Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 18 sur 170

Pages du PDF

Les Françaises, les Français et l'Épuration

Les Alliés et l’épuration

Pour la Résistance c’était un signe supplémentaire envoyé à

tous les traîtres. L’heure du châtiment était arrivée.

 

LES ALLIÉS ET L’ÉPURATION

 

Les Alliés, Britanniques puis Américains, considérant la

guerre entre États, demeuraient en retrait face aux spécificités

internes du conflit propres à chaque pays. Si les liens avec des

résistants locaux s’avéraient fort utiles en matière de

renseignement, de rapatriement des pilotes abattus, plus tard de

sabotages et d’appoints aux opérations alliées, les risques

d’affrontements intérieurs incontrôlés, ensuite d’insurrection,

voire de révolution, expliquaient la prudence des Alliés au sujet

de l’élimination des collaborateurs.

Les tracts lancés par l’aviation britannique sur le sol français

sont significatifs de cette prudence. En janvier 1941, les

rédacteurs français travaillant pour le Special Operation

Executive (SOE) proposèrent un tract intitulé « Les criminels

paieront » et clamant : « Le jour de la victoire sera le jour de la

vengeance. » Celui-ci fut refusé par les Britanniques au motif

qu’il incitait à l’action directe et ne fut jamais largué au-dessus de

la France 42.

Mais il en allait autrement, dans la guerre du renseignement,

de l’élimination d’agents ennemis. Dans les mois qui précédèrent

le Débarquement, les services britanniques firent éliminer un

certain nombre d’individus repérés comme agents nazis. Parmi

eux, la célèbre Violette Morris, ancienne championne de lancer

du poids, du javelot, de football féminin, de boxe, et de sports

mécaniques. Radiée de la fédération sportive pour son

homosexualité affichée, elle avait été approchée par les services nazis dès 1933. Pendant l’Occupation, elle travailla pour la

Gestapo française dirigée par Lafont, au 93 de la rue Lauriston,

ou directement auprès des services allemands. Elle infiltra

plusieurs réseaux qu’elle fit arrêter. Véritable danger, mais

repérée par le SOE, elle fut abattue sur une route de Normandie

en avril 1944. Bien qu’elle fût éliminée, son nom fit à nouveau la

une de journaux à la Libération non plus pour ses exploits

sportifs ou son homosexualité, mais comme symbole effrayant de

la collaboration : « Cette Violette Moriss [sic] était bien une

indicatrice des nazis. Espèce de monstre hybride, cette créature

portait sans cesse des costumes d’hommes, s’exhibait en

“champion” des poids et haltères, s’était même fait couper les

seins pour avoir l’air plus masculin. Elle s’était mise au service de

la Gestapo pour pouvoir assouvir ses instincts sadiques en

torturant les patriotes. […] V. M. a été exécutée par la Résistance

il y a quelques mois », écrivait en septembre 1944 le journal

L’Humanité 43. On conçoit en lisant ces lignes que se construit à la

faveur de l’époque et des intérêts électoraux un modèle

fantasmatique de collaborateur, ici de collaboratrice, en forme de

repoussoir incarnant le mal et cristallisant toutes les déviances :

collaboratrice, dénonciatrice, tortionnaire, sadique,

homosexuelle, travestie (donc trahissant son sexe en se faisant

« couper les seins »), inhumaine… La médiatisation de ce genre

d’affaire procède autant du fait divers que de la construction

idéologique ou encore de ce « mauvais objet » des

psychanalystes…

Finalement, au-delà d’opérations ponctuelles, les Alliés

demeurent extérieurs aux processus d’épuration. D’une part, ils

ont pour consigne de ne pas employer de civils français ayant

collaboré avec l’ennemi, d’autre part, de limiter leur intervention

dans l’assistance des autorités françaises en lien avec le CFLN 44.

Les rapports des officiers des Civil Affairs montrent à la fois leur

observation du phénomène et leur non-intervention. Ils notent

par exemple la mise en place, le 16 juin 1944, d’un tribunal

militaire français à Bayeux, chargé « du pillage des Français par

des Français » et, quand les preuves sont évidentes, des

collaborateurs. Deux semaines plus tard, à Cherbourg, c’est

l’action « d’instances de tontes » à l’encontre de femmes ayant eu

des relations intimes avec les Allemands qui est rapportée 45.

Situation également signalée dans les localités du Var, deux mois

plus tard en août 1944 46. Des témoignages révèlent pourtant

l’incompréhension des soldats alliés face aux violences de

l’épuration et parfois leur intervention pour extirper de la foule

des femmes menacées de tonte. Peu après-guerre, le

correspondant australien Alan Moorehead relatait comment

« Tommy et Sammy étaient écœurés par la façon dont les

Français traitaient les femmes qui avaient couché avec les

Allemands, les traînaient sur les places pour leur raser la tête.

Cela leur paraissait indécent, sadique. Ils intervenaient souvent.

[…] Après quatre ans de brimades, de sévices, de favoritisme, le

Français moyen désirait se venger de ses compatriotes qui

avaient profité de l’Occupation allemande 47 ». Pourtant, dans

l’ensemble, il faut bien reconnaître que les interventions furent

rares et que les libérateurs alliés se contentèrent le plus souvent

d’observer et de photographier ces scènes auxquelles ils étaient si

extérieurs.

Avec la libération, le protecteur allemand parti, l’épuration

prenait une autre dimension. Elle n’était plus œuvre clandestine,

menée au péril de sa vie et dans un rapport de force très

défavorable, mais au contraire, désormais au grand jour, la démonstration de l’inversion du rapport de force, l’affirmation de

la victoire.

Il y a tant de comptes à régler en cet été 1944. Les souffrances,

les humiliations, les peurs et les haines se sont sédimentées

pendant quatre trop longues années. Les billets annonciateurs de

châtiment, qui paraissent si dérisoires à l’été 1940, trouvent

désormais toutes les conditions de leur réalisation. Tout ce qui a

été désiré, murmuré, graffité à l’encontre des traîtres peut être dit

au grand jour. Tout ce qui a été vu, entendu, subi de la

collaboration se rassemble désormais en une longue liste des

griefs opposables. Partout, la mémoire de chacun, alimentée par

la rumeur et confirmée par le comportement des amis les plus

« notoires » des Allemands, assemble une toile tissée en commun

pour s’emparer des indignes.

La promesse d’épuration peut enfin pleinement se réaliser en

métropole. Ce n’est pas encore une fin car la guerre va se

prolonger de longs mois et les procès s’étendre sur plusieurs

années. Mais ce n’est pas non plus un début, car dans l’Empire,

au fur et à mesure du basculement des territoires de Vichy vers la

France libre, s’est déjà posée la question de l’épuration.

 

OceanofPDF.com