’histoire d’une réconciliation

heureuse intervenue après des années conflictuelles 26 ». Qu’elle

soit peu étudiée a de facto longtemps occulté la question de savoir

comment les Françaises et les Français ont réagi à l’époque aux

procès de leurs bourreaux.

Jeudi 12 juillet 1945, à Rennes, dans la salle du parlement de

Bretagne, trois femmes en deuil portant la coiffe d’Auray suivent

attentivement le procès des assassins de leurs fils ou maris. Pour

la première fois, des soldats allemands sont jugés pour crimes de

guerre. Six membres du 681e bataillon d’infanterie légère de

marine, dont le plus gradé est le Fregattenkapitän Georg

Hillenbrandt, comparaissent devant un tribunal militaire français

pour le meurtre, le 9 août 1944, de six paysans bretons dont deux

adolescents âgés de 14 ans 27. Ces derniers avaient été arrêtés

dans la région de Lorient par une unité de l’infanterie légère de

marine allemande en repli face à l’avance américaine. Après

quelques hésitations, l’officier donne l’ordre de constituer un

peloton et les six hommes sont abattus dans une prairie. Moins

d’un an plus tard, le capitaine Hillenbrandt, un adjudant et

quatre caporaux-chefs se retrouvent sur le banc des accusés. Ils

font probablement partie des 25 000 hommes faits prisonniers

lors de la reddition de la poche de Lorient, le 10 mai 1945. Pour

détecter les criminels de guerre, les autorités françaises croisaient

les listes de prisonniers de guerre, protégés par la Convention de

Genève, avec les dossiers établis par le SRCGE grâce aux enquêtes menées depuis l’été 1944 par la gendarmerie et la police

judiciaire.

Manifestement, les six Allemands impliqués dans ce crime de

guerre ont été rapidement identifiés. Inculpés pour crime de

guerre, ils peuvent se défendre, mais ne sont plus protégés par la

Convention de Genève. Pour éviter que les autorités françaises

s’en prennent trop sommairement aux prisonniers entre leurs

mains, les Américains, principaux détenteurs de prisonniers

allemands, avaient fait pression sur le gouvernement français afin

que d’éventuels poursuites et jugements soient reportés à la fin

des hostilités 28. C’est désormais le cas. Le 13 juillet, après deux

jours d’audience, le tribunal présidé par le colonel Monne

condamne à la peine de mort cinq des accusés : Georg

Hillenbrandt, Erich Bohl, Willi Leonhard, Ernst Krüger et Franz

Stiesshl. Ils sont fusillés, une fois les recours épuisés, neuf mois

plus tard, le 27 avril 1946. Le sixième, Eugen Ballspach, est

condamné à vingt ans de travaux forcés, mais finalement libéré

en 1949.

Hillenbrandt et ses complices avaient été poursuivis en vertu

de l’ordonnance du 28 août 1944 relative à la répression des

crimes de guerre et jugés par une juridiction militaire. Celle-ci,

présente dans chaque région militaire, commence à siéger,

comme à Rennes, au cours de l’été 1945. La tâche s’annonce

immense. Le gouvernement, par l’intermédiaire du SRCGE,

sollicite en particulier les municipalités pour que soient signalés

tous les actes susceptibles d’être qualifiés de crime de guerre.

Alors que les plaintes se multiplient, les enquêteurs tentent, tant

bien que mal, d’instruire ces dossiers. En juillet 1945, le SRCGE

estime à 20 000 le nombre de crimes de guerre commis par les

Allemands en France, chiffre revu quelque peu à la baisse par la suite. Mais il y a loin entre un crime, même avéré, et une

condamnation lors d’un procès comme on peut en juger lorsque,

en 1956, la justice militaire délivre le bilan de ses activités. Pour

18 765 criminels de guerre contre lesquels une procédure a été

entamée, 16 000 ont bénéficié d’un non-lieu et 1 300 ont été jugés

par contumace. Seuls 1 031, comme Hillenbrandt, Bohl,

Leonhard, Krüger, Stiesshl et Ballspach, passent réellement

devant un juge, soit à peine plus de 5 % 29. L’obstacle majeur

n’était pas tant de réunir des preuves sur la réalité des faits que

de retrouver les criminels dans la masse des millions de

prisonniers allemands détenus par les Alliés en d’innombrables

lieux de détention, de l’Australie au Canada, en passant par

l’URSS, le Royaume-Uni, l’Afrique du Nord et la France.

Homonymies, erreurs de transcription, souvenirs confus des

victimes rendent la tâche des enquêteurs difficile et permettent à

d’éventuels coupables, par des modifications même partielles

d’identité, de passer à travers les mailles du filet. Par ailleurs, le

temps de poursuites n’est pas illimité. Si les Américains avaient

reporté à la cessation des hostilités les premiers procès, ils

imposaient désormais comme échéance à toute extradition de

leur zone la date du 1er 30 novembre 1947. Il fallait donc faire vite.

Au lendemain de la guerre, le sentiment de vengeance vis-à-vis

de l’Allemagne domine largement au sein de la population

française. Tout concourt à faire payer les Allemands : qu’il

s’agisse de l’occupation de leur pays, des prisonniers de guerre

que l’on fait parfois travailler dans des conditions

particulièrement sévères ou des criminels à qui l’on veut faire

rendre gorge. D’autant que l’immédiat après-guerre est le temps

du récit en continu des atrocités, en particulier de la torture subie

par les résistants. L’ouverture, dès la Libération, de lieux de détention et d’interrogatoires et l’émergence des premiers

témoignages offrent déjà une vision effrayante des souffrances

infligées. Mais l’horreur des faits ainsi restitués demeure malgré

tout sujette à caution et possiblement exagérée par l’imaginaire

des témoins et des rumeurs. Il en va différemment des comptes

rendus d’audience. Ces documents retracent avec minutie,

cliniquement pourrait-on dire, les pratiques d’interrogatoires des

Allemands et leurs détails donnent le sentiment d’une absence

totale de limite aux pratiques de cruauté. Certains procès-verbaux

transportent ainsi le lecteur dans un univers d’épouvante sadique

insoupçonné. Il ne s’agit plus de fantasme ou de littérature, mais

de la description avérée de gestes précis infligés sur des hommes

et des femmes suppliciés.

La Gestapo devient ainsi le symbole de ces horreurs et les

procès à l’encontre de ses membres comme de ceux du SD 31 se

succèdent. La particularité des actes de torture est de se dérouler

dans un face-à-face, forcément inégal, entre le bourreau et sa

victime. Cette dernière, si elle survit, est en mesure de

reconnaître son bourreau, d’avoir mémorisé, au cours des

séances d’interrogatoires, un certain nombre de renseignements

valides devant une cour. En 1945, ont lieu les procès des SD de

Tours et d’Annecy, puis suivent ceux de Tarbes, Châlons,

Toulouse, Strasbourg, Vichy, Marseille, Nancy, Montpellier,

Périgueux, Clermont, Épinal, Melun, Rodez, Lyon.

Selon le bilan, déjà cité, effectué en 1956 par la justice

militaire française, seuls 1 031 accusés sont jugés de façon

contradictoire. La contumace pour 1 314 jugements explique le

nombre élevé de condamnations à mort, un peu plus de 800, mais

105 seulement contradictoirement. La moitié des condamnés à

mort voient leur peine commuée. Finalement, une cinquantaine d’entre eux sont exécutés : 47 selon les autorités allemandes, 54

selon la justice militaire. La plupart sont de grades inférieurs ou

intermédiaires et inconnus du public. Le seul « grand criminel » à

être fusillé, le 14 août 1946, est Robert Wagner, le Gauleiter, c’est-

à-dire le gouverneur nazi, de l’Alsace annexée. Le Tribunal

militaire permanent de Strasbourg l’a déclaré coupable de

recrutements forcés pour l’armée allemande, de meurtres de

prisonniers de guerre, d’expulsions et de déportations des Juifs

d’Alsace et d’autres ressortissants français 32.

Le dernier soldat allemand condamné à mort pour crime de

guerre est exécuté le 1er juin 1951 à Lille, paradoxalement pour

des faits commis tout au début de la guerre, lors de la campagne

de France. En effet, le 28 mai 1940 à Courrières et dans la

commune voisine d’Oignies, des SS de la 3e Panzer-Division

Totenkopf et plus précisément la compagnie du lieutenant Horst

Kolrep s’en sont pris à la population civile après avoir subi de

lourdes pertes dues à la résistance d’une unité britannique et

d’une unité d’infanterie coloniale. Plus d’une centaine de civils

sont alors abattus, des viols commis, un prisonnier britannique

brûlé vif et les deux communes incendiées. Ce crime de guerre,

l’un des principaux commis en mai-juin 1940, est l’objet d’une

enquête après la Libération. Un mandat d’arrêt est établi en

février 1947 contre le lieutenant-colonel Horst Kolrep et trois

autres officiers impliqués. Identifié, Kolrep est arrêté dans la

zone d’occupation britannique puis détenu dans la prison de

Minden jusqu’à son extradition vers la France en novembre de la

même année 33. En octobre 1950 il passe en jugement devant le

tribunal militaire de Metz qui siège cependant à Lille, puisque

pour des raisons de commodité tous les accusés de crime de

guerre avaient été regroupés dans la prison de Loos. Les trois autres officiers poursuivis, Ferdinand Holscher, Hans Hocker et