Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 106 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Juger les épurateurs

L’été 1945 est un moment charnière dans le rejet de l’action

des justiciers autant du point de vue des populations que de la

détermination des pouvoirs publics. À Rambervilliers, alors que,

jusqu’en juillet, les auteurs des attentats à l’explosif ou

mitraillages sont vus avec bienveillance tels des redresseurs de

torts 89, le meurtre à la mitraillette de plusieurs membres de deux

familles réputées collaboratrices, y compris des enfants de 2, 3 et

5 ans, fait basculer l’opinion. Il n’est plus question de justiciers

mais de « fous sanglants », de « tueurs » pour La Liberté de l’Est.

Les justiciers sont désormais totalement discrédités dans la

région.

 

JUGER LES ÉPURATEURS

 

Le changement n’est pas simultané à l’échelle du pays, et

longtemps l’indulgence se manifeste encore à l’occasion du

jugement de justiciers désormais hors la loi. Ainsi à Rodez, lors

du procès de trois jeunes gens accusés d’avoir commis un attentat

à Aubin, en juillet 1945, où « une grande partie de l’opinion

partage entièrement leur point de vue, à savoir que l’épuration a

été totalement manquée », tandis qu’« une foule nombreuse a

suivi les débats avec un intérêt passionné, l’assistance a

unanimement approuvé le verdict indulgent du tribunal 90 ».

Pourtant le basculement est réel, et si l’épuration poursuit son

cours, les arrestations d’anciens résistants se multiplient. Dans la

clandestinité, la Résistance avait pourchassé ceux qui profitaient

de la situation du pays pour s’enrichir ou régler des comptes

personnels. À partir de l’automne 1944, FFI et FTP procèdent à

une épuration interne à l’encontre de faux Maquisards tels Le

Coz, exécuté le 14 mai 1946 à Angers, ou les frères Jacquet, guillotinés le 19 juin 1947 à Limoges pour avoir commis, sous

couvert de la « police du Maquis » et à des fins proprement

crapuleuses, plusieurs dizaines d’attaques nocturnes de fermes

isolées ainsi que le meurtre d’un cultivateur. Mais désormais il ne

s’agit plus de gangsters ayant usurpé la qualité de résistants. Sont

visés ceux qui prolongent les violences épuratoires, contestant

encore au nouvel État le monopole de la violence et de la justice,

mais aussi, et c’est un fait nouveau, ceux qui pendant

l’Occupation s’en sont pris à des collaborateurs présumés et se

retrouvent désormais accusés de meurtre par les familles des

victimes. Situation invraisemblable aux yeux de beaucoup,

d’autant qu’au beau milieu de l’Occupation le CFLN depuis Alger,

par l’ordonnance du 6 juillet 1943, déclarait « légitimes tous les

actes accomplis postérieurement au 10 juin 1940 dans le but de

servir la cause de la libération de la France, quand bien même ils

auraient constitué des infractions au regard de la législation

appliquée à l’époque 91 ».

La fin de la guerre, le rétablissement durable de la légalité

républicaine ajouté à l’expression publique d’un courant

d’opinion dénonçant désormais les excès de l’épuration

encouragent ceux qui craignaient jusque-là de se manifester. Les

plaintes se multiplient et les poursuites sont désormais engagées

à l’encontre d’anciens Maquisards. En avril 1946, le député

communiste et ancien dirigeant du Comité d’action militaire du

CNR, Pierre Villon, à la tête d’un Comité pour la libération des

patriotes emprisonnés (CPLE) nouvellement créé, évoque deux

mille anciens résistants en détention provisoire 92. Peu de ces

affaires prennent une dimension nationale et les réactions

fluctuent au gré des sensibilités locales. Alors que les soutiens

sont rares à Dijon en faveur d’Émile Philippot, FTP, « premier Maquisard de l’Yonne », jugé en novembre 1945 pour avoir