Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 113 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

À l’ombre de la croix

institutions religieuses, André Boussat, Jean-Louis Huc et Julien

Labedan par l’abbaye bénédictine d’En-Calcat à Dourgne (Tarn),

Georges Montel par l’abbaye bénédictine de Solesmes (Sarthe),

Jacques Benoît par le monastère de Betharram près de Lourdes

(Pyrénées-Atlantiques) et le sixième obtient du curé d’Ars-sur-

Formans (Ain), où il se cache, une lettre de recommandation 30.

 

À L’OMBRE DE LA CROIX

 

Manifestement, les réprouvés trouvent auprès des religieux

l’appui nécessaire à leur disparition. En mars 1947 éclate dans la

presse l’affaire du « complot des soutanes ». Il s’agit de plusieurs

cas de collaborateurs aidés dans leur fuite par des religieux et du

soupçon de certains monastères servant de cache. Le révérend

père Riquet, prédicateur de Notre-Dame, mais aussi médaille de

la Résistance et vice-président de la Fédération nationale des

déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), s’en plaint

dans une lettre adressée au président du Conseil Paul Ramadier :

« Depuis trois jours, dans le métro, à l’atelier, dans la rue, on ne

parle que du “complot des soutanes” 31. » Du côté de Bonneval

(Aveyron) un couvent trappiste cacherait des miliciens tout

comme un autre en Lozère du côté d’Espalion 32. Dans le même

temps, cinq religieux sont arrêtés dans la région parisienne.

Madeleine Jacob dans le journal Franc-Tireur dénonce : « Il est de

notoriété publique que les couvents pratiquaient avec

persévérance le droit d’asile le plus large et le plus attentif en

faveur de ceux qui avaient appartenu à la milice, à la LVF, à la

Gestapo, en un mot comme en cent à Vichy, pour peu que les

ressortissants sachent frapper à la bonne porte et selon le signal

convenu 33. » Comme Michel Riquet, Albert Camus prend sa

plume pour écrire un éditorial intitulé « Ne confondons pas »

dans Combat, le 21 mars 1947. La querelle de l’épuration prend

ici une nouvelle dimension, tout aussi virulente autour de la

question de la bienveillance d’une partie du clergé vis-à-vis des

collaborateurs en fuite.

En juillet 1947 c’est la découverte du « Plan bleu », un

complot regroupant, au nom de l’anticommunisme, aussi bien

d’anciens cagoulards que d’anciens résistants. L’abbaye de la

Source à Paris et plusieurs autres communautés religieuses sont

également impliquées 34. Pendant plusieurs mois l’émotion est

vive et s’exprime sur fond de guerre froide désormais ouverte (les

ministres communistes ont quitté le gouvernement en mai 1947),

avec des anticommunistes, anticléricaux, pétainistes revanchards

et épurateurs insatisfaits. L’arrestation, bien des années plus tard,

de Paul Touvier le 24 mai 1989 au prieuré Saint-François à Nice,

permettra rétrospectivement de mieux comprendre ce qu’il en a

été des complicités religieuses. Car l’ancien chef milicien à Lyon,

deux fois condamné à mort par contumace après la guerre,

arrêté, évadé, gracié en 1971, puis poursuivi pour crime contre

l’humanité, est non seulement arrêté dans un prieuré, mais n’a

cessé au cours de ces quarante années de bénéficier d’aide et de

protection religieuses. L’embarras est réel. Il conduit le cardinal

Decourtray à créer une commission d’historiens présidée par

René Rémond « en vue de faire toute la clarté possible, avec

l’indépendance requise, sur l’attitude des hommes et des

communautés de l’Église catholique dans ce qu’on appelle

l’affaire Touvier et l’ensemble de la période concernée 35 ».

Dans leur « essai d’explication », les historiens (ils sont huit

hommes, aucune historienne n’ayant été invitée à rejoindre la commission) soulignent en effet que tout au long de sa vie, et en

particulier lors des deux longues vies clandestines (1944-1969

puis 1972-1989), Paul Touvier a su s’entourer et profiter de

soutiens très nombreux au sein de l’Église, parmi le clergé

séculier et dans des ordres de toutes obédiences : bénédictins,

cisterciens, dominicains, carmes, jésuites, chartreux, capucins et

pradosiens 36. Ils soulignent cependant qu’il n’y a ni décision, ni

coordination de la part de l’Église. Cette activité religieuse en

faveur de l’ancien milicien se trouve à la conjonction de la

pratique de l’asile et de l’hospitalité. Certaines de ces institutions

n’avaient pas davantage hésité à cacher des Juifs, des résistants

ou des aviateurs alliés. Bien que le droit d’asile ecclésiastique

n’ait plus aucune légalité, il demeure fortement inscrit dans

l’esprit de ces hommes. Devait s’y ajouter la compassion pour un

homme traqué, pourtant non pas un innocent mais bien un

criminel, et comme le rappelle le rapport « ce n’est pas la

coutume de l’Église d’aider des condamnés [deux fois à mort

rappelons-le] à se soustraire à la justice 37 ».

Trois facteurs expliquent alors le soutien que Touvier comme

d’autres avant lui ont trouvé auprès de ces hommes d’Église.

Certains, méconnaissant la situation et ses enjeux, comme les

choix politiques et le rôle de Touvier, considèrent la seule

sincérité apparente d’un homme traqué qu’il faut sauver. Pour

d’autres, peu importent les données politiques au regard du salut

des âmes. La confusion est à l’œuvre chez ces individus dont

nombre ont fait le choix de se retirer du monde, réduisant leur

décision à la seule morale personnelle, à une affaire entre eux-

mêmes, Dieu et celui qu’ils accueillent. Le troisième cas de figure,

à l’inverse, est politique. C’est celui des tenants d’un catholicisme

intransigeant et contre-révolutionnaire qui voient en Touvier d’abord un croisé ou un martyr. Une victime contre qui