Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 6 sur 170

Pages du PDF

Les Françaises, les Français et l'Épuration

L’épuration à l’ombre de la Résistance

maîtrise de la langue de Goethe devenue celle d’Hitler, ou encore

qui était attablé avec des Allemands… ? Autant d’incertitudes et

de questionnements recouverts par un mot qui en devient plus

autonome, chacun pouvant devenir le « collabo » d’un autre. En

témoigne encore sa postérité. Le « collabo » a fait carrière et on

ne compte plus le nombre de ses usages dans le débat social, que

ce soit entre amis, entre collègues et jusqu’entre opposants

politiques à l’Assemblée 15. Ce n’est pas le cas pour le mot

« épuration », marqué par la gêne qui entoure l’événement. Les

alternances politiques ne sont plus pratiquées au nom de

l’épuration quoiqu’il arrive que le terme soit utilisé par

l’opposition pour qualifier les pratiques du nouveau pouvoir lors

des changements de gouvernement. Ceux-là mêmes qui arrivent

au pouvoir ne l’emploient pas et lui préfèrent une autre forme.

Ainsi en octobre 1981, quelques mois après l’avènement de

François Mitterrand, le député socialiste Paul Quilès proclame-t-

il à la tribune du congrès de son parti : « Il ne faut pas non plus

se contenter de dire de façon évasive, comme Robespierre à la

Convention le 17 [en fait le 8] thermidor 1794 : “Des têtes vont

tomber”… Il faut dire lesquelles et le dire rapidement ! » Dans les

discours politiques, mais aussi dans ceux des entreprises, la

métaphore de la guillotine paraît moins radicale que l’emploi du

mot adéquat de la langue française tant celui-ci est désormais

durablement associé aux événements de la fin de la guerre. Et à

l’inverse des mots glorieux de la Libération ou de la Résistance,

l’épuration qui leur est pourtant associée n’est jamais digne de la

majuscule.

 

L’ÉPURATION À L’OMBRE DE LA RÉSISTANCE

Pour plusieurs raisons, l’épuration est restée un sujet sensible

donnant parfois le sentiment à celles et à ceux qui s’y

intéressaient de « marcher sur des œufs ».

Tout d’abord cette histoire, inscrite dans un processus de

sortie de guerre, est une histoire d’écarts, de tensions mais aussi

d’excès, dans un moment où les limites morales, éthiques, légales

sont pour beaucoup devenues floues. Comme pour les deux

grandes familles résistantes, gaullistes et communistes, qui se

partagent la mémoire glorieuse de la guerre, ces écarts sont non

seulement difficiles à assumer, mais deviennent prétexte à

alimenter le conflit entre les frères ennemis de la Résistance.

Dès lors, écrire sur l’épuration fut longtemps prendre le risque

de se voir reprocher de « salir la Résistance », que ce soit d’un

côté le mythique « parti des 75 000 fusillés », tel que

s’autoproclamait le Parti communiste, ou de l’autre l’homme du

18-Juin et ses fidèles. L’histoire-épopée aurait souffert d’un

regard par trop prolongé sur quelques coups de tondeuses, sur

des indulgences bien surprenantes, sur des jugements parfois

expéditifs, des exécutions qui ne l’étaient pas toujours moins.

Ainsi, en 1985, l’historienne Marie-France Brive, née en 1945,

évoquant les femmes tondues lors d’un colloque sur la Résistance

organisé à Toulouse, se voyait répondre par Henri Noguères, né

en 1916, résistant et auteur d’une Histoire de la Résistance en

France 16 en cinq volumes, qu’il y avait « des choses plus

intéressantes à dire sur le sujet ». Avec tout le poids de son âge,

de sa position masculine dominante et de son engagement

résistant, Henri Noguères, comme beaucoup d’autres, écartait

d’une phrase cinglante cette histoire balbutiante.

La gêne concernait également les hommes et les femmes qui

avaient été l’objet des mesures d’épuration ainsi que leurs familles. Certains faisaient leur fonds de commerce idéologique

de leur martyrologe supposé et ne souhaitaient pas qu’un regard

critique scientifique vienne y voir de plus près. D’autres

souffraient silencieusement et parfois honteusement de

l’opprobre qui les avait touchés ou avait frappé leurs parents.

Inquiets de voir leurs réputations sociale, professionnelle ou

familiale menacées par le rappel d’un passé cruel, ils pouvaient

légitimement craindre de subir les répliques de ce bannissement

enfoui dans leur mémoire.

Pour les uns comme pour les autres, évoquer l’épuration

c’était prendre le risque de réveiller de vieilles fractures et de

toucher à ses prolongements familiaux. Comme nous le dirent

plusieurs témoins au cours de nos premières recherches, dans les

années 1980 ou 1990, étudier l’épuration revenait à « réveiller les

vieux démons » dans un registre de discours policé, ou, plus

simplement, plus grossièrement mais aussi plus fréquemment, à

« remuer la merde ».

Cette inquiétude était souvent contagieuse et se transmettait

jusqu’à celles et ceux qui détenaient « les clés » de cette histoire.

Si des universitaires et archivistes ont soutenu de telles

recherches, ont accepté pour les premiers de les diriger et pour

les seconds de faciliter l’accès aux archives, d’appuyer avec

insistance les demandes de dérogations, de guider les chercheurs

et les chercheuses dans des fonds aux inventaires parfois

lacunaires si ce n’est inexistants, d’autres se sont montrés, au

risque d’un mauvais jeu de mots, bien plus… résistants.

Ce sont des sujets déclarés peu intéressants ou insuffisants

pour en faire une thèse, selon les critères académiques et d’après

quelques mandarins installés ; et aux archives, les chercheurs

reçoivent des réponses lapidaires aux premiers tâtonnements : « nous n’avons rien là-dessus » ; ou plus tard ils ont affaire à des

inventaires que l’on croit non établis et dont on découvre

l’existence après « avoir fait ses preuves ». Sans oublier la longue

attente des dérogations dont les réponses favorables

s’accompagnent de la formule « Je vous rappelle qu’aucune

reproduction de quelque nature que ce soit n’est autorisée, et je

vous demande de vous conformer à l’engagement que vous avez

déjà signé de ne publier ou de ne communiquer aucune

information susceptible de porter atteinte à la sûreté de l’État, à

la défense nationale ou à la vie privée des personnes 17 ». Et celles

négatives, heureusement plus rares en ce qui nous a concernés,

mais peu motivées : « J’ai le regret de vous faire connaître que

conformément aux dispositions des articles 7 et 8 de la loi 79-18

du 3 janvier 1979, relative aux archives de la défense, votre

demande n’est PAS AGRÉÉE par Monsieur le Ministre de la

Défense 18 », alors qu’une demande similaire avait été agréée cinq

ans plus tôt. Parfois l’administration sollicitée se fait historienne :

« le service versant, l’APHP [l’Assistance Publique des Hôpitaux

de Paris], estime que cette demande de dérogation n’est pas

justifiée dans la mesure où les documents demandés ne peuvent

apporter de réponse aux questions que vous vous posez 19 », ou

encore « ces documents ne me paraissent pas présenter de lien

avec votre sujet de recherche 20 ».

En 1994, Sonia Combe, alors conservatrice à la Bibliothèque

de documentation internationale contemporaine (BDIC), avait

déjà bousculé les habitudes et les peurs dans son ouvrage

Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire

contemporaine 21, encourageant un débat autour de l’accessibilité

des archives et du système des dérogations. Néanmoins, en ce

tournant du siècle, les choses avaient commencé à changer, les travaux se multipliaient et l’épuration comme objet d’étude avait