Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 28 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Chapitre III. La revanche patriotique (juin-octobre 1944)

Chapitre III

 

LA REVANCHE PATRIOTIQUE

 

(JUIN-OCTOBRE 1944)

 

Depuis le 6 juin 1944, le pays était à nouveau transformé en

champ de bataille. La résistance acharnée de l’armée allemande

laissait présager de longs et durs combats. Deux mois après le

Débarquement, seules la péninsule du Cotentin et la région de

Caen avaient été libérées, et à quel prix : Caen, Saint-Lô, Falaise

étaient en ruine, environ 20 000 habitants de la région avaient été

tués tout comme 37 000 soldats alliés et 55 000 Allemands 1.

Pourtant malgré l’âpreté des combats et les destructions, la

libération de chaque nouveau village ou de chaque ville

permettait à la volonté épuratrice de se manifester enfin au grand

jour. Le temps de la revanche était venu, mêlant émotions et

nouvelles inquiétudes. Mais comment distinguer, en cet été 1944,

dans l’euphorie bouillonnante de ces temps de libération, ce qui

était de l’ordre de la vengeance ou de la justice, en particulier

quand les occupants dans leur fuite laissaient derrière eux leurs

lots de cadavres ?

 

L’INTROUVABLE GUERRE CIVILE

L’hiver 1943-1944 fut un dernier tournant dans la fascisation

du régime de Vichy, durcissement incarné par le personnage de

Joseph Darnand. Vieux routier de l’extrême droite dans l’entre-

deux-guerres, il était le fondateur, au sein de la Légion française

des combattants, seule organisation de masse de Vichy, du

Service d’ordre légionnaire devenu la milice. Engagé dans la

Waffen-SS depuis août 1943, il entre au gouvernement en

décembre et se retrouve, à partir du 10 janvier 1944, à la tête de

toutes les forces de maintien de l’ordre du régime. La

radicalisation de la collaboration dans une logique répressive

s’effectua parallèlement à celle de l’occupant. Le 3 février 1944, le

maréchal Sperrle, du haut commandement de l’armée à l’Ouest,

promulgua dans le cadre du renforcement de la lutte contre la

résistance une ordonnance qui non seulement permettait en cas

« d’attaque terroriste » d’ouvrir le feu y compris si des civils

étaient présents, mais qui précisait surtout : « Il ne faut punir que

le chef manquant de fermeté et de résolution car il menace la

sécurité des troupes qui lui sont subordonnées et l’autorité de la

Wehrmacht allemande. Face à la situation actuelle, des mesures

trop sévères ne peuvent entraîner de punition pour leurs

auteurs 2. » Cette ordonnance ressemblait au « décret des

commissaires » pris trois ans plus tôt à la veille de l’offensive

Barbarossa contre l’URSS, qui prévoyait l’exécution systématique

et sans jugement de tous les commissaires politiques trop

indulgents, mesure justifiant par extension l’exécution de tout

civil soupçonné de terrorisme.

Il n’y avait désormais plus aucun frein hiérarchique à l’emploi

des violences extrêmes. Au moment de la Libération, la liste des

massacres commis par les Allemands était déjà longue. Aux noms

connus d’Oradour-sur-Glane, de Tulle, de Villeneuve d’Asq, tristement célèbres lieux de massacres perpétrés avant ou au

moment du Débarquement, puis à ceux de Vassieux en Vercors

en juillet et Maillé en Touraine à la fin du mois d’août, il faut

ajouter une multitude d’autres atrocités : fermes incendiées, viols,

civils exécutés. Trois ici, cinq un peu plus loin, une douzaine

ailleurs, on peut suivre le parcours de certaines unités à la trace

de leurs crimes : l’Ardèche, la Drôme, le Sud-Ouest, la Bretagne,

la Savoie et la Haute-Savoie, pour ne citer que les territoires les

plus frappés. En fait, peu de régions échappèrent à cette double

politique de terreur. S’y ajoutaient les exécutions dans les prisons

comme à la maison d’arrêt de Caen où, le jour du débarquement,

87 détenus politiques furent abattus. Un vent de frayeur planait

au fur et à mesure que s’ouvraient les prisons lors de la retraite

allemande. Des charniers furent découverts à Paris au jardin du

Luxembourg où était installée la Luftwaffe, et dans la banlieue

parisienne, aux bois de Vincennes et de Boulogne, au fort de

Romainville et à Chatou ; mais aussi à la prison Sainte-

Radegonde de Rodez, à la carrière des Grises pour les 42 détenus

de la prison de Montluçon, et pour ceux de Montluc, à la prison

lyonnaise, dans le fort de Côte-Lorette à Saint-Genis-Laval

(Rhône). Le commandement militaire allemand

(Militärbefehlshaber in Frankreich ou MBF) évalua à

7 900 « francs-tireurs » le nombre de tués par ses troupes entre le

6 juin et le début du mois de juillet 1944. En réalité, au moins un

quart de ces victimes étaient des civils. L’historien allemand Peter

Lieb estime à 15 000 le nombre total des victimes de la lutte anti-

Maquis menée par l’occupant 3.

La tension était donc extrême pour la population balançant

entre le soulagement d’être en vie et l’angoisse d’un éventuel

retour de l’ennemi ou de la perte de ceux dont on était sans nouvelles. La joie de la libération se mêlait à la colère face à ce

que laissait l’occupant.

Les ingrédients d’une guerre civile entre le camp de la

résistance et celui de la collaboration étaient là. Mais alors que le

rapport de force militaire s’équilibrait avec le Débarquement,

puis basculait en faveur des Alliés et de la Résistance, l’ennemi

disparut. Nombre de collaborationnistes prirent la poudre

d’escampette en même temps que s’enfuyaient les Allemands et la

collaboration armée sous ses différentes formes cessa d’exister en

France métropolitaine. La particularité de l’épuration de l’été

1944 est d’avoir constitué un ersatz de guerre civile. Dès le début

de l’année 1944, la police, la gendarmerie puis les Groupes

mobiles de réserve (GMR), qui avaient été depuis l’été 1940 les

principaux instruments de la politique répressive de Vichy,

perdirent largement en efficacité. Simon Kitson, dans son étude

de la police marseillaise, relève cette désaffection générale à

l’égard du gouvernement de Vichy 4. Du côté de la gendarmerie,

les travaux ne manquent pas pour souligner cette désintégration :

5 000 à 6 000 gendarmes rejoignent les FFI 5 et de très nombreux

autres, sans basculer dans le camp de la Résistance, diminuèrent

voire cessèrent toute activité au cours des mois de la fin du

printemps et de l’été 1944.

Le ministère de l’Intérieur se préoccupait de la baisse du

moral et de l’efficacité de ses personnels. Luc Capdevila a montré

comment tout un travail de remobilisation avait été tenté auprès

du GMR-Bretagne avant les opérations anti-Maquis menées dans

le Morbihan en mai-juin 1944. Malgré cela, l’attitude de ces

hommes fut jugée décevante et le GMR fut à moitié désarmé au

profit de la milice 6. En effet, du côté des organisations

collaborationnistes telle la milice, les rangs se débandèrent un peu plus tardivement. Néanmoins, le départ des Allemands

partout mettait de facto un point final à la collaboration. Avec la

percée d’Avranches le 30 juillet 1944 et la rupture tant attendue

du front en Normandie, il devint évident que la libération n’était

plus qu’une question de jours. Pétain comme Laval tentèrent des

manœuvres de dernière heure. Le premier, par l’intermédiaire de

l’amiral Auphan, l’ancien chef d’état-major de la marine de Vichy

qui s’était retiré depuis le sabordage de la flotte à Toulon en

novembre 1942, commença par désavouer la milice pour négocier

avec de Gaulle une passation des pouvoirs. De son côté, Pierre

Laval tenta de faire tenir au dernier président de la chambre des

députés de la IIIe République, Édouard Herriot, un rôle

d’intermédiaire avec la Résistance. Les refus de De Gaulle comme

des Alliés, puis la fuite de tout le petit monde collaborationniste

vers l’Allemagne le 20 août, marquent la fin du régime, qui

persiste sous la forme du théâtre d’ombres que fut « le siège

provisoire de l’État français à Sigmaringen 7 ». Appellation

officielle d’un « État » en exil sans aucune prise sur les

événements et dont le chef, le maréchal Pétain, se considère

désormais prisonnier des Allemands. L’heure des choix

individuels était donc arrivée pour tous les collaborateurs.

Certains préfèrent, quand ils le peuvent, la fuite dans les camions

allemands, d’autres, la cavale, la cache et l’attente avec l’espoir de

l’indulgence ou encore la résignation au châtiment.

Quoi qu’il en soit, le basculement avait bien lieu, et c’était

désormais aux collaborateurs de payer.

Dans ce contexte d’entre-deux, où la perspective de la fin de la

guerre approche, malgré des combats encore sporadiques et alors

que les autorités d’occupation et de l’État français se sont

volatilisées sans qu’aucune autre ne les remplace, au moment même où la population aspire à reprendre le contrôle de son