Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 157 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Leguay, Touvier, Papon (et Bousquet)

de ses supérieurs 105. Il ne revient qu’au prononcé du jugement le

4 juillet 1987, laissant jusque-là son avocat Jacques Vergès

ferrailler avec l’avocat général Pierre Truche. Klaus Altmann-

Barbie est condamné à perpétuité pour crime contre l’humanité

le 4 juillet 1987. Trente ans plus tard, le procès Barbie est sujet

d’une exposition présentée au Mémorial de la Shoah 106.

Dans le même sondage réalisé par IPSOS avant le procès,

transparaît également une aspiration : alors que 33 % des

personnes interrogées pensent que l’on ne parle pas assez « du

nazisme et de l’holocauste » — 21 % « trop », et 36 % « comme il

faut » —, 45 % estiment que l’on ne parle pas assez des

« différentes attitudes des Français pendant la dernière guerre

mondiale (collaboration, passivité, résistance) », contre 14 %

« trop » et 28 % « comme il faut ». Ce nouveau regard sur la

France de l’Occupation, amorcé par les historiens depuis le

milieu des années 1970, semble donc accompagné ou traduit par

un intérêt profond pour cette histoire : celle déjà connue de la

Résistance, mais aussi celle émergente de Vichy, de la

collaboration, des persécutions et de la déportation puis

l’assassinat des Juifs de France, des « accommodements » pour

reprendre l’expression de l’historien Philippe Burrin 107 ou de

« l’attentisme » selon le mot de Pierre Laborie 108.

 

LEGUAY, TOUVIER, PAPON (ET BOUSQUET)

 

Le e XX siècle finissant, plusieurs poursuites judiciaires

abouties ou non font réémerger la question de la punition des

collaborateurs et de leur rôle dans le gouvernement de Vichy.

Jean Leguay, délégué à Paris du secrétaire général à la police

nationale en zone occupée, est poursuivi, en 1979, pour crime contre l’humanité mais meurt dix ans plus tard, avant que son

procès n’ait lieu. Maurice Papon est inculpé pour le même motif

en 1983. René Bousquet, qui bénéficia durant de longues années

de la protection du président de la République, est à son tour

inculpé en 1991.

Mais un autre procès, d’un personnage bien moins important,

défraye la chronique. En effet, le 13 avril 1992, la chambre

d’accusation de la cour d’appel de Paris exonère de toute

accusation de crimes contre l’humanité Paul Touvier, ex-chef de

la milice de Lyon. Sous les ordres de Joseph Lécussan, de sinistre

réputation, Paul Touvier, simple employé expéditionnaire à la

gare de Chambéry, était entré au Service d’ordre légionnaire, puis

dans la milice, et en avait gravi les échelons rapidement après

avoir été chef pour la Savoie du 2e service de la milice

(renseignements et action), dont les effectifs étaient mobilisés

comme forces supplétives de la Gestapo 109.

Paul Touvier est arrêté en 1989 après avoir été deux fois

condamné à mort par contumace (en 1946 et en 1947, par deux

instances judiciaires différentes), deux décennies de cavale, une

grâce présidentielle accordée par Georges Pompidou en 1971,

suivie d’une nouvelle période de clandestinité, de presbytères en

monastères, après qu’il a été accusé de crime contre l’humanité,

donc non prescriptible. La décision de non-lieu de 1992 suscite

immédiatement une émotion générale relayée dans toute la

presse. Plus encore, elle provoque l’ire de la communauté

historienne qui voit dans cette décision de justice une insulte à la

réalité des faits. Est ainsi organisée quelque temps plus tard, dans

un amphithéâtre bondé de la Sorbonne, une réunion rassemblant

des spécialistes de la France dans la Seconde Guerre mondiale

qui, point par point, dénoncent les erreurs, les manquements et les amalgames commis par les juges dans le document de deux

cents pages qui justifiait leur décision de non-lieu. Le jugement

est finalement cassé après le recours du procureur général

Truche, par la Cour de cassation le 25 novembre 1992, et Touvier

est rejugé, devant la cour d’assises des Yvelines cette fois, du

17 mars au 20 avril 1994 pour complicité de crime contre

l’humanité.

Ces arguties juridiques, si elles aboutissent finalement à sa

condamnation, n’en demeurent pas moins assez opaques quant à

leur utilité dans le débat sur la nature et la responsabilité de

Vichy. Car quel qu’ait été le passé de Touvier, médiocre pion du

dispositif répressif de l’État français, il ne reste plus guère qu’un

pauvre hère décati au moment du procès de 1994, qui a d’ailleurs

lui-même apporté le grief pour lequel il est jugé. Comme

l’explique Éric Conan, « la justice s’est retrouvée, à Versailles,

dans la pire des postures. Face à un accusé de troisième zone,

milicien à moitié truand, sans courage et sans honneur. […] À ce

milicien devenu vieillard. pitoyable, on ne reprochait qu’une seule

affaire, au terme de dix arrêts de cour d’appel, de sept décisions

de la Cour de cassation et d’une grâce présidentielle : l’exécution

de sept Juifs à Rillieux-la-Pape (Rhône), en 1944, épisode connu

grâce à Paul Touvier, qui l’avait révélé lui-même à l’appui de son

dossier de recours en grâce 110 ». L’affaire Touvier cristallise et

réactualise dans la France des années 1990 le grand débat sur ce

que devaient être la position du juge et celle de l’historien.

L’insatisfaction générale s’exprime sans doute aussi pour cela et

ce procès raté ne peut qu’en appeler un autre. Celui de Maurice

Papon.

Le procès de Maurice Papon, ancien secrétaire général de la

préfecture de la Gironde, s’ouvre le 8 octobre 1997 à Bordeaux. Ce haut fonctionnaire est accusé de complicité de crime contre

l’humanité, pour avoir apporté son « concours actif » dans

l’organisation de la déportation de 1 560 Juifs de la région de

Bordeaux. Acteur majeur du processus, Papon a facilité le

transfert de ces malheureux, tout d’abord à Drancy, puis à

Auschwitz. Le crime contre l’humanité défini en France par la loi

no 64-1 326 du 26 décembre 1964 étant imprescriptible, Maurice

Papon se trouve être ainsi le dernier serviteur de l’État français à

passer en jugement. Son procès qui s’étend jusqu’au 2 avril 1998,

soit presque six mois, est le plus long des procès français d’après-

guerre et l’aboutissement d’un feuilleton judiciaire commencé en

mai 1981 avec la publication par Le Canard enchaîné de

documents le mettant en cause dans l’organisation de deux

convois de Juifs déportés lorsqu’il était en poste à Bordeaux sous

l’Occupation. Le 2 avril 1998, l’ancien haut fonctionnaire de

Vichy, devenu ministre de Valéry Giscard d’Estaing, est reconnu

coupable de « complicité de crime contre l’humanité » et

condamné à dix ans de réclusion criminelle pour complicité

d’arrestations illégales et de séquestrations arbitraires dans la

déportation de quatre convois de Juifs, de Bordeaux vers Drancy,

entre 1942 et 1944. Seize années de procédures, six mille trois

cents documents versés aux débats, quatre-vingt-cinq témoins,

douze heures de réquisitoire, quarante heures de plaidoiries de

parties civiles, vingt heures de plaidoiries de la défense, dix-neuf

heures de délibéré, ces chiffres suffisent à décrire la dimension

hors norme d’un procès tenu cinquante-cinq ans après les faits

incriminés 111.

Ils traduisent également une forte attente sociale sans doute

disproportionnée eu égard à la responsabilité de l’accusé, car

comme l’écrit le chroniqueur judiciaire du journal Le Monde qui suivit l’intégralité du procès, « lorsque Maurice Papon pénétrait,

le 8 octobre 1997, dans le box des accusés entre deux gardiens,

c’est Vichy qui entrait dans le prétoire. Non pas le Vichy de

l’intelligence avec l’ennemi, déjà jugé, condamné à la Libération.

Mais le Vichy imparfaitement épuré de sa complicité de crime

contre l’humanité 112 ».

Projeté en 2000, le film de Raphaël Lewandowski,

Audiences 113, conforte s’il le fallait cette idée dans le monde des

médias. Il montre le travail et la différence de perception entre les

journalistes présents à Bordeaux, qui assistent au procès et

peuvent percevoir la complexité du sujet comme ses

interprétations divergentes, et la lecture qu’en font leurs

rédactions à distance. Les secondes incitent les premiers à couper

court aux nuances et cherchent à brosser un portrait simplifié de

l’accusé et de son action. Cet écart fait écrire à Béatrice Fleury et

Jacques Walter, spécialistes de l’histoire des médiations qui ont

travaillé sur les retombées médiatiques du procès, que le contenu

des articles publiés mélange les événements afférents au

déroulement du procès à un attendu social dans lequel il est

enchâssé. Cette production est à relier à l’audience de ce monde

des médias, et donc à une aspiration des Françaises et des

Français à ce que justice soit rendue, après la reconnaissance par

Jacques Chirac des fautes commises par la France dans la

persécution des Juifs lors du discours du 16 juillet 1995

commémorant la rafle du Vélodrome d’Hiver des 16 et 17 juillet

1942. Ce, même tardivement, contre l’État lui-même à travers un

de ses représentants. Ainsi un arrêt du Conseil d’État du 12 avril

2002 clôt-il « l’affaire Papon » et fait-il assumer à l’État la moitié

des condamnations civiles encourues par le condamné. La « faute

de service » reprochée à Maurice Papon, en engageant la responsabilité de l’État dans la déportation des Juifs, ne devient-

elle pas ainsi une forme de reconnaissance que la justice est

passée ?

Mémoires officielle, publique ou privée, intime et familiale,

mémoire des témoins qu’ils soient petits ou grands, lettrés ou

non, publiés ou demeurés secrets, productions culturelles, suites

judiciaires, faits divers… Ces manifestations de tous ordres sont

autant d’éléments qui, durant trois quarts de siècle, prouvent la

diversité et la densité des prolongements de l’épuration, de ses

effets différés et de sa présence qui innerve encore notre rapport

à ce passé. Rendus au terme de cet ouvrage, nous allons voir dans

l’épilogue qui le conclut que d’ultimes manifestations du rhizome

de la mémoire de l’épuration nous ont accompagnés jusqu’aux

dernières lignes.

 

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