Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 135 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

De l’épuration à la contre-épuration

Oustachis et 20 000 pour la Garde nationale slovène), ces deux

pays connaissent une situation de guerre civile de l’automne 1944

à mai 1945 et le nombre de collaborateurs exécutés

sommairement y est bien plus important qu’ailleurs. Comme en

France, les chiffres les plus exagérés et sans aucun fondement

scientifique ont longtemps circulé. Là, comme ailleurs, les

nostalgiques de l’Europe nazie désiraient renvoyer les deux

camps dos à dos. Les historiens ont finalement pu réaliser des

comptages assez précis grâce à l’ouverture progressive des

archives.

 

DE L’ÉPURATION À LA CONTRE-ÉPURATION

 

Contrairement à la France pour laquelle l’ensemble du

territoire est autant concerné par les formes extrajudiciaires que

légales d’épuration, l’Italie, par l’étirement de sa libération sur

presque deux années (du débarquement en Sicile en juillet 1943

au 25 avril 1945) et le contraste qui en découle encore une fois

entre le sud et le nord du pays, connaît des situations

extrêmement distinctes selon le moment et le lieu. Ainsi, les

violences épuratoires se trouvent imbriquées dans une guerre

civile que connaît le nord du pays, de l’automne 1944 à l’été 1945.

L’affrontement n’est pas entre le royaume d’Italie au sud,

désormais allié, contre, au nord, la République sociale italienne

fondée par Mussolini avec l’appui décisif d’Hitler, mais entre

fascistes et antifascistes dans la moitié septentrionale du pays 42.

L’antagonisme idéologique voit également se jouer, dans la lutte

menée par les Partisans, une revanche des combats des années

1919-1920, le Biennio Rosso (Les deux années rouges) lorsque les Squadristi (groupes paramilitaires) fascistes s’attaquaient aux

luttes paysannes et ouvrières, aux occupations de terre et

d’usines, ce jusqu’à la marche sur Rome et à leur conquête du

pouvoir en octobre 1922.

 

« Paris, Paris, il faut faire comme à Paris 43 », crient, le

18 septembre 1944, les Romains qui lynchent Donato Carretta,

l’ancien directeur des prisons de Rome. En fait ce dernier, simple

témoin, est pris par erreur pour Pietro Caruso, le chef de la police

de la capitale, lors de son procès. La police romaine avait assisté

les troupes allemandes lors du massacre des Fosses ardéatines au

cours duquel 355 otages avaient été exécutés en représailles d’une

action de la Résistance italienne en mars 1944. Son procès,

organisé à huis clos, fait craindre sa fuite et provoque

l’intervention de la foule, parmi laquelle de nombreuses familles

des victimes des Fosses ardéatines, présente aux abords du palais

de justice. Caruso est finalement condamné et fusillé le

22 septembre. Loin d’être répulsive, la violence épuratoire de l’été

français 1944 sert ici de modèle et l’événement est révélateur

d’une période, la fin de l’été 1944, de bascule entre une épuration

judiciaire jusque-là timorée et une lutte à mort. (Voir ill. 9 du cahier

hors-texte)

Une lutte à mort, d’autant que le sort des armes à l’échelle

européenne ne laisse guère d’espoir à la République sociale

italienne (RSI). Dans ce contexte, la culture de la mort propre au

fascisme se trouve exacerbée dans une spirale du sacrifice et de

concurrence en cruauté avec leurs alliés allemands. Les Brigate

Nere, dont la devise était Belli come la vita, neri come la morte

(« Beaux comme la vie, noirs comme la mort »), mènent une

politique de la terreur de l’exemple par les exécutions publiques et

l’exposition des cadavres livrés aux corbeaux 44. Au cours de

l’automne et de l’hiver 1944-1945, représailles et contre-

représailles se multiplient, la détermination et la férocité des

actions se renforçant avec l’approche de l’issue finale. Dans la

zone des combats, les Partisans trouvent l’épuration judiciaire

peu fiable et ignorent les directives de modération du Comité de

libération nationale pour l’Italie du Nord (CNLAI) pour agir bien

plus radicalement lorsque des fascistes tombent entre leurs

mains, sans attendre d’éventuelles procédures 45. À partir de la mi-

avril, dans la foulée de l’offensive alliée déclenchée le 9, est donné

l’ordre de l’insurrection généralisée dans les villes et à partir des

zones déjà sous contrôle. Le 19 avril 1945, le CNLAI et le Corps

des volontaires de la liberté (CVL) qui coordonne la Résistance

militaire diffusent à l’intention des nazifascistes l’ordre de « se

rendre ou mourir ». Le 25 avril, Milan est libéré (la date fériée

depuis 1946 commémore la Liberazione du pays). Cette période

d’avril-mai est sans aucun doute la plus meurtrière du point de

vue des violences épuratoires. Au total, les estimations donnent

une fourchette entre 10 000 et 15 000 victimes de l’épuration

extrajudiciaire, dont au moins la moitié au cours du printemps

1945. L’historien italien Mirco Dondi, à partir du nombre

d’homicides déclaré aux autorités sanitaires, montre qu’au

maximum des 5 000 décès pour avril-mai l’on passe rapidement à

500, puis 300 décès mensuels, ce qu’il appelle « l’inertie de la

violence », puis à moins de 300 à partir de septembre 1945 et 200

un an plus tard. Une violence résiduelle, non négligeable, dont la

dimension de classe l’emporte. Plusieurs dizaines de propriétaires

terriens, de religieux sont abattus dans les mois qui suivent la

Libération, en particulier en Émilie-Romagne, où était né

Mussolini, région surnommée « le triangle de la mort 46 ».

La violence de l’épuration italienne, qui vient d’une part

« corriger » une épuration légale perçue par beaucoup comme

insignifiante et, d’autre part, s’inscrire directement dans

l’achèvement de la libération du pays et du fascisme, menace

pour beaucoup l’avenir du pays. Dès l’été 1945, le gouvernement

(Ferruccio Parri a remplacé depuis juin Ivanoe Bonomi) tente de

reprendre la main et limiter les violences. Un an plus tard à

peine, le 22 juin 1946, dans la foulée de la victoire, dix jours plus

tôt, du vote pour la République lors du référendum, est

promulguée une loi d’amnistie portée par le leader communiste

Palmiro Togliatti, alors ministre de la Justice. Une amnistie

précoce qui, dans le profond décalage entre l’extrême sévérité de

l’épuration de guerre civile et l’indulgence de l’épuration

judiciaire, tente de réduire les tensions. Le souci de pacification

du pays l’emporte dans un premier temps. Rapidement avec la

guerre froide, vient le temps de la revanche. En juin 1947, les

partis socialiste et communiste sont exclus du gouvernement

dirigé depuis décembre 1945 par le démocrate-chrétien Alcide De

Gasperi. Rapidement commence le « procès de la Résistance 47 ».

D’anciens fascistes, particulièrement nombreux parmi les

magistrats, poursuivent alors les anciens Partisans pour les actes

commis pendant la guerre. Ils se retrouvent accusés comme des

droits communs pour leurs attaques contre les troupes allemande

et nazifasciste en vertu d’articles du Code pénal fasciste de 1930

encore en vigueur. Près de 95 000 militants ou sympathisants

communistes sont arrêtés, 19 000 poursuivis devant les tribunaux

et 7 000 condamnés, alors que la loi d’amnistie de 1946 s’applique

de plus belle aux anciens fascistes 48. Non seulement les

acquittements ou réhabilitations d’anciens des brigades noires,

d’officiers et de juges de la RSI se succèdent, mais la loi du 6 mars 1953 leur permet aussi de recouvrer leurs décorations et