Les Françaises, les Français et l'Épuration
Une histoire d’abord absente de celle de la Seconde Guerre mondiale
cela, il fallait organiser la transition.
Les premiers à s’être intéressés à ce processus ont été les
juristes, car celui-ci posait de nombreuses questions de droit
prometteuses de débats entre professionnels. Comme ce fut le cas
sous Vichy pour certains juristes compromis avec le régime, la
rédaction d’une nouvelle constitution aurait seule suffit à leur
bonheur. Mais la question de l’épuration était un foisonnant sujet
d’analyse pour les spécialistes. La création d’une juridiction
d’exception (les cours de justice) et de deux tribunaux
internationaux (Nuremberg et Tokyo), le châtiment de nouveaux
crimes (la collaboration), l’instauration d’une nouvelle peine (la
dégradation nationale) et la formidable production de textes qui
les accompagnait ne pouvaient que stimuler les hommes de
droit 2. Ainsi les approches à la fois austères mais pionnières des
juristes, circonscrites au petit monde des spécialistes, ne
ranimèrent-elles pas les tensions mémorielles générées par le
phénomène, quoique quelques écrits partiaux, après-guerre, issus
de l’extrême droite, l’aient tenté sans succès. Il en fut
différemment des travaux historiques, plus tardifs, ce qui
explique qu’il ait fallu attendre le milieu des années 1960 pour
lire les premiers d’entre eux.
UNE HISTOIRE D’ABORD ABSENTE DE CELLE DE LA SECONDE
GUERRE MONDIALE
Non que l’histoire de la guerre n’intéresse pas les Français.e.s,
bien au contraire 3. Dès l’automne 1944 les nouvelles autorités ont
le souci de recueillir et de conserver les fonds documentaires de
la période avec la création, le 20 octobre, de la Commission d’Histoire de l’Occupation et de la Libération de la France
(CHOLF), puis un an plus tard du Comité d’Histoire de la Guerre
(CHG) 4. En décembre 1951, les deux comités sont regroupés dans
le Comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale (CH2GM),
qui dépend directement du président du Conseil et comprend des
représentants dans onze ministères. Présidé par le fondateur des
Annales, Lucien Febvre, le comité ne comportait à ses débuts
qu’un seul contemporanéiste, Pierre Renouvin, spécialiste
d’histoire politique 5. Ils sont avant tout la caution scientifique
d’une mémoire résistante, on pourrait presque dire les gardiens
d’un temple qu’ils vont servir en recensant les matériaux et
mobilisant les forces vives. Jusqu’au milieu des années 1960,
l’épuration demeure dans l’ombre de l’histoire de la Résistance et
de la Libération. Elle relève, vingt ans après la guerre, davantage
d’un enjeu politique que d’un questionnement scientifique. Deux
ouvrages publiés de part et d’autre de l’Atlantique à un an
d’intervalle marquent les débuts de cette historiographie. Robert
Aron, après avoir précocement traité l’histoire de Vichy, puis celle
de la Libération, propose en 1967 le premier volume d’une
Histoire de l’épuration 6 qui en compte quatre. Spécialiste
reconnu, il légitime la vision d’une épuration violente et arbitraire
perpétrée par des épurateurs aussi zélés qu’incompétents. Thèse
vite contestée par les travaux d’un jeune chercheur américain,
Peter Novick 7, dont l’ouvrage, traduit seulement dix-sept ans plus
tard, n’empêche pas Robert Aron de demeurer longtemps « la
référence nationale sur le sujet ». Pourtant Peter Novick, après
une étude pointilleuse des seules archives alors accessibles,
proposait une lecture distanciée de l’événement. S’il reconnaissait
l’injustice de certains châtiments, il montrait d’une part combien
nombreux étaient ceux qui avaient bénéficié de la clémence des juges et surtout combien la volonté de renouvellement l’emportait