Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 75 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Les violences et le retour des expulsés

Celle-là ne vous pendra pas au nez mais au cou. Que ceux des

nazis qui n’ont pas leur carte de visite ci-dessous ne pensent pas

qu’ils sont oubliés ».

Après la potence, il y avait 33 morceaux de carton portant

chacun le nom et la qualité d’un membre des diverses

organisations nazies 12.

 

LES VIOLENCES ET LE RETOUR DES EXPULSÉS

 

Les autorités locales, à l’instar du préfet de Moselle,

perçoivent le risque de la situation : « Il est donc possible de

prévoir que, si je ne dispose pas de personnel suffisant pour

réprimer les faits de collaboration, les expulsés feront justice eux-

mêmes et que des actes de violence et des voies de fait seront

commis contre certains individus. Jusqu’à présent la population

de mon département est restée calme, mais je crains qu’un jour

ou l’autre la colère des vrais Français, qui jusqu’ici ne s’est pas

manifestée, éclate et que des incidents regrettables surgissent. J’ai

déjà attiré votre attention à plusieurs reprises sur ce point mais

malheureusement mes appels ne sont jamais entendus 13. »

Loin d’être limitées à l’arrondissement de Thionville, des

violences se développent dans les trois départements ; une vague

qui gagne fortement en intensité à partir du mois de mai et qui

dure quelques semaines. Partout, des tontes, demeurées très rares

lors des libérations au cours de l’hiver, ont massivement lieu. À

Thann, le défilé prend une allure originale dont l’image est

devenue par la suite emblématique de l’épuration en Alsace. Un

responsable nazi local qui avait l’habitude de traiter les gens de

Hornochsen (« bête à cornes ») est promené à travers la ville en vareuse hitlérienne, casqué et muni de deux énormes cornes de

bœuf 14.

Quelques exécutions sommaires sont aussi à dénombrer

comme à Hattstatt, Lautenbach et Mulhouse. Ce dernier cas

inquiète d’autant plus les autorités que des militaires de la

garnison ont participé aux violences. Le ministère de la Guerre

assure celui de l’Intérieur des mesures prises : « Incidents au

cours desquels des militaires de la garnison auraient molesté

plusieurs femmes et auraient participé au meurtre d’un nommé

Weiss. Du rapport fourni par le général commandant la

10 e région il résulte : 1/ que les trois militaires ont participé

effectivement aux sévices contre les femmes ayant eu des

relations avec les Allemands. […] Des punitions très sévères ont

été prononcées à l’encontre des coupables de sévices. Des

mesures spéciales ont été prises, au moment de l’incident, pour

réduire la circulation des militaires en ville, après 22 heures.

[Signé] Le général Besançon, chef du cabinet militaire 15. »

En Moselle, si cinq exécutions sommaires avaient été

dénombrées dans l’ouest du département libéré avant le

15 septembre 1944, deux ont lieu en 1945. La première s’inscrit

parfaitement dans la vague de violence du printemps. En effet, le

corps d’un habitant de Scy-Chazelles est découvert le 10 août

1945 avec, épinglé sur sa poitrine, « la fin d’un traître nazi, la

main judiciaire 16 ». Le second décès est moins une exécution que

la molestation qui tourna mal d’un collaborateur d’Amnéville,

libéré fin septembre du CSS de Queuleu.

Partout, les personnes, parfois des familles entières, sont

prises à partie pour leur adhésion à des organisations nazies ou

leur zèle en faveur de l’occupant. Les dossiers des commissions

d’épuration, dans lesquels figure bien souvent la mention d’une tonte, d’une mise à sac ou d’un passage à tabac, constituent un

inventaire des organisations nazies et de leurs grades : NSDAP,

SS, SA, NSKK (les sections motorisées), Nationalsozialistische

Volkswohlfahrt (NSV, le secours populaire nazi), Luftschutz

(défense passive), Frauenschaft (l’association de femmes nazies).

Les célébrations de la victoire le 8 mai, puis du 14 juillet, sont des

moments cruciaux où sont jaugés les sentiments patriotiques de

chacun. Quand par exemple le drapeau tricolore apparaît aux

fenêtres du domicile de familles réputées nazies, des volontaires

ne tardent pas pour le faire retirer. Les procédés d’exclusion des

coupables sont nombreux. Les tontes, bien entendu, avec

l’apposition de croix gammées sur le corps des fautives, symbole

que l’on retrouve sur les façades des maisons de

« collaborateurs » — 17 maisons dans le seul village du Kuntzig

par exemple 17. À Havange, le défilé au flambeau organisé pour la

fête nationale se termine en assaut du café tenu par un

collaborateur aux cris de « Tuez-les 18 ! ».

Néanmoins, la gendarmerie parvient à éviter dans bien des cas

le pire en procédant à l’arrestation d’anciens membres

d’organisations nazies cibles de la vindicte puis à leur

transfèrement vers les CSS où le nombre des internés n’a jamais

été aussi important qu’au début de l’été : 3 937 à Queuleu et 1 433

à Suzange le 1er juillet. Parmi les motifs récurrents relevés dans le

registre d’entrée du camp de Schirmeck entre juin et

septembre 1945, on peut lire : « Menées anti-françaises,

sentiments pro-allemands, propagandiste, germanophile,

collaborateur, dénonciateur, nazi dangereux, nazi convaincu,

nazi fanatique 19. »

Autre source continue de difficultés, la présence d’étrangers

dans les camps préoccupe toujours les autorités. Celles-ci craignent que la promiscuité des internés alsaciens et mosellans