Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 141 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Des cadavres encombrants

et contrairement à la Grèce, ne s’oppose pas à la prise du pouvoir

par les communistes des deux pays. À l’inverse du reste de

l’Europe orientale, le poids de l’armée soviétique est inexistant en

Albanie et secondaire en Yougoslavie. Le changement radical de

société dans ces deux pays s’est forgé dans la lutte de libération.

Les deux royaumes d’avant-guerre disparaissent, et leurs

monarques finissent leurs jours en exil. Pierre II de Yougoslavie

s’enfuit aux États-Unis et Zog Ier d’Albanie successivement en

Angleterre, en Égypte, aux États-Unis puis en France où il décède

en 1961 et est inhumé au cimetière de Thiais.

 

DES CADAVRES ENCOMBRANTS

 

On sait qu’une des particularités du fascisme et de ses

variantes nationales est la place du chef. Que Mussolini a sempre

raggione ou que soit appliqué le Führerprinzip, ces régimes ont

fait de leur tyran une image reproduite à l’infini, le corps du chef

devenant familier à toute la population. Le procès, l’exécution, la

mort, s’ils traduisent la fin d’un régime, ne suffisent pas à

détruire l’image de celui qui l’a incarné, aussi les nouvelles

autorités eurent-elles à cœur de rendre invisible la dépouille du

dictateur ou du traître.

À Berlin, le NKVD transfère le cadavre d’Hitler en URSS.

Cette disparition trop rapide et l’absence d’exposition du corps

ont alimenté pour des décennies toutes sortes de rumeurs sur sa

survie. Rien de tel pour Mussolini pendu à Loretto et, tous les

autres, dont les exécutions avaient suffisamment de témoins, y

compris des photographes, pour ne souffrir d’aucune

contestation. Ils étaient bien morts. Mais que faire de leur dépouille ? Même si les cadavres sont incinérés, comme c’est le

cas pour celui de Quisling, leurs cendres peuvent poser problème

comme à Fyresdal, village natal du dictateur norvégien, dont les

autorités refusent l’inhumation de l’urne dans son cimetière.

Dans la nuit de Pâques, du 22 au 23 avril 1946, soit un an

après sa mort, le corps de Mussolini, enterré dans une fosse du

cimetière Mussoco à Milan, est exhumé et enlevé par un

commando de jeunes fascistes, telle une résurrection symbolique

du Duce 92. Plusieurs semaines d’enquête permettent d’arrêter les

protagonistes et de retrouver sa dépouille enfermée dans une

malle cachée à la chartreuse de Pavie, le 12 août 1946. Placée

provisoirement dans le couvent capucin de Cerro Maggiore par

les autorités, elle est finalement remise à la famille au cours de

l’été 1957 et inhumée dans son village natal de Predappio, où elle

est encore aujourd’hui l’objet d’un culte rendu par des

nostalgiques du dictateur 93. Mais le cadavre de Mussolini ne fut

pas le seul à connaître des tribulations post mortem.

La dépouille d’Anton Mussert, lui aussi censé être inhumé

anonymement dans le cimetière de La Haye, disparaît en

juin 1956. Probablement enlevée par d’anciens du NSB, elle n’a

par contre jamais été retrouvée 94. Philippe Pétain, mort en

détention à l’île d’Yeu le 23 juillet 1951, y repose plus de vingt ans

avant d’être exhumé par des militants d’extrême droite, le

19 février 1973. Il est ensuite emmené à Verdun, au fort de

Douaumont, selon la revendication portée depuis les années 1950

par des pétainistes œuvrant sous la bannière de l’Association

pour défendre la mémoire du maréchal Pétain (ADMP).

Finalement, le cercueil est retrouvé caché dans un box à Saint-

Ouen, dans la banlieue parisienne, puis rapporté à l’île d’Yeu. La

tombe de l’ex-« Chef de l’État français » fait à nouveau polémique quand on découvre qu’elle est annuellement fleurie par la

présidence de la République sous François Mitterrand. À

l’inverse, Pierre Laval, dont la dépouille fut vite rendue à sa

famille peu après son exécution, repose dans l’oubli au cimetière

du Montparnasse 95.

Mémoire et oubli, l’histoire de l’épuration ne s’arrête pas aux

dernières exécutions, ni même aux dernières libérations de

condamnés et aux amnisties. Depuis plus d’un demi-siècle

maintenant ses soubresauts agitent les sociétés d’après-guerre,

l’événement — « élastique » pour reprendre une expression de

Pierre Laborie — s’étire d’un siècle à l’autre.

 

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