Les Françaises, les Français et l'Épuration
Juger les épurateurs
L’été 1945 est un moment charnière dans le rejet de l’action
des justiciers autant du point de vue des populations que de la
détermination des pouvoirs publics. À Rambervilliers, alors que,
jusqu’en juillet, les auteurs des attentats à l’explosif ou
mitraillages sont vus avec bienveillance tels des redresseurs de
torts 89, le meurtre à la mitraillette de plusieurs membres de deux
familles réputées collaboratrices, y compris des enfants de 2, 3 et
5 ans, fait basculer l’opinion. Il n’est plus question de justiciers
mais de « fous sanglants », de « tueurs » pour La Liberté de l’Est.
Les justiciers sont désormais totalement discrédités dans la
région.
JUGER LES ÉPURATEURS
Le changement n’est pas simultané à l’échelle du pays, et
longtemps l’indulgence se manifeste encore à l’occasion du
jugement de justiciers désormais hors la loi. Ainsi à Rodez, lors
du procès de trois jeunes gens accusés d’avoir commis un attentat
à Aubin, en juillet 1945, où « une grande partie de l’opinion
partage entièrement leur point de vue, à savoir que l’épuration a
été totalement manquée », tandis qu’« une foule nombreuse a
suivi les débats avec un intérêt passionné, l’assistance a
unanimement approuvé le verdict indulgent du tribunal 90 ».
Pourtant le basculement est réel, et si l’épuration poursuit son
cours, les arrestations d’anciens résistants se multiplient. Dans la
clandestinité, la Résistance avait pourchassé ceux qui profitaient
de la situation du pays pour s’enrichir ou régler des comptes
personnels. À partir de l’automne 1944, FFI et FTP procèdent à
une épuration interne à l’encontre de faux Maquisards tels Le
Coz, exécuté le 14 mai 1946 à Angers, ou les frères Jacquet, guillotinés le 19 juin 1947 à Limoges pour avoir commis, sous
couvert de la « police du Maquis » et à des fins proprement
crapuleuses, plusieurs dizaines d’attaques nocturnes de fermes
isolées ainsi que le meurtre d’un cultivateur. Mais désormais il ne
s’agit plus de gangsters ayant usurpé la qualité de résistants. Sont
visés ceux qui prolongent les violences épuratoires, contestant
encore au nouvel État le monopole de la violence et de la justice,
mais aussi, et c’est un fait nouveau, ceux qui pendant
l’Occupation s’en sont pris à des collaborateurs présumés et se
retrouvent désormais accusés de meurtre par les familles des
victimes. Situation invraisemblable aux yeux de beaucoup,
d’autant qu’au beau milieu de l’Occupation le CFLN depuis Alger,
par l’ordonnance du 6 juillet 1943, déclarait « légitimes tous les
actes accomplis postérieurement au 10 juin 1940 dans le but de
servir la cause de la libération de la France, quand bien même ils
auraient constitué des infractions au regard de la législation
appliquée à l’époque 91 ».
La fin de la guerre, le rétablissement durable de la légalité
républicaine ajouté à l’expression publique d’un courant
d’opinion dénonçant désormais les excès de l’épuration
encouragent ceux qui craignaient jusque-là de se manifester. Les
plaintes se multiplient et les poursuites sont désormais engagées
à l’encontre d’anciens Maquisards. En avril 1946, le député
communiste et ancien dirigeant du Comité d’action militaire du
CNR, Pierre Villon, à la tête d’un Comité pour la libération des
patriotes emprisonnés (CPLE) nouvellement créé, évoque deux
mille anciens résistants en détention provisoire 92. Peu de ces
affaires prennent une dimension nationale et les réactions
fluctuent au gré des sensibilités locales. Alors que les soutiens
sont rares à Dijon en faveur d’Émile Philippot, FTP, « premier Maquisard de l’Yonne », jugé en novembre 1945 pour avoir