Les Françaises, les Français et l'Épuration
… Et en France devant les Tribunaux militaires permanents (1945-1955)
faits de brutalités extrêmes, coups de cravache, de bâton ou de
barre de fer répétés sur les déportées, y compris les plus fragiles,
affaiblies par la maladie. Cependant en appel — il existait une
possibilité de recours devant le tribunal supérieur —, leurs peines
sont commuées en travaux forcés. Aucune femme n’est exécutée
par les Français à l’inverse de Fritz Suhren et de Hans Pflaum
tous deux fusillés le 12 juin 1950. Ils sont les deux derniers
individus à passer devant le peloton d’exécution en Allemagne,
après le rejet de leurs recours en grâce par André François-
Poncet, le haut-commissaire de la République française en
Allemagne.
La loi n o 10 est levée par les puissances occupantes
occidentales en 1951. Plus aucune poursuite n’a été depuis
engagée à l’ouest sur ce chef d’inculpation et, le 5 mars 1956, le
tribunal supérieur de Rastatt se déclare dissous 24. Cependant, il
n’y eut jamais ni amnistie, ni arrêt total des poursuites car l’effet
d’une telle mesure vis-à-vis des alliés de l’Allemagne paraissait
trop risqué à la jeune RFA. La loi n o 10 s’appliquait exclusivement
en Allemagne pour les actes qui y avaient été commis. Par
conséquent, les auteurs des crimes commis ailleurs en Europe,
donc en France, devaient être jugés dans chacun des pays
concernés en fonction de leur loi respective.
… ET EN FRANCE DEVANT LES TRIBUNAUX MILITAIRES
PERMANENTS (1945-1955)
Claudia Moisel, auteure de la seule véritable étude
(malheureusement non traduite en français 25) sur le jugement
des criminels de guerre allemands par les tribunaux militaires français, souligne combien cette question a été longtemps
délaissée par les historiens, qui lui préféraient, en France, l’étude
de l’épuration, et en Allemagne celle du processus de
dénazification. Quant à ceux qui « se sont intéressés au “couple
franco-allemand” d’après-guerre, ils l’ont souvent fait, précise
l’auteure, dans le but de retracer l’histoire d’une réconciliation
heureuse intervenue après des années conflictuelles 26 ». Qu’elle
soit peu étudiée a de facto longtemps occulté la question de savoir
comment les Françaises et les Français ont réagi à l’époque aux
procès de leurs bourreaux.
Jeudi 12 juillet 1945, à Rennes, dans la salle du parlement de
Bretagne, trois femmes en deuil portant la coiffe d’Auray suivent
attentivement le procès des assassins de leurs fils ou maris. Pour
la première fois, des soldats allemands sont jugés pour crimes de
guerre. Six membres du 681e bataillon d’infanterie légère de
marine, dont le plus gradé est le Fregattenkapitän Georg
Hillenbrandt, comparaissent devant un tribunal militaire français
pour le meurtre, le 9 août 1944, de six paysans bretons dont deux
adolescents âgés de 14 ans 27. Ces derniers avaient été arrêtés
dans la région de Lorient par une unité de l’infanterie légère de
marine allemande en repli face à l’avance américaine. Après
quelques hésitations, l’officier donne l’ordre de constituer un
peloton et les six hommes sont abattus dans une prairie. Moins
d’un an plus tard, le capitaine Hillenbrandt, un adjudant et
quatre caporaux-chefs se retrouvent sur le banc des accusés. Ils
font probablement partie des 25 000 hommes faits prisonniers
lors de la reddition de la poche de Lorient, le 10 mai 1945. Pour
détecter les criminels de guerre, les autorités françaises croisaient
les listes de prisonniers de guerre, protégés par la Convention de
Genève, avec les dossiers établis par le SRCGE grâce aux enquêtes menées depuis l’été 1944 par la gendarmerie et la police
judiciaire.
Manifestement, les six Allemands impliqués dans ce crime de
guerre ont été rapidement identifiés. Inculpés pour crime de
guerre, ils peuvent se défendre, mais ne sont plus protégés par la
Convention de Genève. Pour éviter que les autorités françaises
s’en prennent trop sommairement aux prisonniers entre leurs
mains, les Américains, principaux détenteurs de prisonniers
allemands, avaient fait pression sur le gouvernement français afin
que d’éventuels poursuites et jugements soient reportés à la fin
des hostilités 28. C’est désormais le cas. Le 13 juillet, après deux
jours d’audience, le tribunal présidé par le colonel Monne
condamne à la peine de mort cinq des accusés : Georg
Hillenbrandt, Erich Bohl, Willi Leonhard, Ernst Krüger et Franz
Stiesshl. Ils sont fusillés, une fois les recours épuisés, neuf mois
plus tard, le 27 avril 1946. Le sixième, Eugen Ballspach, est
condamné à vingt ans de travaux forcés, mais finalement libéré
en 1949.
Hillenbrandt et ses complices avaient été poursuivis en vertu
de l’ordonnance du 28 août 1944 relative à la répression des
crimes de guerre et jugés par une juridiction militaire. Celle-ci,
présente dans chaque région militaire, commence à siéger,
comme à Rennes, au cours de l’été 1945. La tâche s’annonce
immense. Le gouvernement, par l’intermédiaire du SRCGE,
sollicite en particulier les municipalités pour que soient signalés
tous les actes susceptibles d’être qualifiés de crime de guerre.
Alors que les plaintes se multiplient, les enquêteurs tentent, tant
bien que mal, d’instruire ces dossiers. En juillet 1945, le SRCGE
estime à 20 000 le nombre de crimes de guerre commis par les
Allemands en France, chiffre revu quelque peu à la baisse par la suite. Mais il y a loin entre un crime, même avéré, et une
condamnation lors d’un procès comme on peut en juger lorsque,
en 1956, la justice militaire délivre le bilan de ses activités. Pour
18 765 criminels de guerre contre lesquels une procédure a été
entamée, 16 000 ont bénéficié d’un non-lieu et 1 300 ont été jugés
par contumace. Seuls 1 031, comme Hillenbrandt, Bohl,
Leonhard, Krüger, Stiesshl et Ballspach, passent réellement
devant un juge, soit à peine plus de 5 % 29. L’obstacle majeur
n’était pas tant de réunir des preuves sur la réalité des faits que
de retrouver les criminels dans la masse des millions de
prisonniers allemands détenus par les Alliés en d’innombrables
lieux de détention, de l’Australie au Canada, en passant par
l’URSS, le Royaume-Uni, l’Afrique du Nord et la France.
Homonymies, erreurs de transcription, souvenirs confus des
victimes rendent la tâche des enquêteurs difficile et permettent à
d’éventuels coupables, par des modifications même partielles
d’identité, de passer à travers les mailles du filet. Par ailleurs, le
temps de poursuites n’est pas illimité. Si les Américains avaient
reporté à la cessation des hostilités les premiers procès, ils
imposaient désormais comme échéance à toute extradition de
leur zone la date du 1er 30 novembre 1947. Il fallait donc faire vite.
Au lendemain de la guerre, le sentiment de vengeance vis-à-vis
de l’Allemagne domine largement au sein de la population
française. Tout concourt à faire payer les Allemands : qu’il
s’agisse de l’occupation de leur pays, des prisonniers de guerre
que l’on fait parfois travailler dans des conditions
particulièrement sévères ou des criminels à qui l’on veut faire
rendre gorge. D’autant que l’immédiat après-guerre est le temps
du récit en continu des atrocités, en particulier de la torture subie
par les résistants. L’ouverture, dès la Libération, de lieux de détention et d’interrogatoires et l’émergence des premiers
témoignages offrent déjà une vision effrayante des souffrances
infligées. Mais l’horreur des faits ainsi restitués demeure malgré
tout sujette à caution et possiblement exagérée par l’imaginaire
des témoins et des rumeurs. Il en va différemment des comptes
rendus d’audience. Ces documents retracent avec minutie,
cliniquement pourrait-on dire, les pratiques d’interrogatoires des
Allemands et leurs détails donnent le sentiment d’une absence
totale de limite aux pratiques de cruauté. Certains procès-verbaux
transportent ainsi le lecteur dans un univers d’épouvante sadique
insoupçonné. Il ne s’agit plus de fantasme ou de littérature, mais
de la description avérée de gestes précis infligés sur des hommes
et des femmes suppliciés.
La Gestapo devient ainsi le symbole de ces horreurs et les
procès à l’encontre de ses membres comme de ceux du SD 31 se
succèdent. La particularité des actes de torture est de se dérouler
dans un face-à-face, forcément inégal, entre le bourreau et sa
victime. Cette dernière, si elle survit, est en mesure de
reconnaître son bourreau, d’avoir mémorisé, au cours des
séances d’interrogatoires, un certain nombre de renseignements
valides devant une cour. En 1945, ont lieu les procès des SD de
Tours et d’Annecy, puis suivent ceux de Tarbes, Châlons,
Toulouse, Strasbourg, Vichy, Marseille, Nancy, Montpellier,
Périgueux, Clermont, Épinal, Melun, Rodez, Lyon.
Selon le bilan, déjà cité, effectué en 1956 par la justice
militaire française, seuls 1 031 accusés sont jugés de façon
contradictoire. La contumace pour 1 314 jugements explique le
nombre élevé de condamnations à mort, un peu plus de 800, mais
105 seulement contradictoirement. La moitié des condamnés à
mort voient leur peine commuée. Finalement, une cinquantaine d’entre eux sont exécutés : 47 selon les autorités allemandes, 54
selon la justice militaire. La plupart sont de grades inférieurs ou
intermédiaires et inconnus du public. Le seul « grand criminel » à
être fusillé, le 14 août 1946, est Robert Wagner, le Gauleiter, c’est-
à-dire le gouverneur nazi, de l’Alsace annexée. Le Tribunal
militaire permanent de Strasbourg l’a déclaré coupable de
recrutements forcés pour l’armée allemande, de meurtres de
prisonniers de guerre, d’expulsions et de déportations des Juifs
d’Alsace et d’autres ressortissants français 32.
Le dernier soldat allemand condamné à mort pour crime de
guerre est exécuté le 1er juin 1951 à Lille, paradoxalement pour
des faits commis tout au début de la guerre, lors de la campagne
de France. En effet, le 28 mai 1940 à Courrières et dans la
commune voisine d’Oignies, des SS de la 3e Panzer-Division
Totenkopf et plus précisément la compagnie du lieutenant Horst
Kolrep s’en sont pris à la population civile après avoir subi de
lourdes pertes dues à la résistance d’une unité britannique et
d’une unité d’infanterie coloniale. Plus d’une centaine de civils
sont alors abattus, des viols commis, un prisonnier britannique
brûlé vif et les deux communes incendiées. Ce crime de guerre,
l’un des principaux commis en mai-juin 1940, est l’objet d’une
enquête après la Libération. Un mandat d’arrêt est établi en
février 1947 contre le lieutenant-colonel Horst Kolrep et trois
autres officiers impliqués. Identifié, Kolrep est arrêté dans la
zone d’occupation britannique puis détenu dans la prison de
Minden jusqu’à son extradition vers la France en novembre de la
même année 33. En octobre 1950 il passe en jugement devant le
tribunal militaire de Metz qui siège cependant à Lille, puisque
pour des raisons de commodité tous les accusés de crime de
guerre avaient été regroupés dans la prison de Loos. Les trois autres officiers poursuivis, Ferdinand Holscher, Hans Hocker et