Les Françaises, les Français et l'Épuration
Chapitre III. La revanche patriotique (juin-octobre 1944)
Chapitre III
LA REVANCHE PATRIOTIQUE
(JUIN-OCTOBRE 1944)
Depuis le 6 juin 1944, le pays était à nouveau transformé en
champ de bataille. La résistance acharnée de l’armée allemande
laissait présager de longs et durs combats. Deux mois après le
Débarquement, seules la péninsule du Cotentin et la région de
Caen avaient été libérées, et à quel prix : Caen, Saint-Lô, Falaise
étaient en ruine, environ 20 000 habitants de la région avaient été
tués tout comme 37 000 soldats alliés et 55 000 Allemands 1.
Pourtant malgré l’âpreté des combats et les destructions, la
libération de chaque nouveau village ou de chaque ville
permettait à la volonté épuratrice de se manifester enfin au grand
jour. Le temps de la revanche était venu, mêlant émotions et
nouvelles inquiétudes. Mais comment distinguer, en cet été 1944,
dans l’euphorie bouillonnante de ces temps de libération, ce qui
était de l’ordre de la vengeance ou de la justice, en particulier
quand les occupants dans leur fuite laissaient derrière eux leurs
lots de cadavres ?
L’INTROUVABLE GUERRE CIVILE
L’hiver 1943-1944 fut un dernier tournant dans la fascisation
du régime de Vichy, durcissement incarné par le personnage de
Joseph Darnand. Vieux routier de l’extrême droite dans l’entre-
deux-guerres, il était le fondateur, au sein de la Légion française
des combattants, seule organisation de masse de Vichy, du
Service d’ordre légionnaire devenu la milice. Engagé dans la
Waffen-SS depuis août 1943, il entre au gouvernement en
décembre et se retrouve, à partir du 10 janvier 1944, à la tête de
toutes les forces de maintien de l’ordre du régime. La
radicalisation de la collaboration dans une logique répressive
s’effectua parallèlement à celle de l’occupant. Le 3 février 1944, le
maréchal Sperrle, du haut commandement de l’armée à l’Ouest,
promulgua dans le cadre du renforcement de la lutte contre la
résistance une ordonnance qui non seulement permettait en cas
« d’attaque terroriste » d’ouvrir le feu y compris si des civils
étaient présents, mais qui précisait surtout : « Il ne faut punir que
le chef manquant de fermeté et de résolution car il menace la
sécurité des troupes qui lui sont subordonnées et l’autorité de la
Wehrmacht allemande. Face à la situation actuelle, des mesures
trop sévères ne peuvent entraîner de punition pour leurs
auteurs 2. » Cette ordonnance ressemblait au « décret des
commissaires » pris trois ans plus tôt à la veille de l’offensive
Barbarossa contre l’URSS, qui prévoyait l’exécution systématique
et sans jugement de tous les commissaires politiques trop
indulgents, mesure justifiant par extension l’exécution de tout
civil soupçonné de terrorisme.
Il n’y avait désormais plus aucun frein hiérarchique à l’emploi
des violences extrêmes. Au moment de la Libération, la liste des
massacres commis par les Allemands était déjà longue. Aux noms
connus d’Oradour-sur-Glane, de Tulle, de Villeneuve d’Asq, tristement célèbres lieux de massacres perpétrés avant ou au
moment du Débarquement, puis à ceux de Vassieux en Vercors
en juillet et Maillé en Touraine à la fin du mois d’août, il faut
ajouter une multitude d’autres atrocités : fermes incendiées, viols,
civils exécutés. Trois ici, cinq un peu plus loin, une douzaine
ailleurs, on peut suivre le parcours de certaines unités à la trace
de leurs crimes : l’Ardèche, la Drôme, le Sud-Ouest, la Bretagne,
la Savoie et la Haute-Savoie, pour ne citer que les territoires les
plus frappés. En fait, peu de régions échappèrent à cette double
politique de terreur. S’y ajoutaient les exécutions dans les prisons
comme à la maison d’arrêt de Caen où, le jour du débarquement,
87 détenus politiques furent abattus. Un vent de frayeur planait
au fur et à mesure que s’ouvraient les prisons lors de la retraite
allemande. Des charniers furent découverts à Paris au jardin du
Luxembourg où était installée la Luftwaffe, et dans la banlieue
parisienne, aux bois de Vincennes et de Boulogne, au fort de
Romainville et à Chatou ; mais aussi à la prison Sainte-
Radegonde de Rodez, à la carrière des Grises pour les 42 détenus
de la prison de Montluçon, et pour ceux de Montluc, à la prison
lyonnaise, dans le fort de Côte-Lorette à Saint-Genis-Laval
(Rhône). Le commandement militaire allemand
(Militärbefehlshaber in Frankreich ou MBF) évalua à
7 900 « francs-tireurs » le nombre de tués par ses troupes entre le
6 juin et le début du mois de juillet 1944. En réalité, au moins un
quart de ces victimes étaient des civils. L’historien allemand Peter
Lieb estime à 15 000 le nombre total des victimes de la lutte anti-
Maquis menée par l’occupant 3.
La tension était donc extrême pour la population balançant
entre le soulagement d’être en vie et l’angoisse d’un éventuel
retour de l’ennemi ou de la perte de ceux dont on était sans nouvelles. La joie de la libération se mêlait à la colère face à ce
que laissait l’occupant.
Les ingrédients d’une guerre civile entre le camp de la
résistance et celui de la collaboration étaient là. Mais alors que le
rapport de force militaire s’équilibrait avec le Débarquement,
puis basculait en faveur des Alliés et de la Résistance, l’ennemi
disparut. Nombre de collaborationnistes prirent la poudre
d’escampette en même temps que s’enfuyaient les Allemands et la
collaboration armée sous ses différentes formes cessa d’exister en
France métropolitaine. La particularité de l’épuration de l’été
1944 est d’avoir constitué un ersatz de guerre civile. Dès le début
de l’année 1944, la police, la gendarmerie puis les Groupes
mobiles de réserve (GMR), qui avaient été depuis l’été 1940 les
principaux instruments de la politique répressive de Vichy,
perdirent largement en efficacité. Simon Kitson, dans son étude
de la police marseillaise, relève cette désaffection générale à
l’égard du gouvernement de Vichy 4. Du côté de la gendarmerie,
les travaux ne manquent pas pour souligner cette désintégration :
5 000 à 6 000 gendarmes rejoignent les FFI 5 et de très nombreux
autres, sans basculer dans le camp de la Résistance, diminuèrent
voire cessèrent toute activité au cours des mois de la fin du
printemps et de l’été 1944.
Le ministère de l’Intérieur se préoccupait de la baisse du
moral et de l’efficacité de ses personnels. Luc Capdevila a montré
comment tout un travail de remobilisation avait été tenté auprès
du GMR-Bretagne avant les opérations anti-Maquis menées dans
le Morbihan en mai-juin 1944. Malgré cela, l’attitude de ces
hommes fut jugée décevante et le GMR fut à moitié désarmé au
profit de la milice 6. En effet, du côté des organisations
collaborationnistes telle la milice, les rangs se débandèrent un peu plus tardivement. Néanmoins, le départ des Allemands
partout mettait de facto un point final à la collaboration. Avec la
percée d’Avranches le 30 juillet 1944 et la rupture tant attendue
du front en Normandie, il devint évident que la libération n’était
plus qu’une question de jours. Pétain comme Laval tentèrent des
manœuvres de dernière heure. Le premier, par l’intermédiaire de
l’amiral Auphan, l’ancien chef d’état-major de la marine de Vichy
qui s’était retiré depuis le sabordage de la flotte à Toulon en
novembre 1942, commença par désavouer la milice pour négocier
avec de Gaulle une passation des pouvoirs. De son côté, Pierre
Laval tenta de faire tenir au dernier président de la chambre des
députés de la IIIe République, Édouard Herriot, un rôle
d’intermédiaire avec la Résistance. Les refus de De Gaulle comme
des Alliés, puis la fuite de tout le petit monde collaborationniste
vers l’Allemagne le 20 août, marquent la fin du régime, qui
persiste sous la forme du théâtre d’ombres que fut « le siège
provisoire de l’État français à Sigmaringen 7 ». Appellation
officielle d’un « État » en exil sans aucune prise sur les
événements et dont le chef, le maréchal Pétain, se considère
désormais prisonnier des Allemands. L’heure des choix
individuels était donc arrivée pour tous les collaborateurs.
Certains préfèrent, quand ils le peuvent, la fuite dans les camions
allemands, d’autres, la cavale, la cache et l’attente avec l’espoir de
l’indulgence ou encore la résignation au châtiment.
Quoi qu’il en soit, le basculement avait bien lieu, et c’était
désormais aux collaborateurs de payer.
Dans ce contexte d’entre-deux, où la perspective de la fin de la
guerre approche, malgré des combats encore sporadiques et alors
que les autorités d’occupation et de l’État français se sont
volatilisées sans qu’aucune autre ne les remplace, au moment même où la population aspire à reprendre le contrôle de son