Les Françaises, les Français et l'Épuration
Les Alliés et l’épuration
Pour la Résistance c’était un signe supplémentaire envoyé à
tous les traîtres. L’heure du châtiment était arrivée.
LES ALLIÉS ET L’ÉPURATION
Les Alliés, Britanniques puis Américains, considérant la
guerre entre États, demeuraient en retrait face aux spécificités
internes du conflit propres à chaque pays. Si les liens avec des
résistants locaux s’avéraient fort utiles en matière de
renseignement, de rapatriement des pilotes abattus, plus tard de
sabotages et d’appoints aux opérations alliées, les risques
d’affrontements intérieurs incontrôlés, ensuite d’insurrection,
voire de révolution, expliquaient la prudence des Alliés au sujet
de l’élimination des collaborateurs.
Les tracts lancés par l’aviation britannique sur le sol français
sont significatifs de cette prudence. En janvier 1941, les
rédacteurs français travaillant pour le Special Operation
Executive (SOE) proposèrent un tract intitulé « Les criminels
paieront » et clamant : « Le jour de la victoire sera le jour de la
vengeance. » Celui-ci fut refusé par les Britanniques au motif
qu’il incitait à l’action directe et ne fut jamais largué au-dessus de
la France 42.
Mais il en allait autrement, dans la guerre du renseignement,
de l’élimination d’agents ennemis. Dans les mois qui précédèrent
le Débarquement, les services britanniques firent éliminer un
certain nombre d’individus repérés comme agents nazis. Parmi
eux, la célèbre Violette Morris, ancienne championne de lancer
du poids, du javelot, de football féminin, de boxe, et de sports
mécaniques. Radiée de la fédération sportive pour son
homosexualité affichée, elle avait été approchée par les services nazis dès 1933. Pendant l’Occupation, elle travailla pour la
Gestapo française dirigée par Lafont, au 93 de la rue Lauriston,
ou directement auprès des services allemands. Elle infiltra
plusieurs réseaux qu’elle fit arrêter. Véritable danger, mais
repérée par le SOE, elle fut abattue sur une route de Normandie
en avril 1944. Bien qu’elle fût éliminée, son nom fit à nouveau la
une de journaux à la Libération non plus pour ses exploits
sportifs ou son homosexualité, mais comme symbole effrayant de
la collaboration : « Cette Violette Moriss [sic] était bien une
indicatrice des nazis. Espèce de monstre hybride, cette créature
portait sans cesse des costumes d’hommes, s’exhibait en
“champion” des poids et haltères, s’était même fait couper les
seins pour avoir l’air plus masculin. Elle s’était mise au service de
la Gestapo pour pouvoir assouvir ses instincts sadiques en
torturant les patriotes. […] V. M. a été exécutée par la Résistance
il y a quelques mois », écrivait en septembre 1944 le journal
L’Humanité 43. On conçoit en lisant ces lignes que se construit à la
faveur de l’époque et des intérêts électoraux un modèle
fantasmatique de collaborateur, ici de collaboratrice, en forme de
repoussoir incarnant le mal et cristallisant toutes les déviances :
collaboratrice, dénonciatrice, tortionnaire, sadique,
homosexuelle, travestie (donc trahissant son sexe en se faisant
« couper les seins »), inhumaine… La médiatisation de ce genre
d’affaire procède autant du fait divers que de la construction
idéologique ou encore de ce « mauvais objet » des
psychanalystes…
Finalement, au-delà d’opérations ponctuelles, les Alliés
demeurent extérieurs aux processus d’épuration. D’une part, ils
ont pour consigne de ne pas employer de civils français ayant
collaboré avec l’ennemi, d’autre part, de limiter leur intervention
dans l’assistance des autorités françaises en lien avec le CFLN 44.
Les rapports des officiers des Civil Affairs montrent à la fois leur
observation du phénomène et leur non-intervention. Ils notent
par exemple la mise en place, le 16 juin 1944, d’un tribunal
militaire français à Bayeux, chargé « du pillage des Français par
des Français » et, quand les preuves sont évidentes, des
collaborateurs. Deux semaines plus tard, à Cherbourg, c’est
l’action « d’instances de tontes » à l’encontre de femmes ayant eu
des relations intimes avec les Allemands qui est rapportée 45.
Situation également signalée dans les localités du Var, deux mois
plus tard en août 1944 46. Des témoignages révèlent pourtant
l’incompréhension des soldats alliés face aux violences de
l’épuration et parfois leur intervention pour extirper de la foule
des femmes menacées de tonte. Peu après-guerre, le
correspondant australien Alan Moorehead relatait comment
« Tommy et Sammy étaient écœurés par la façon dont les
Français traitaient les femmes qui avaient couché avec les
Allemands, les traînaient sur les places pour leur raser la tête.
Cela leur paraissait indécent, sadique. Ils intervenaient souvent.
[…] Après quatre ans de brimades, de sévices, de favoritisme, le
Français moyen désirait se venger de ses compatriotes qui
avaient profité de l’Occupation allemande 47 ». Pourtant, dans
l’ensemble, il faut bien reconnaître que les interventions furent
rares et que les libérateurs alliés se contentèrent le plus souvent
d’observer et de photographier ces scènes auxquelles ils étaient si
extérieurs.
Avec la libération, le protecteur allemand parti, l’épuration
prenait une autre dimension. Elle n’était plus œuvre clandestine,
menée au péril de sa vie et dans un rapport de force très
défavorable, mais au contraire, désormais au grand jour, la démonstration de l’inversion du rapport de force, l’affirmation de
la victoire.
Il y a tant de comptes à régler en cet été 1944. Les souffrances,
les humiliations, les peurs et les haines se sont sédimentées
pendant quatre trop longues années. Les billets annonciateurs de
châtiment, qui paraissent si dérisoires à l’été 1940, trouvent
désormais toutes les conditions de leur réalisation. Tout ce qui a
été désiré, murmuré, graffité à l’encontre des traîtres peut être dit
au grand jour. Tout ce qui a été vu, entendu, subi de la
collaboration se rassemble désormais en une longue liste des
griefs opposables. Partout, la mémoire de chacun, alimentée par
la rumeur et confirmée par le comportement des amis les plus
« notoires » des Allemands, assemble une toile tissée en commun
pour s’emparer des indignes.
La promesse d’épuration peut enfin pleinement se réaliser en
métropole. Ce n’est pas encore une fin car la guerre va se
prolonger de longs mois et les procès s’étendre sur plusieurs
années. Mais ce n’est pas non plus un début, car dans l’Empire,
au fur et à mesure du basculement des territoires de Vichy vers la
France libre, s’est déjà posée la question de l’épuration.
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