Les Françaises, les Français et l'Épuration
De l’épuration à la contre-épuration
Oustachis et 20 000 pour la Garde nationale slovène), ces deux
pays connaissent une situation de guerre civile de l’automne 1944
à mai 1945 et le nombre de collaborateurs exécutés
sommairement y est bien plus important qu’ailleurs. Comme en
France, les chiffres les plus exagérés et sans aucun fondement
scientifique ont longtemps circulé. Là, comme ailleurs, les
nostalgiques de l’Europe nazie désiraient renvoyer les deux
camps dos à dos. Les historiens ont finalement pu réaliser des
comptages assez précis grâce à l’ouverture progressive des
archives.
DE L’ÉPURATION À LA CONTRE-ÉPURATION
Contrairement à la France pour laquelle l’ensemble du
territoire est autant concerné par les formes extrajudiciaires que
légales d’épuration, l’Italie, par l’étirement de sa libération sur
presque deux années (du débarquement en Sicile en juillet 1943
au 25 avril 1945) et le contraste qui en découle encore une fois
entre le sud et le nord du pays, connaît des situations
extrêmement distinctes selon le moment et le lieu. Ainsi, les
violences épuratoires se trouvent imbriquées dans une guerre
civile que connaît le nord du pays, de l’automne 1944 à l’été 1945.
L’affrontement n’est pas entre le royaume d’Italie au sud,
désormais allié, contre, au nord, la République sociale italienne
fondée par Mussolini avec l’appui décisif d’Hitler, mais entre
fascistes et antifascistes dans la moitié septentrionale du pays 42.
L’antagonisme idéologique voit également se jouer, dans la lutte
menée par les Partisans, une revanche des combats des années
1919-1920, le Biennio Rosso (Les deux années rouges) lorsque les Squadristi (groupes paramilitaires) fascistes s’attaquaient aux
luttes paysannes et ouvrières, aux occupations de terre et
d’usines, ce jusqu’à la marche sur Rome et à leur conquête du
pouvoir en octobre 1922.
« Paris, Paris, il faut faire comme à Paris 43 », crient, le
18 septembre 1944, les Romains qui lynchent Donato Carretta,
l’ancien directeur des prisons de Rome. En fait ce dernier, simple
témoin, est pris par erreur pour Pietro Caruso, le chef de la police
de la capitale, lors de son procès. La police romaine avait assisté
les troupes allemandes lors du massacre des Fosses ardéatines au
cours duquel 355 otages avaient été exécutés en représailles d’une
action de la Résistance italienne en mars 1944. Son procès,
organisé à huis clos, fait craindre sa fuite et provoque
l’intervention de la foule, parmi laquelle de nombreuses familles
des victimes des Fosses ardéatines, présente aux abords du palais
de justice. Caruso est finalement condamné et fusillé le
22 septembre. Loin d’être répulsive, la violence épuratoire de l’été
français 1944 sert ici de modèle et l’événement est révélateur
d’une période, la fin de l’été 1944, de bascule entre une épuration
judiciaire jusque-là timorée et une lutte à mort. (Voir ill. 9 du cahier
hors-texte)
Une lutte à mort, d’autant que le sort des armes à l’échelle
européenne ne laisse guère d’espoir à la République sociale
italienne (RSI). Dans ce contexte, la culture de la mort propre au
fascisme se trouve exacerbée dans une spirale du sacrifice et de
concurrence en cruauté avec leurs alliés allemands. Les Brigate
Nere, dont la devise était Belli come la vita, neri come la morte
(« Beaux comme la vie, noirs comme la mort »), mènent une
politique de la terreur de l’exemple par les exécutions publiques et
l’exposition des cadavres livrés aux corbeaux 44. Au cours de
l’automne et de l’hiver 1944-1945, représailles et contre-
représailles se multiplient, la détermination et la férocité des
actions se renforçant avec l’approche de l’issue finale. Dans la
zone des combats, les Partisans trouvent l’épuration judiciaire
peu fiable et ignorent les directives de modération du Comité de
libération nationale pour l’Italie du Nord (CNLAI) pour agir bien
plus radicalement lorsque des fascistes tombent entre leurs
mains, sans attendre d’éventuelles procédures 45. À partir de la mi-
avril, dans la foulée de l’offensive alliée déclenchée le 9, est donné
l’ordre de l’insurrection généralisée dans les villes et à partir des
zones déjà sous contrôle. Le 19 avril 1945, le CNLAI et le Corps
des volontaires de la liberté (CVL) qui coordonne la Résistance
militaire diffusent à l’intention des nazifascistes l’ordre de « se
rendre ou mourir ». Le 25 avril, Milan est libéré (la date fériée
depuis 1946 commémore la Liberazione du pays). Cette période
d’avril-mai est sans aucun doute la plus meurtrière du point de
vue des violences épuratoires. Au total, les estimations donnent
une fourchette entre 10 000 et 15 000 victimes de l’épuration
extrajudiciaire, dont au moins la moitié au cours du printemps
1945. L’historien italien Mirco Dondi, à partir du nombre
d’homicides déclaré aux autorités sanitaires, montre qu’au
maximum des 5 000 décès pour avril-mai l’on passe rapidement à
500, puis 300 décès mensuels, ce qu’il appelle « l’inertie de la
violence », puis à moins de 300 à partir de septembre 1945 et 200
un an plus tard. Une violence résiduelle, non négligeable, dont la
dimension de classe l’emporte. Plusieurs dizaines de propriétaires
terriens, de religieux sont abattus dans les mois qui suivent la
Libération, en particulier en Émilie-Romagne, où était né
Mussolini, région surnommée « le triangle de la mort 46 ».
La violence de l’épuration italienne, qui vient d’une part
« corriger » une épuration légale perçue par beaucoup comme
insignifiante et, d’autre part, s’inscrire directement dans
l’achèvement de la libération du pays et du fascisme, menace
pour beaucoup l’avenir du pays. Dès l’été 1945, le gouvernement
(Ferruccio Parri a remplacé depuis juin Ivanoe Bonomi) tente de
reprendre la main et limiter les violences. Un an plus tard à
peine, le 22 juin 1946, dans la foulée de la victoire, dix jours plus
tôt, du vote pour la République lors du référendum, est
promulguée une loi d’amnistie portée par le leader communiste
Palmiro Togliatti, alors ministre de la Justice. Une amnistie
précoce qui, dans le profond décalage entre l’extrême sévérité de
l’épuration de guerre civile et l’indulgence de l’épuration
judiciaire, tente de réduire les tensions. Le souci de pacification
du pays l’emporte dans un premier temps. Rapidement avec la
guerre froide, vient le temps de la revanche. En juin 1947, les
partis socialiste et communiste sont exclus du gouvernement
dirigé depuis décembre 1945 par le démocrate-chrétien Alcide De
Gasperi. Rapidement commence le « procès de la Résistance 47 ».
D’anciens fascistes, particulièrement nombreux parmi les
magistrats, poursuivent alors les anciens Partisans pour les actes
commis pendant la guerre. Ils se retrouvent accusés comme des
droits communs pour leurs attaques contre les troupes allemande
et nazifasciste en vertu d’articles du Code pénal fasciste de 1930
encore en vigueur. Près de 95 000 militants ou sympathisants
communistes sont arrêtés, 19 000 poursuivis devant les tribunaux
et 7 000 condamnés, alors que la loi d’amnistie de 1946 s’applique
de plus belle aux anciens fascistes 48. Non seulement les
acquittements ou réhabilitations d’anciens des brigades noires,
d’officiers et de juges de la RSI se succèdent, mais la loi du 6 mars 1953 leur permet aussi de recouvrer leurs décorations et