Les Françaises, les Français et l'Épuration
Des cadavres encombrants
et contrairement à la Grèce, ne s’oppose pas à la prise du pouvoir
par les communistes des deux pays. À l’inverse du reste de
l’Europe orientale, le poids de l’armée soviétique est inexistant en
Albanie et secondaire en Yougoslavie. Le changement radical de
société dans ces deux pays s’est forgé dans la lutte de libération.
Les deux royaumes d’avant-guerre disparaissent, et leurs
monarques finissent leurs jours en exil. Pierre II de Yougoslavie
s’enfuit aux États-Unis et Zog Ier d’Albanie successivement en
Angleterre, en Égypte, aux États-Unis puis en France où il décède
en 1961 et est inhumé au cimetière de Thiais.
DES CADAVRES ENCOMBRANTS
On sait qu’une des particularités du fascisme et de ses
variantes nationales est la place du chef. Que Mussolini a sempre
raggione ou que soit appliqué le Führerprinzip, ces régimes ont
fait de leur tyran une image reproduite à l’infini, le corps du chef
devenant familier à toute la population. Le procès, l’exécution, la
mort, s’ils traduisent la fin d’un régime, ne suffisent pas à
détruire l’image de celui qui l’a incarné, aussi les nouvelles
autorités eurent-elles à cœur de rendre invisible la dépouille du
dictateur ou du traître.
À Berlin, le NKVD transfère le cadavre d’Hitler en URSS.
Cette disparition trop rapide et l’absence d’exposition du corps
ont alimenté pour des décennies toutes sortes de rumeurs sur sa
survie. Rien de tel pour Mussolini pendu à Loretto et, tous les
autres, dont les exécutions avaient suffisamment de témoins, y
compris des photographes, pour ne souffrir d’aucune
contestation. Ils étaient bien morts. Mais que faire de leur dépouille ? Même si les cadavres sont incinérés, comme c’est le
cas pour celui de Quisling, leurs cendres peuvent poser problème
comme à Fyresdal, village natal du dictateur norvégien, dont les
autorités refusent l’inhumation de l’urne dans son cimetière.
Dans la nuit de Pâques, du 22 au 23 avril 1946, soit un an
après sa mort, le corps de Mussolini, enterré dans une fosse du
cimetière Mussoco à Milan, est exhumé et enlevé par un
commando de jeunes fascistes, telle une résurrection symbolique
du Duce 92. Plusieurs semaines d’enquête permettent d’arrêter les
protagonistes et de retrouver sa dépouille enfermée dans une
malle cachée à la chartreuse de Pavie, le 12 août 1946. Placée
provisoirement dans le couvent capucin de Cerro Maggiore par
les autorités, elle est finalement remise à la famille au cours de
l’été 1957 et inhumée dans son village natal de Predappio, où elle
est encore aujourd’hui l’objet d’un culte rendu par des
nostalgiques du dictateur 93. Mais le cadavre de Mussolini ne fut
pas le seul à connaître des tribulations post mortem.
La dépouille d’Anton Mussert, lui aussi censé être inhumé
anonymement dans le cimetière de La Haye, disparaît en
juin 1956. Probablement enlevée par d’anciens du NSB, elle n’a
par contre jamais été retrouvée 94. Philippe Pétain, mort en
détention à l’île d’Yeu le 23 juillet 1951, y repose plus de vingt ans
avant d’être exhumé par des militants d’extrême droite, le
19 février 1973. Il est ensuite emmené à Verdun, au fort de
Douaumont, selon la revendication portée depuis les années 1950
par des pétainistes œuvrant sous la bannière de l’Association
pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (ADMP).
Finalement, le cercueil est retrouvé caché dans un box à Saint-
Ouen, dans la banlieue parisienne, puis rapporté à l’île d’Yeu. La
tombe de l’ex-« Chef de l’État français » fait à nouveau polémique quand on découvre qu’elle est annuellement fleurie par la
présidence de la République sous François Mitterrand. À
l’inverse, Pierre Laval, dont la dépouille fut vite rendue à sa
famille peu après son exécution, repose dans l’oubli au cimetière
du Montparnasse 95.
Mémoire et oubli, l’histoire de l’épuration ne s’arrête pas aux
dernières exécutions, ni même aux dernières libérations de
condamnés et aux amnisties. Depuis plus d’un demi-siècle
maintenant ses soubresauts agitent les sociétés d’après-guerre,
l’événement — « élastique » pour reprendre une expression de
Pierre Laborie — s’étire d’un siècle à l’autre.
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