Les Françaises, les Français et l'Épuration
À l’ombre de la croix
institutions religieuses, André Boussat, Jean-Louis Huc et Julien
Labedan par l’abbaye bénédictine d’En-Calcat à Dourgne (Tarn),
Georges Montel par l’abbaye bénédictine de Solesmes (Sarthe),
Jacques Benoît par le monastère de Betharram près de Lourdes
(Pyrénées-Atlantiques) et le sixième obtient du curé d’Ars-sur-
Formans (Ain), où il se cache, une lettre de recommandation 30.
À L’OMBRE DE LA CROIX
Manifestement, les réprouvés trouvent auprès des religieux
l’appui nécessaire à leur disparition. En mars 1947 éclate dans la
presse l’affaire du « complot des soutanes ». Il s’agit de plusieurs
cas de collaborateurs aidés dans leur fuite par des religieux et du
soupçon de certains monastères servant de cache. Le révérend
père Riquet, prédicateur de Notre-Dame, mais aussi médaille de
la Résistance et vice-président de la Fédération nationale des
déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), s’en plaint
dans une lettre adressée au président du Conseil Paul Ramadier :
« Depuis trois jours, dans le métro, à l’atelier, dans la rue, on ne
parle que du “complot des soutanes” 31. » Du côté de Bonneval
(Aveyron) un couvent trappiste cacherait des miliciens tout
comme un autre en Lozère du côté d’Espalion 32. Dans le même
temps, cinq religieux sont arrêtés dans la région parisienne.
Madeleine Jacob dans le journal Franc-Tireur dénonce : « Il est de
notoriété publique que les couvents pratiquaient avec
persévérance le droit d’asile le plus large et le plus attentif en
faveur de ceux qui avaient appartenu à la milice, à la LVF, à la
Gestapo, en un mot comme en cent à Vichy, pour peu que les
ressortissants sachent frapper à la bonne porte et selon le signal
convenu 33. » Comme Michel Riquet, Albert Camus prend sa
plume pour écrire un éditorial intitulé « Ne confondons pas »
dans Combat, le 21 mars 1947. La querelle de l’épuration prend
ici une nouvelle dimension, tout aussi virulente autour de la
question de la bienveillance d’une partie du clergé vis-à-vis des
collaborateurs en fuite.
En juillet 1947 c’est la découverte du « Plan bleu », un
complot regroupant, au nom de l’anticommunisme, aussi bien
d’anciens cagoulards que d’anciens résistants. L’abbaye de la
Source à Paris et plusieurs autres communautés religieuses sont
également impliquées 34. Pendant plusieurs mois l’émotion est
vive et s’exprime sur fond de guerre froide désormais ouverte (les
ministres communistes ont quitté le gouvernement en mai 1947),
avec des anticommunistes, anticléricaux, pétainistes revanchards
et épurateurs insatisfaits. L’arrestation, bien des années plus tard,
de Paul Touvier le 24 mai 1989 au prieuré Saint-François à Nice,
permettra rétrospectivement de mieux comprendre ce qu’il en a
été des complicités religieuses. Car l’ancien chef milicien à Lyon,
deux fois condamné à mort par contumace après la guerre,
arrêté, évadé, gracié en 1971, puis poursuivi pour crime contre
l’humanité, est non seulement arrêté dans un prieuré, mais n’a
cessé au cours de ces quarante années de bénéficier d’aide et de
protection religieuses. L’embarras est réel. Il conduit le cardinal
Decourtray à créer une commission d’historiens présidée par
René Rémond « en vue de faire toute la clarté possible, avec
l’indépendance requise, sur l’attitude des hommes et des
communautés de l’Église catholique dans ce qu’on appelle
l’affaire Touvier et l’ensemble de la période concernée 35 ».
Dans leur « essai d’explication », les historiens (ils sont huit
hommes, aucune historienne n’ayant été invitée à rejoindre la commission) soulignent en effet que tout au long de sa vie, et en
particulier lors des deux longues vies clandestines (1944-1969
puis 1972-1989), Paul Touvier a su s’entourer et profiter de
soutiens très nombreux au sein de l’Église, parmi le clergé
séculier et dans des ordres de toutes obédiences : bénédictins,
cisterciens, dominicains, carmes, jésuites, chartreux, capucins et
pradosiens 36. Ils soulignent cependant qu’il n’y a ni décision, ni
coordination de la part de l’Église. Cette activité religieuse en
faveur de l’ancien milicien se trouve à la conjonction de la
pratique de l’asile et de l’hospitalité. Certaines de ces institutions
n’avaient pas davantage hésité à cacher des Juifs, des résistants
ou des aviateurs alliés. Bien que le droit d’asile ecclésiastique
n’ait plus aucune légalité, il demeure fortement inscrit dans
l’esprit de ces hommes. Devait s’y ajouter la compassion pour un
homme traqué, pourtant non pas un innocent mais bien un
criminel, et comme le rappelle le rapport « ce n’est pas la
coutume de l’Église d’aider des condamnés [deux fois à mort
rappelons-le] à se soustraire à la justice 37 ».
Trois facteurs expliquent alors le soutien que Touvier comme
d’autres avant lui ont trouvé auprès de ces hommes d’Église.
Certains, méconnaissant la situation et ses enjeux, comme les
choix politiques et le rôle de Touvier, considèrent la seule
sincérité apparente d’un homme traqué qu’il faut sauver. Pour
d’autres, peu importent les données politiques au regard du salut
des âmes. La confusion est à l’œuvre chez ces individus dont
nombre ont fait le choix de se retirer du monde, réduisant leur
décision à la seule morale personnelle, à une affaire entre eux-
mêmes, Dieu et celui qu’ils accueillent. Le troisième cas de figure,
à l’inverse, est politique. C’est celui des tenants d’un catholicisme
intransigeant et contre-révolutionnaire qui voient en Touvier d’abord un croisé ou un martyr. Une victime contre qui