Les Françaises, les Français et l'Épuration
Les violences et le retour des expulsés
Celle-là ne vous pendra pas au nez mais au cou. Que ceux des
nazis qui n’ont pas leur carte de visite ci-dessous ne pensent pas
qu’ils sont oubliés ».
Après la potence, il y avait 33 morceaux de carton portant
chacun le nom et la qualité d’un membre des diverses
organisations nazies 12.
LES VIOLENCES ET LE RETOUR DES EXPULSÉS
Les autorités locales, à l’instar du préfet de Moselle,
perçoivent le risque de la situation : « Il est donc possible de
prévoir que, si je ne dispose pas de personnel suffisant pour
réprimer les faits de collaboration, les expulsés feront justice eux-
mêmes et que des actes de violence et des voies de fait seront
commis contre certains individus. Jusqu’à présent la population
de mon département est restée calme, mais je crains qu’un jour
ou l’autre la colère des vrais Français, qui jusqu’ici ne s’est pas
manifestée, éclate et que des incidents regrettables surgissent. J’ai
déjà attiré votre attention à plusieurs reprises sur ce point mais
malheureusement mes appels ne sont jamais entendus 13. »
Loin d’être limitées à l’arrondissement de Thionville, des
violences se développent dans les trois départements ; une vague
qui gagne fortement en intensité à partir du mois de mai et qui
dure quelques semaines. Partout, des tontes, demeurées très rares
lors des libérations au cours de l’hiver, ont massivement lieu. À
Thann, le défilé prend une allure originale dont l’image est
devenue par la suite emblématique de l’épuration en Alsace. Un
responsable nazi local qui avait l’habitude de traiter les gens de
Hornochsen (« bête à cornes ») est promené à travers la ville en vareuse hitlérienne, casqué et muni de deux énormes cornes de
bœuf 14.
Quelques exécutions sommaires sont aussi à dénombrer
comme à Hattstatt, Lautenbach et Mulhouse. Ce dernier cas
inquiète d’autant plus les autorités que des militaires de la
garnison ont participé aux violences. Le ministère de la Guerre
assure celui de l’Intérieur des mesures prises : « Incidents au
cours desquels des militaires de la garnison auraient molesté
plusieurs femmes et auraient participé au meurtre d’un nommé
Weiss. Du rapport fourni par le général commandant la
10 e région il résulte : 1/ que les trois militaires ont participé
effectivement aux sévices contre les femmes ayant eu des
relations avec les Allemands. […] Des punitions très sévères ont
été prononcées à l’encontre des coupables de sévices. Des
mesures spéciales ont été prises, au moment de l’incident, pour
réduire la circulation des militaires en ville, après 22 heures.
[Signé] Le général Besançon, chef du cabinet militaire 15. »
En Moselle, si cinq exécutions sommaires avaient été
dénombrées dans l’ouest du département libéré avant le
15 septembre 1944, deux ont lieu en 1945. La première s’inscrit
parfaitement dans la vague de violence du printemps. En effet, le
corps d’un habitant de Scy-Chazelles est découvert le 10 août
1945 avec, épinglé sur sa poitrine, « la fin d’un traître nazi, la
main judiciaire 16 ». Le second décès est moins une exécution que
la molestation qui tourna mal d’un collaborateur d’Amnéville,
libéré fin septembre du CSS de Queuleu.
Partout, les personnes, parfois des familles entières, sont
prises à partie pour leur adhésion à des organisations nazies ou
leur zèle en faveur de l’occupant. Les dossiers des commissions
d’épuration, dans lesquels figure bien souvent la mention d’une tonte, d’une mise à sac ou d’un passage à tabac, constituent un
inventaire des organisations nazies et de leurs grades : NSDAP,
SS, SA, NSKK (les sections motorisées), Nationalsozialistische
Volkswohlfahrt (NSV, le secours populaire nazi), Luftschutz
(défense passive), Frauenschaft (l’association de femmes nazies).
Les célébrations de la victoire le 8 mai, puis du 14 juillet, sont des
moments cruciaux où sont jaugés les sentiments patriotiques de
chacun. Quand par exemple le drapeau tricolore apparaît aux
fenêtres du domicile de familles réputées nazies, des volontaires
ne tardent pas pour le faire retirer. Les procédés d’exclusion des
coupables sont nombreux. Les tontes, bien entendu, avec
l’apposition de croix gammées sur le corps des fautives, symbole
que l’on retrouve sur les façades des maisons de
« collaborateurs » — 17 maisons dans le seul village du Kuntzig
par exemple 17. À Havange, le défilé au flambeau organisé pour la
fête nationale se termine en assaut du café tenu par un
collaborateur aux cris de « Tuez-les 18 ! ».
Néanmoins, la gendarmerie parvient à éviter dans bien des cas
le pire en procédant à l’arrestation d’anciens membres
d’organisations nazies cibles de la vindicte puis à leur
transfèrement vers les CSS où le nombre des internés n’a jamais
été aussi important qu’au début de l’été : 3 937 à Queuleu et 1 433
à Suzange le 1er juillet. Parmi les motifs récurrents relevés dans le
registre d’entrée du camp de Schirmeck entre juin et
septembre 1945, on peut lire : « Menées anti-françaises,
sentiments pro-allemands, propagandiste, germanophile,
collaborateur, dénonciateur, nazi dangereux, nazi convaincu,
nazi fanatique 19. »
Autre source continue de difficultés, la présence d’étrangers
dans les camps préoccupe toujours les autorités. Celles-ci craignent que la promiscuité des internés alsaciens et mosellans