Les Françaises, les Français et l'Épuration
Leguay, Touvier, Papon (et Bousquet)
de ses supérieurs 105. Il ne revient qu’au prononcé du jugement le
4 juillet 1987, laissant jusque-là son avocat Jacques Vergès
ferrailler avec l’avocat général Pierre Truche. Klaus Altmann-
Barbie est condamné à perpétuité pour crime contre l’humanité
le 4 juillet 1987. Trente ans plus tard, le procès Barbie est sujet
d’une exposition présentée au Mémorial de la Shoah 106.
Dans le même sondage réalisé par IPSOS avant le procès,
transparaît également une aspiration : alors que 33 % des
personnes interrogées pensent que l’on ne parle pas assez « du
nazisme et de l’holocauste » — 21 % « trop », et 36 % « comme il
faut » —, 45 % estiment que l’on ne parle pas assez des
« différentes attitudes des Français pendant la dernière guerre
mondiale (collaboration, passivité, résistance) », contre 14 %
« trop » et 28 % « comme il faut ». Ce nouveau regard sur la
France de l’Occupation, amorcé par les historiens depuis le
milieu des années 1970, semble donc accompagné ou traduit par
un intérêt profond pour cette histoire : celle déjà connue de la
Résistance, mais aussi celle émergente de Vichy, de la
collaboration, des persécutions et de la déportation puis
l’assassinat des Juifs de France, des « accommodements » pour
reprendre l’expression de l’historien Philippe Burrin 107 ou de
« l’attentisme » selon le mot de Pierre Laborie 108.
LEGUAY, TOUVIER, PAPON (ET BOUSQUET)
Le e XX siècle finissant, plusieurs poursuites judiciaires
abouties ou non font réémerger la question de la punition des
collaborateurs et de leur rôle dans le gouvernement de Vichy.
Jean Leguay, délégué à Paris du secrétaire général à la police
nationale en zone occupée, est poursuivi, en 1979, pour crime contre l’humanité mais meurt dix ans plus tard, avant que son
procès n’ait lieu. Maurice Papon est inculpé pour le même motif
en 1983. René Bousquet, qui bénéficia durant de longues années
de la protection du président de la République, est à son tour
inculpé en 1991.
Mais un autre procès, d’un personnage bien moins important,
défraye la chronique. En effet, le 13 avril 1992, la chambre
d’accusation de la cour d’appel de Paris exonère de toute
accusation de crimes contre l’humanité Paul Touvier, ex-chef de
la milice de Lyon. Sous les ordres de Joseph Lécussan, de sinistre
réputation, Paul Touvier, simple employé expéditionnaire à la
gare de Chambéry, était entré au Service d’ordre légionnaire, puis
dans la milice, et en avait gravi les échelons rapidement après
avoir été chef pour la Savoie du 2e service de la milice
(renseignements et action), dont les effectifs étaient mobilisés
comme forces supplétives de la Gestapo 109.
Paul Touvier est arrêté en 1989 après avoir été deux fois
condamné à mort par contumace (en 1946 et en 1947, par deux
instances judiciaires différentes), deux décennies de cavale, une
grâce présidentielle accordée par Georges Pompidou en 1971,
suivie d’une nouvelle période de clandestinité, de presbytères en
monastères, après qu’il a été accusé de crime contre l’humanité,
donc non prescriptible. La décision de non-lieu de 1992 suscite
immédiatement une émotion générale relayée dans toute la
presse. Plus encore, elle provoque l’ire de la communauté
historienne qui voit dans cette décision de justice une insulte à la
réalité des faits. Est ainsi organisée quelque temps plus tard, dans
un amphithéâtre bondé de la Sorbonne, une réunion rassemblant
des spécialistes de la France dans la Seconde Guerre mondiale
qui, point par point, dénoncent les erreurs, les manquements et les amalgames commis par les juges dans le document de deux
cents pages qui justifiait leur décision de non-lieu. Le jugement
est finalement cassé après le recours du procureur général
Truche, par la Cour de cassation le 25 novembre 1992, et Touvier
est rejugé, devant la cour d’assises des Yvelines cette fois, du
17 mars au 20 avril 1994 pour complicité de crime contre
l’humanité.
Ces arguties juridiques, si elles aboutissent finalement à sa
condamnation, n’en demeurent pas moins assez opaques quant à
leur utilité dans le débat sur la nature et la responsabilité de
Vichy. Car quel qu’ait été le passé de Touvier, médiocre pion du
dispositif répressif de l’État français, il ne reste plus guère qu’un
pauvre hère décati au moment du procès de 1994, qui a d’ailleurs
lui-même apporté le grief pour lequel il est jugé. Comme
l’explique Éric Conan, « la justice s’est retrouvée, à Versailles,
dans la pire des postures. Face à un accusé de troisième zone,
milicien à moitié truand, sans courage et sans honneur. […] À ce
milicien devenu vieillard. pitoyable, on ne reprochait qu’une seule
affaire, au terme de dix arrêts de cour d’appel, de sept décisions
de la Cour de cassation et d’une grâce présidentielle : l’exécution
de sept Juifs à Rillieux-la-Pape (Rhône), en 1944, épisode connu
grâce à Paul Touvier, qui l’avait révélé lui-même à l’appui de son
dossier de recours en grâce 110 ». L’affaire Touvier cristallise et
réactualise dans la France des années 1990 le grand débat sur ce
que devaient être la position du juge et celle de l’historien.
L’insatisfaction générale s’exprime sans doute aussi pour cela et
ce procès raté ne peut qu’en appeler un autre. Celui de Maurice
Papon.
Le procès de Maurice Papon, ancien secrétaire général de la
préfecture de la Gironde, s’ouvre le 8 octobre 1997 à Bordeaux. Ce haut fonctionnaire est accusé de complicité de crime contre
l’humanité, pour avoir apporté son « concours actif » dans
l’organisation de la déportation de 1 560 Juifs de la région de
Bordeaux. Acteur majeur du processus, Papon a facilité le
transfert de ces malheureux, tout d’abord à Drancy, puis à
Auschwitz. Le crime contre l’humanité défini en France par la loi
no 64-1 326 du 26 décembre 1964 étant imprescriptible, Maurice
Papon se trouve être ainsi le dernier serviteur de l’État français à
passer en jugement. Son procès qui s’étend jusqu’au 2 avril 1998,
soit presque six mois, est le plus long des procès français d’après-
guerre et l’aboutissement d’un feuilleton judiciaire commencé en
mai 1981 avec la publication par Le Canard enchaîné de
documents le mettant en cause dans l’organisation de deux
convois de Juifs déportés lorsqu’il était en poste à Bordeaux sous
l’Occupation. Le 2 avril 1998, l’ancien haut fonctionnaire de
Vichy, devenu ministre de Valéry Giscard d’Estaing, est reconnu
coupable de « complicité de crime contre l’humanité » et
condamné à dix ans de réclusion criminelle pour complicité
d’arrestations illégales et de séquestrations arbitraires dans la
déportation de quatre convois de Juifs, de Bordeaux vers Drancy,
entre 1942 et 1944. Seize années de procédures, six mille trois
cents documents versés aux débats, quatre-vingt-cinq témoins,
douze heures de réquisitoire, quarante heures de plaidoiries de
parties civiles, vingt heures de plaidoiries de la défense, dix-neuf
heures de délibéré, ces chiffres suffisent à décrire la dimension
hors norme d’un procès tenu cinquante-cinq ans après les faits
incriminés 111.
Ils traduisent également une forte attente sociale sans doute
disproportionnée eu égard à la responsabilité de l’accusé, car
comme l’écrit le chroniqueur judiciaire du journal Le Monde qui suivit l’intégralité du procès, « lorsque Maurice Papon pénétrait,
le 8 octobre 1997, dans le box des accusés entre deux gardiens,
c’est Vichy qui entrait dans le prétoire. Non pas le Vichy de
l’intelligence avec l’ennemi, déjà jugé, condamné à la Libération.
Mais le Vichy imparfaitement épuré de sa complicité de crime
contre l’humanité 112 ».
Projeté en 2000, le film de Raphaël Lewandowski,
Audiences 113, conforte s’il le fallait cette idée dans le monde des
médias. Il montre le travail et la différence de perception entre les
journalistes présents à Bordeaux, qui assistent au procès et
peuvent percevoir la complexité du sujet comme ses
interprétations divergentes, et la lecture qu’en font leurs
rédactions à distance. Les secondes incitent les premiers à couper
court aux nuances et cherchent à brosser un portrait simplifié de
l’accusé et de son action. Cet écart fait écrire à Béatrice Fleury et
Jacques Walter, spécialistes de l’histoire des médiations qui ont
travaillé sur les retombées médiatiques du procès, que le contenu
des articles publiés mélange les événements afférents au
déroulement du procès à un attendu social dans lequel il est
enchâssé. Cette production est à relier à l’audience de ce monde
des médias, et donc à une aspiration des Françaises et des
Français à ce que justice soit rendue, après la reconnaissance par
Jacques Chirac des fautes commises par la France dans la
persécution des Juifs lors du discours du 16 juillet 1995
commémorant la rafle du Vélodrome d’Hiver des 16 et 17 juillet
1942. Ce, même tardivement, contre l’État lui-même à travers un
de ses représentants. Ainsi un arrêt du Conseil d’État du 12 avril
2002 clôt-il « l’affaire Papon » et fait-il assumer à l’État la moitié
des condamnations civiles encourues par le condamné. La « faute
de service » reprochée à Maurice Papon, en engageant la responsabilité de l’État dans la déportation des Juifs, ne devient-
elle pas ainsi une forme de reconnaissance que la justice est
passée ?
Mémoires officielle, publique ou privée, intime et familiale,
mémoire des témoins qu’ils soient petits ou grands, lettrés ou
non, publiés ou demeurés secrets, productions culturelles, suites
judiciaires, faits divers… Ces manifestations de tous ordres sont
autant d’éléments qui, durant trois quarts de siècle, prouvent la
diversité et la densité des prolongements de l’épuration, de ses
effets différés et de sa présence qui innerve encore notre rapport
à ce passé. Rendus au terme de cet ouvrage, nous allons voir dans
l’épilogue qui le conclut que d’ultimes manifestations du rhizome
de la mémoire de l’épuration nous ont accompagnés jusqu’aux
dernières lignes.
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