Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 3 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Une histoire d’abord absente de celle de la Seconde Guerre mondiale

cela, il fallait organiser la transition.

Les premiers à s’être intéressés à ce processus ont été les

juristes, car celui-ci posait de nombreuses questions de droit

prometteuses de débats entre professionnels. Comme ce fut le cas

sous Vichy pour certains juristes compromis avec le régime, la

rédaction d’une nouvelle constitution aurait seule suffit à leur

bonheur. Mais la question de l’épuration était un foisonnant sujet

d’analyse pour les spécialistes. La création d’une juridiction

d’exception (les cours de justice) et de deux tribunaux

internationaux (Nuremberg et Tokyo), le châtiment de nouveaux

crimes (la collaboration), l’instauration d’une nouvelle peine (la

dégradation nationale) et la formidable production de textes qui

les accompagnait ne pouvaient que stimuler les hommes de

droit 2. Ainsi les approches à la fois austères mais pionnières des

juristes, circonscrites au petit monde des spécialistes, ne

ranimèrent-elles pas les tensions mémorielles générées par le

phénomène, quoique quelques écrits partiaux, après-guerre, issus

de l’extrême droite, l’aient tenté sans succès. Il en fut

différemment des travaux historiques, plus tardifs, ce qui

explique qu’il ait fallu attendre le milieu des années 1960 pour

lire les premiers d’entre eux.

 

UNE HISTOIRE D’ABORD ABSENTE DE CELLE DE LA SECONDE

GUERRE MONDIALE

 

Non que l’histoire de la guerre n’intéresse pas les Français.e.s,

bien au contraire 3. Dès l’automne 1944 les nouvelles autorités ont

le souci de recueillir et de conserver les fonds documentaires de

la période avec la création, le 20 octobre, de la Commission d’Histoire de l’Occupation et de la Libération de la France

(CHOLF), puis un an plus tard du Comité d’Histoire de la Guerre

(CHG) 4. En décembre 1951, les deux comités sont regroupés dans

le Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale (CH2GM),

qui dépend directement du président du Conseil et comprend des

représentants dans onze ministères. Présidé par le fondateur des

Annales, Lucien Febvre, le comité ne comportait à ses débuts

qu’un seul contemporanéiste, Pierre Renouvin, spécialiste

d’histoire politique 5. Ils sont avant tout la caution scientifique

d’une mémoire résistante, on pourrait presque dire les gardiens

d’un temple qu’ils vont servir en recensant les matériaux et

mobilisant les forces vives. Jusqu’au milieu des années 1960,

l’épuration demeure dans l’ombre de l’histoire de la Résistance et

de la Libération. Elle relève, vingt ans après la guerre, davantage

d’un enjeu politique que d’un questionnement scientifique. Deux

ouvrages publiés de part et d’autre de l’Atlantique à un an

d’intervalle marquent les débuts de cette historiographie. Robert

Aron, après avoir précocement traité l’histoire de Vichy, puis celle

de la Libération, propose en 1967 le premier volume d’une

Histoire de l’épuration 6 qui en compte quatre. Spécialiste

reconnu, il légitime la vision d’une épuration violente et arbitraire

perpétrée par des épurateurs aussi zélés qu’incompétents. Thèse

vite contestée par les travaux d’un jeune chercheur américain,

Peter Novick 7, dont l’ouvrage, traduit seulement dix-sept ans plus

tard, n’empêche pas Robert Aron de demeurer longtemps « la

référence nationale sur le sujet ». Pourtant Peter Novick, après

une étude pointilleuse des seules archives alors accessibles,

proposait une lecture distanciée de l’événement. S’il reconnaissait

l’injustice de certains châtiments, il montrait d’une part combien

nombreux étaient ceux qui avaient bénéficié de la clémence des juges et surtout combien la volonté de renouvellement l’emportait