Les Françaises, les Français et l'Épuration
Quels accusés devant quelles juridictions ?
de milliers de citoyens soviétiques pour la plupart juifs, dont
7 000 pour la seule ville de Krasnodar 19. Huit des accusés sont
condamnés à mort, trois à vingt ans de prison. Filmée et
largement diffusée, l’exécution a lieu devant une foule estimée à
30 000 personnes. Il s’agit clairement d’en faire un procès-
événement destiné au public soviétique, aux Alliés, mais aussi
aux collaborateurs encore à l’œuvre. Cinq mois plus tard, c’est à
Kharkov en Ukraine soviétique que sont jugés ensemble trois
criminels de guerre allemands (un capitaine de l’Abwehr, un
commandant de Sonderkommando, un officier de la police
secrète) et un auxiliaire ukrainien conducteur de camion à gaz.
Comme à Krasnodar, le procès puis l’exécution, là aussi devant
une foule immense, sont filmés ; une brochure publiée en anglais
et un film réalisé par Ilya Kopaline sont mis à disposition des
Alliés 20.
(Voir ill. 3 et 4 du cahier hors-texte)
QUELS ACCUSÉS DEVANT QUELLES JURIDICTIONS ?
Au cours de l’année 1943, il devient évident d’une part que la
guerre se terminera par la défaite complète de l’Axe et d’autre
part que ceux qui ont commandé ou participé à ses actions
criminelles seront individuellement pourchassés et châtiés. Une
fois la guerre terminée, les principaux chefs européens de l’Axe
sont jugés, soit seuls (Mussert, Pétain, Quisling, Tiso) ou avec des
coaccusés (Antonescu, le prince Cyrille, Szálasi). Mais dans
chaque pays, la juridiction devant laquelle ils sont déférés en tant
que chefs n’est qu’un maillon, certes primordial, de l’organisation
de l’épuration à l’échelle de la nation tout entière. (Voir ill. 5, 6, 7, 8 du
cahier hors-texte)
Une préoccupation commune est la constitution de tribunaux
alliant professionnalisme des magistrats et engagement
patriotique et antifasciste : des tribunaux populaires sous
supervision interalliée dans les anciens pays de l’Axe où l’Armée
rouge est présente ; en France, une juridiction d’exception
spécifique aux dirigeants collaborateurs avec la Haute Cour de
justice ; ou encore des cours spéciales aux Pays-Bas, aptes à juger
les traîtres nationaux comme les criminels de guerre ennemis. En
revanche, en Norvège, c’est devant la juridiction régionale
habituelle dénommée Lagmannsrett (cour d’appel) que sont
déférés les collaborateurs, tandis qu’en Belgique les tribunaux
militaires (conseil de guerre ou cour militaire en appel) jugent les
« inciviques », qu’ils soient militaires ou civils, coupables de
trahison ou d’atteinte à la sûreté de l’État ou encore criminels de
guerre ennemis.
Le philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré
publie à la fin de la guerre un court texte intitulé « La cinquième
colonne », dénomination nouvelle née au cours de la guerre civile
espagnole, mais qui, par la présence de l’ennemi intérieur, est
caractéristique du second conflit mondial 21. La présence de cet
ennemi intérieur, y compris dans des pays qui n’ont pas été
occupés, comme le Royaume-Uni, ou qui sont restés neutres,
comme la Suisse, rappelle combien la fracture idéologique a
traversé tout le continent. Neutre, la Suisse a, dès avant la guerre,
perçu la menace que constituait à ses portes, et au cœur du pays,
l’Allemagne nazie. Dans les cantons germanophones, l’extrême
droite était active, relayant le NSDAP allemand dans un Landesgruppe Schweiz. En son sein certains aspiraient à
l’annexion de la Suisse alémanique au Reich. Au total près de 500
Suisses sont poursuivis pendant et au lendemain de la guerre,
17 soldats condamnés à mort et fusillés pour trahison 22. Pour les
accusations moins graves, les autorités helvétiques usent de
l’internement préventif, que la menace sur la sécurité nationale
autorise, ou encore des mesures d’ordre administratif à l’encontre
des pronazis ou des philofascistes 23. Au Royaume-Uni, le nombre
de collaborateurs présumés est de 125 en avril 1946. La plupart
sont des Britanniques vivant dans des pays occupés ou des
prisonniers de guerre s’étant mis au service de l’ennemi. Une
cinquantaine est finalement libérée avant procès et quelques
figures importantes sont jugées et condamnées. La plus connue
est William Joyce, surnommé Lord Haw-Haw, qui avait rejoint
Berlin à la déclaration de guerre. Là il anima des émissions
radiophoniques de propagande nazie en langue anglaise. Capturé
en mai 1945, transféré à Londres, il est jugé et condamné à mort
pour haute trahison. Il est exécuté par pendaison le 3 janvier
1946, comme l’avait été John Amery, deux mois plus tôt, pour son
engagement dans la Waffen-SS au sein du minuscule (au
maximum 27 personnes en janvier 1945) British Free Corps. La
célèbre écrivaine britannique, envoyée par le New Yorker lors du
procès de Nuremberg, Rebecca West, suit en même temps les
deux procès et publie en 1949 un essai intitulé The Meaning of
Treason 24.
Partout on juge, mais quelle que soit la juridiction adoptée, y
compris pour le Tribunal militaire international de Nuremberg,
se pose la question de l’éventuelle rétroactivité de la loi. Peter
Novick, dans son ouvrage pionnier, soulignait en 1968
l’inadaptation de la législation en ces termes : « Dans tous les pays occidentaux d’Europe, écrivait-il, la législation existante en
matière de trahison se révéla inadaptée à ce phénomène
imprévisible d’occupation prolongée et de collaboration
généralisée. Ils durent tous combler cette lacune par une forme
ou une autre de législation rétroactive 25. » Il était évident que le
crime de collaboration n’avait pas été défini tel qu’il s’était
manifesté au cours de la guerre. S’agissait-il alors de poursuivre
sans qu’une loi détermine clairement le crime commis,
d’enfreindre un principe solidement établi depuis le e XVIII siècle :
Nullum crimen, nulla pœna sine lege (« Aucun crime, aucune
peine sans loi ») ? De fait, rattacher les faits de collaboration au
crime de trahison, bien présent dans toutes les juridictions
européennes, permettait, non sans quelques adaptations, de
poursuivre les collaborateurs.
Néanmoins, il était facile pour bon nombre d’entre eux et
leurs avocats de souligner qu’ils n’avaient fait qu’obéir à leur
gouvernement. Si l’argument était difficilement opposable en
Belgique, au Danemark, en Grèce, en Norvège, aux Pays-Bas, en
Pologne, ou en Yougoslavie, pays sous administration allemande
en l’absence d’un gouvernement pouvant se revendiquer d’une
légitimité institutionnelle, quand le gouvernement légitime n’était
tout simplement pas en exil, l’affaire était plus complexe en
Bulgarie, en France, en Hongrie, en Italie ou en Slovaquie où il
existait une continuité, au moins partielle, entre les autorités des
temps d’avant et de la guerre : nomination par le président de la
République Albert Lebrun du maréchal Pétain comme président
du Conseil le 17 juin 1940, choix de l’alliance avec l’Axe par le roi
Boris III de Bulgarie, le régent Horthy en Hongrie et bien
entendu Mussolini, vote de la Diète slovaque en faveur de
l’indépendance en 1940.
Pour l’Italie, la destitution de Mussolini par le Grand Conseil
du fascisme, le 25 juillet 1943, son remplacement par le maréchal
Badoglio qui signe le 8 septembre l’armistice avec les Alliés, puis
le 11 octobre la déclaration de guerre à l’Allemagne distinguent
de fait le Ventanno, c’est-à-dire le régime fasciste
internationalement reconnu de la République de Salo. La
participation au régime nazifascisti créé par Mussolini après son
évasion organisée par Hitler est légalement assimilée à de la
trahison 26. Les tribunaux mis en place ont confirmé, par leurs
jugements, qu’il ne s’agissait pas de juger le fascisme. Ce n’est
qu’à partir de la prise de Rome par les Alliés, le 4 juin 1944, la
retraite du roi Victor-Emmanuel III et la mise en place d’un
gouvernement provisoire regroupant enfin les différentes
composantes de la Résistance et dirigé par Ivanoe Bonomi, que la
question de l’épuration devient une priorité. Le 27 juillet 1944, le
décret no 159 constitue le cadre légal pour les poursuites contre
les fascistes. L’Alte Corte du Giustizia (« Haute Cour de justice »)
siège dès septembre 1944 à Rome, alors que toute l’Italie du Nord
reste encore sous la domination de Salo et des Allemands. Prévue
pour juger les hiérarques, les principaux chefs fascistes, seuls
quelques seconds couteaux passent finalement devant la Haute
Cour qui prononce 31 condamnations et 68 acquittements ? Elle
est rapidement dissoute en octobre 1945 « pour ne pas donner à
l’opinion publique une nouvelle preuve de l’inefficacité politique,
bureaucratique et punitive 27 ». Une autre juridiction, régionale,
les Corti Straordinarie d’Assise, avait déjà commencé à
fonctionner en mai 1945 mais ne poursuivait que la collaboration
avec les Allemands depuis l’automne 1943 28. Elle poursuit leur
activité jusqu’en décembre 1946, mais seuls 30 % des 20 000
dossiers conduisent à des condamnations et 91 peines capitales
sont exécutées 29. Sur près de 400 000 fonctionnaires qui font
l’objet d’une enquête, seuls 0,4 % sont démis de leur fonction 30 et,
si environ 50 000 Italiens sont condamnés à des peines de prison
pour leurs crimes, la très grande majorité bénéficie de l’amnistie
dès juin 1946. Seules 50 condamnations à mort prononcées par
ces tribunaux furent effectivement exécutées.
L’Italie n’est pas le seul pays confronté au soutien massif
d’une partie de sa population au régime.
L’ampleur et la nature des crimes nazis ont pour conséquence
de poser la question de la responsabilité de chaque Allemand. Qui
est coupable ? Ou plutôt, tous les Allemands ne sont-ils pas
coupables ? Avant d’être un débat récurrent parmi les
philosophes, que Karl Jaspers est le premier à ouvrir en 1946,
dans 31 La Culpabilité allemande, la question du caractère
individuel ou collectif de la culpabilité est, d’un point de vue
juridique, brièvement posée à la fin de la guerre. À propos du
peuple allemand comme dans différents pays, doit-on punir dans
leur totalité et pour leur seule appartenance les membres de telle
ou telle organisation qualifiée de criminelle. À l’instar de
l’appartenance au NSDAP en Allemagne, être membre des Croix
fléchées en Hongrie ou du National Samling (NS) en Norvège
entraînait des poursuites automatiques (ordonnance du
15 décembre 1944 du gouvernement en exil) 32. 55 000 membres
du parti fasciste norvégien furent poursuivis devant les tribunaux
qui considéraient le fait d’appartenir au NS avant-guerre
— époque où ce parti ne dépassait pas les 2,5 %, était légal et se
présentait aux élections — comme une circonstance aggravante 33.
Pourtant, la réponse progressivement apportée lors du procès de
Nuremberg comme devant la plupart des juridictions
européennes entérina l’idée que les poursuites devaient être individuelles. Car s’il ne faisait aucun doute que ces organisations
et une partie de leurs membres avaient eu une action criminelle
au cours de la guerre, il n’était pas moins évident qu’elles
comprenaient d’autres qui les avaient rejointes par conformisme,
par intérêt ou par lâcheté. Si faire partie du Rexisme en Belgique,
du Parti populaire français, du Nationaal-Socialistische Beweging
in Nederland aux Pays-Bas, du Danmarks Nationalsocialistiske
Arbejderparti au Danemark, et de bien d’autres organisations
propres à chaque pays, était un motif de poursuites, tous leurs
membres n’avaient pas automatiquement été inquiétés. Sans
compter la propension de ces partis à encarter parfois les
individus à leur insu voire à leur corps défendant sous la pression
des circonstances. Les procédures étaient individuelles et
associées à une rétroactivité finalement relative car ne
concernant que rarement l’ensemble des actes commis. Cette
réalité est conforme au constat effectué par Tony Judt : « Dans les
conditions de 1945, écrit-il, il est déjà remarquable que l’État de
droit ait pu être reproduit : après tout, jamais encore un
continent entier n’avait cherché à définir un nouvel ensemble de
crimes sur une telle échelle et à soumettre les criminels à quelque
chose qui ressemblât à la justice 34. »
Enfin, qu’en est-il en Yougoslavie, pays où l’épuration est la
plus imbriquée dans le prolongement d’une guerre aux multiples
facettes ? Qui et comment juger alors que se déroulent une guerre
de libération menée par les partisans contre les armées
occupantes allemande et italienne, une guerre civile entre les
résistants et les collaborateurs, qu’ils soient Oustachis en Croatie,
de la Garde nationale slovène, ou encore de la SS Handschar en
Bosnie et SS Skanderberg au Kosovo ? Mais aussi, parmi les
résistants, une guerre entre les royalistes Tchetniks dirigés par Draža Mihailović et les communistes de l’Armée de libération
nationale et des détachements de partisans de Yougoslavie avec
Josip Broz, dit Tito, à leur tête. Chacun de ces conflits est
alimenté par les antagonismes entre les peuples qui composaient
le royaume de Yougoslavie avant-guerre : Slovènes et Italiens au
nord, Hongrois et Serbes en Voïvodine, Croates et Serbes en
Croatie, Croates, Serbes et Musulmans en Bosnie, sachant que
partout une double politique génocidaire est menée par les
Allemands et les Oustachis contre les Juifs (60 000 assassinés sur
78 000 avant-guerre 35) et les Tziganes (pratiquement la totalité
des 25 000 Tziganes de Croatie ont été assassinés 36).
La libération de la Yougoslavie commence à l’automne 1944.
Belgrade est libéré conjointement par l’Armée rouge et les
Partisans le 20 octobre. Mais ces derniers, désormais Armée
populaire de Yougoslavie, n’entrent à Zagreb la capitale de l’État
oustachi et à Ljubljana en Slovénie qu’en mai 1945. Dès avant la
libération du territoire, dans les zones montagneuses et reculées
déjà contrôlées par les Partisans, une épuration de guerre avait
commencé. Elle était l’œuvre de « tribunaux militaires » dont la
composition comme le déroulement étaient des plus variables (de
quelques officiers à parfois toute l’unité). En novembre 1943, une
commission du Comité national de libération travaille à la
définition des crimes commis par les puissances occupantes et
leurs collaborateurs afin de donner une base légale aux
poursuites. Une première directive, du 24 mai 1944, distingue les
criminels de guerre auteurs de meurtre de masse, déportation,
torture, travail forcé, pillage, incendie (le viol ne figure pas dans
le texte), quelle que soit leur nationalité, donc aussi bien
allemands, italiens que yougoslaves, des ennemis du peuple,
forcément nationaux et membres d’organisations au service de
l’ennemi 37. Dans tous les pays, près de 1 600 commissions
d’enquête sont chargées, clandestinement d’abord puis à
découvert une fois la libération advenue, de recueillir les preuves
des crimes commis. Près d’un million de faits leur sont rapportés
par la population 38. 66 000 personnes sont accusées de crimes de
guerre, dont 50 000 Yougoslaves et 16 000 étrangers. À partir du
printemps 1945, sont créées des juridictions spéciales, les
tribunaux nationaux d’honneur. Ceux-ci sont chargés de juger les
criminels de guerre et ennemis du peuple. Comme dans d’autres
pays, tout un dispositif est progressivement mis en place,
permettant la confiscation de profit de guerre, des interdictions
professionnelles dans la presse par exemple ou encore l’exclusion
des listes électorales 39.
Cependant, en août 1945 sont promulgués, d’une part, le
premier décret « d’amnistie et de pardon » qui s’applique à
environ 5 000 personnes, et d’autre part une nouvelle directive à
propos des actes « contre le peuple et l’État » et l’exclusion de
leurs auteurs des listes électorales (acte du 10 août 1945). On
passe alors clairement de l’épuration des faits de trahison à
l’élimination prioritaire des adversaires politiques du nouveau
régime communiste en formation.
Le sort réservé au chef des Tchetniks, Draža Mihailović est
significatif d’une part de la volonté d’assimiler certains opposants
au camp de la collaboration, du fascisme et donc de la trahison,
d’autre part des attitudes pour le moins ambiguës de certains
groupements avec l’occupant. Isolé, réfugié dans les montagnes
avec une poignée de fidèles, Draža Mihailović est arrêté en
mars 1946. Il est alors poursuivi pour crime de guerre et
collaboration. Dès 1941, la résistance royaliste et nationaliste
serbe avait mené de front la lutte contre l’occupant, contre les partisans communistes et, au nom de la Grande Serbie, de